Aller au contenu

Rodès, village le plus touché par l’incendie de Trévillach : comment se relever après le feu

Jamais la commune n’avait été à ce point encerclée par les flammes. Un mois après le feu historique de Trévillach, l’odeur de fumée plane encore sur Rodès et les stigmates sont partout. Désormais il faut envisager la suite et se prémunir de nouvelles catastrophes.

Cet article est en accès libre, et nous voulons qu’il le reste. Mais après dix ans, Made In Perpignan est menacé. Sans le soutien de ses lecteurs, notre média ne passera pas l’année ➡️ Si vous le pouvez, faites un don.

Autrefois vert, le paysage autour de Rodès est devenu lunaire. Sur les murailles du château qui surplombe le petit village de presque 800 âmes, une tête cornue se découpe. Lors du brasier, les chèvres sauvages s’étaient réfugiées dans le sous-sol de la forteresse en ruine, survivantes au cœur d’une faune massacrée sur des milliers d’hectares. 32 maisons ont été touchées par l’incendie, dont 22 détruites au point de devoir les raser. Quelles leçons tirer du sinistre ? Comment reconstruire et quelles stratégies ajuster ? Le maire de Rodès, Marc Bianchini, répond à Made in Perpignan.

Marc Bianchini, maire de Rodès

Qu’advient-il des sinistrés qui ont vu leur maison réduite en cendres ?

Nous appelons les sinistrés au moins une fois par semaine pour prendre des nouvelles. Il y a eu une énorme solidarité, on a dû refuser des dizaines de propositions de dons de meubles, d’habits. Il y a une cagnotte en ligne. Nous avons relogé trois familles sur le village. Deux dans des appartements communaux, et une troisième dans une maison secondaire d’un conseiller municipal. Il y a malheureusement deux propriétaires qui n’étaient pas assurés et qui ont tout perdu.

Une famille ne reviendra pas, la femme ne veut pas retourner ici. Tous les autres vont reconstruire sur place. On acceptera la reconstruction à l’identique même sur certaines zones agricoles ou naturelles, j’ai vu avec le service d’urbanisme de la Communauté de communes pour l’autoriser.

Des parcelles agricoles sont concernées ?

Il n’y a presque plus d’exploitant sur Rodès. Mais les deux viticulteurs ont perdu 95 % de leurs vignes. Il faudra arracher et replanter. La vigne protège, mais quand elle est labourée. Aujourd’hui on favorise l’enherbage pour la biodiversité, on coupe et on laisse de l’herbe sur place pour faire du compost, après ça fait de la paille et ça brûle.

D’autres conséquences sur la commune ?

Il y a un impact économique. La casse automobile, et plusieurs hangars d’entreprises ont brûlé. Il va y avoir aussi un frein sur les nouvelles constructions. Le nouveau lotissement est construit à 50 %, on était très attractifs. Pour l’autre moitié, je pense que ça va être plus long de vendre les terrains. On a eu des réservations annulées sur les gîtes communaux, le restaurant a connu une semaine de fermeture. Toute la politique de tourisme à travers les circuits de randonnée tombe à l’eau.

Par ailleurs, la faune a été impactée. Les oiseaux, les renards, les blaireaux… Des pompiers ont vu un sanglier en feu qui répandait des flammes partout. La zone Natura 2000 a brûlé. Il y avait des espèces rares de fougères, des tritons…

L’impact psychologique est lourd ?

Une cellule de crise psychologique est restée quelques jours. Des gens qui avaient tout perdu étaient vraiment effondrés. Il y a encore un traumatisme maintenant. Certaines personnes en parlent les larmes aux yeux. Le village est marqué pour plusieurs années. La cicatrice est intérieure.

Dans le monde rural il y a des choses simples mais qui ont une importance. Il y avait ce chêne centenaire, énorme, qui était le poste de battue d’un colonel de l’armée de l’air, de l’époque des premiers avions de chasse. On l’appelait le chêne du colonel. Il a brûlé. Il y avait aussi cet autre arbre sous lequel on savait que les jeunes gens amoureux allaient se fréquenter. Pour tous ceux qui connaissent le village, c’est l’âme, c’est l’histoire.

La stratégie de sécurité doit-elle évoluer ?

Le plan de sauvegarde donnait un rôle à chaque élu, pour contacter les familles etc. Mais on a eu l’ordre d’évacuer tout le monde, même les élus. Impossible de mettre en place le plan. Alors je suis resté avec neuf copains, et nous avons accompagné les pompiers. Nous avons arrêté des centaines de départs de feu car ça reprenait partout, nous avons distribué plus de 500 repas. Plus tard il y a eu le château d’eau qu’on arrivait pas à remplir parce que les robinets des maisons étaient ouverts, un agent a pu régler ça. D’autres sont allés chercher des médicaments pour les sinistrés, ont donné à manger à des animaux laissés sur place. Ils ont fait un énorme travail.

