Le soleil brûle ces immeubles construits il y a plus d’un demi-siècle, aux façades sans ombre et aux abords sans végétaux, qui renvoient la chaleur. A l’intérieur de ces logements sociaux, les familles voient le thermomètre dépasser régulièrement les 35°C. La pose de climatiseurs reste interdite. Si certains offices HLM s’efforcent de rénover le parc, les freins sont nombreux et l’inconfort se mue en urgence sanitaire. Les locataires pauvres subissent-ils l’indifférence du gouvernement ?
Cet article est en accès libre, et nous voulons qu’il le reste. Mais après dix ans, Made In Perpignan est menacé. Sans le soutien de ses lecteurs, notre média ne passera pas l’année ➡️ Si vous le pouvez, faites un don.
Dunia, 21 ans, vit avec sa famille dans les HLM du Champ de Mars à Perpignan, qui dépend de l’office Habitat Perpignan Méditerranée. Ils sont six dans un appartement de trois pièces et demie. Récemment, des arbres ont été abattus par la mairie près de l’immeuble dans le cadre d’une rénovation du quartier. A l’intérieur, pendant les pics de chaleur, il fait parfois plus chaud que dehors. « Quand il fait 38 degrés dehors, il fait encore 40 degrés chez moi, raconte la jeune femme. L’appartement garde la chaleur. On dort tous dans le salon, où on fait courant d’air. »
« Moi j’ai la chance de travailler à Saint-Charles, où il y a les chambres froides. Mon père travaille à la montagne. Mais quand on rentre il fait tellement chaud… L’année dernière on a amené un devis de clim à l’office, on était prêts à tout payer, mais on n’a pas le droit. »
Malgré les ventilateurs, il est difficile de tenir. Beaucoup des habitants restent dehors jusqu’à tard le soir. « Des enfants jouent dehors à minuit. Ils souffrent davantage de la chaleur. » La maman s’efforce de cuisiner froid.
Quand un gardien ferme les yeux sur les climatiseurs illégaux
Dunia entend le désespoir d’autres locataires. « Un fils est venu sortir son père de là, il était en fin de vie au huitième étage avec le soleil qui tape sur le toit. » Au cinquième étage, une personne venant de subir une grosse opération a besoin d’une fraîcheur qui n’existe pas en HLM. Dans un autre immeuble social de la ville, des personnes âgées ont fait installer des climatiseurs illégalement, cachés sur les balcons. « Le gardien les a découverts mais il n’a pas signalé. Il a compris que c’était un besoin. »
Dans un village de la plaine, Constance* habite elle aussi en logement social, avec ses trois enfants. Son logement dépend de l’autre bureau qui règne sur le département, l’Office 66. « C’est à la fois une passoire thermique et une bouilloire thermique » regrette-t-elle. « L’isolation est mal conçue, vous avez froid en hiver et chaud l’été. » Le climatiseur mobile, qui lui est autorisé, l’oblige à entrouvrir la fenêtre et fait exploser les factures. Elle l’utilise aussi peu que possible. « Certains se bricolent une planche pour faire l’évacuation. » Constance vit dans le noir, utilise des rideaux thermiques.
« Mes enfants ont tout le temps chaud. Cela fatigue l’organisme. On enfile des T-shirt mouillés pour se rafraîchir. Mon cadet met une bouteille congelée devant son ventilateur. »
On rapporte ici et là diverses astuces. Des locataires appliquent des films ou même des couvertures de survie sur les vitrages. D’autres végétalisent autant que possible les balcons quand ils en ont. Le rêve de Constance, une mutation vers un logement social mieux isolé. Mais elle n’ose pas se plaindre, craignant de redescendre sur les listes d’attente si elle est vue comme une râleuse. « Je pense qu’il y a un gros besoin de végétaliser les rues. Il faut tout repenser par rapport au changement climatique. »
Une plainte pour mise en danger de la vie d’autrui
Jean-Paul Roulard, président de l’antenne 66 de la Confédération nationale du logement, évoque cette plainte de la CNL déposée le 20 juillet dernier contre le gouvernement, pour mise en danger de la vie d’autrui, et inaction concernant les logements devenus inhabitables. « La canicule de l’été 2026 a provoqué plus de 2000 décès, dont près de 90 % à leur domicile. Nous avons des logements transformés en bouilloires thermiques, où les températures peuvent dépasser 40°. »
Selon Jean-Paul Roulard, l’Office 66 demeure à l’écoute tandis que l’office Habitat Perpignan Méditerranée serait plus inaccessible. « On travaille mal avec eux, ils ne veulent rien entendre, on est en conflit permanent. Ils ont enlevé des zones de fraîcheur. »
Eric Serin, directeur adjoint d’Habitat Perpignan Méditerranée chargé du développement et patrimoine tient à rassurer en évoquant le plan 2026-2035 qui intégrera des travaux pour « favoriser durablement le confort d’été dans les logements. » Isolation en façade, en toiture, remplacement de menuiseries doivent limiter l’impact carbone. Mais le directeur adjoint liste aussi les brise-soleil, occultations ou encore la désimperméabilisation des sols avec des plantations sur les parcelles en propriété. « Dans la production nouvelle, le confort d’été est aussi pris en compte dès la conception » ajoute Eric Serin.
« Une crise climatique se superpose à une crise du logement »
Avec la présidente de l’Office 66 Toussainte Calabrèse, le directeur Aldo Rizzi se lance également dans le combat de la rénovation, avec des programmes par vagues de 100 ou 200 logements tous les cinq ans. « Jusqu’à présent on parlait de logement décent ou indécent. Ma notion centrale est l’habitabilité. C’est un sujet de santé publique. C’est une crise climatique qui se superpose à une crise du logement. »
Aujourd’hui près de 22 000 personnes attendent un logement social dans les Pyrénées-Orientales, contre 11 000 en 2015. « Faut-il attendre qu’il y en ait 40 000 ? Derrière, prospère une économie parallèle avec des marchands de sommeil. Il y a une distorsion, un abandon en termes de politique publique du logement. On ne sait plus qui tient la boussole. On nous demande de construire plus avec les normes actuelles alors que ces normes pourraient changer demain, et alors qu’il y a 28 000 logements vides sur le département. »
Aldo Rizzi tente de porter une voix à travers les unions régionale et nationale des bailleurs sociaux. L’acrobatie consiste à gérer ce flux croissant tout en travaillant à l’adaptation aux températures toujours plus élevées.
« Nous militons pour que nos locataires soient chez eux, avec un confort. La fraîcheur n’est pas un luxe. »
En attendant, il reste encore les cubes HLM composés de panneaux de béton préconçus en usine, couverts du fameux « gravillon lavé. » Un système révolutionnaire après-guerre mais inadapté au climat actuel. Peu à peu, ils sont voués à disparaître.
Décroûter les pieds d’immeuble, végétaliser les façades… dans un univers de normes
L’Office 66 expérimente des îlots de fraîcheurs en retirant le bitume aux abords des immeubles et en végétalisant. Rivesaltes est l’une des premières communes concernées par ces rénovations. Cela permet de gagner plusieurs degrés. « Une fois que vous avez mis du pavé drainant et que vous avez un caroubier, vous êtes à l’ombre. Alors que l’enrobé en pied de façade rayonne tout l’après-midi. À 18