Ce n’est pas possible de laisser les pompiers dans un village désert qu’ils ne connaissent pas. Le plan de sauvegarde va être retravaillé. Le feu est toujours sur ce même territoire, il part de Trévillac et Montalba, revient vers Rodès, va sur Ille-sur-Têt, Bouleternère… Il a toujours le même axe. En septembre il doit y avoir une réunion de retour d’expérience. Nous allons essayer d’arranger là où ça a pêché.

La végétation sur les parcelles construites est un des facteurs de la propagation, comment la repenser ?

Quatre maisons dans le nouveau lotissement ont pris feu à cause des haies de cyprès. Le règlement intérieur du lotissement prévoyait qu’il fallait garder ces haies pour tenir la terre. Les cyprès, très secs, ont été des torches. Des baies vitrées ont explosé avec la chaleur. On est allé voir notre avocat conseil car j’avais envie d’interdire tout ce qui est résineux. Mais en fait on n’a pas le droit, on ne peut que conseiller aux gens de ne plus en planter, mais on ne peut pas interdire une essence particulière.

Sur le débroussaillage, on a fait des journées citoyennes, on faisait passer une épareuse. Certains respectent l’obligation, d’autres non. On ne peut pas admettre que la maison du voisin brûle parce qu’on a été négligent. L’année prochaine je vais demander au service des eaux et forêts de faire des contrôles et de verbaliser.

Et les arbres autour du village ?

Les arbres qui ont brûlé ont poussé à une époque où il y avait un autre climat, quand il y avait des saisons, de la pluie. Dans les années 1970, l’Europe a reboisé en plantant des pins parasols entre le château et le col de Ternère. Alors que c’est un territoire où il n’y avait pas de résineux. Ils ont dépensé des millions et rien n’a été entretenu depuis, certains pins n’ont jamais dépassé un mètre. Il faut des feuillus, du chêne liège…

On fera des plans pluri-annuels, on plantera 50 arbres par an. On mettra du chêne, du micocoulier qui donne à manger aux oiseaux en hiver, des tilleuls pour les abeilles. S’agissant du nettoyage près de la rivière, c’est régi par des règles draconiennes, il y a les syndicats de bassin, la police de l’eau, les écologistes, les zones de chauve-souris… C’est énergivore pour une petite commune.

Les friches agricoles sont-elles une fatalité ?

L’élevage, et surtout caprin, serait une solution chez nous. On a laissé mourir des professions, l’élevage, la viticulture, et maintenant on veut les ressusciter. Peut-être qu’avant de laisser mourir les gens, il faudrait les aider, leur permettre d’avoir un salaire décent. Dans les années 1930, il y avait un troupeau de moutons et deux troupeaux de chèvres à Rodès. Les gens travaillaient les oliviers, et revenaient à la maison avec un fagot de bois. Les montagnes étaient beaucoup plus propres que maintenant. Aujourd’hui il y a deux éleveurs qui mettent des vaches un mois par an, ça ne suffit pas.

Nous nous sommes inscrits dans le projet pilote des périmètres de protection. Nous allons voir ce que l’Etat propose. Vous savez, j’ai une connaissance en Auvergne qui touchait des subventions pour planter de la vigne. Ici, on nous paye pour arracher.

Sébastien Launay, sinistré

Sébastien Launay vivait avec sa famille à l’écart de Rodès. La maison qu’il louait à un proche a intégralement brûlé. « Nous avons perdu tous les animaux. Les chiens, les poules, les chats… Quand nous sommes partis, le chemin était déjà en feu. » Au retour, des cendres. « Et le peu qui restait dehors, on nous l’a volé. Dix ans de vie qui partent en une semaine, tous les souvenirs. » Sébastien est logé en gîte communal par le maire. « Je veux à tout prix le remercier, et tout le village. Je n’ai jamais connu une telle solidarité, c’est énorme. »

Pour la suite, le propriétaire compte faire reconstruire sur place. Mais c’est un combat avec les assurances. « L’expert nous demandait des factures, mais tout a brûlé dans la maison. Nous avons dû prendre un contre-expert. » En attendant, Sébastien va déblayer le site et s’installer sur place en mobil-home.

Envisagez-vous 2027 sans Made In Perpignan ? C’est la question que nous devons vous poser. Après dix ans, notre média libre est aujourd’hui menacé. Cet article, comme près de 5000 autres, est en accès libre grâce au soutien de nos lecteurs. ➡️ Si vous le pouvez, faites un don pour que cette aventure continue.

Participez au choix des thèmes sur Made In Perpignan

Envie de lire d'autres articles de ce genre ?

Comme vous avez apprécié cet article ...

Partagez le avec vos connaissances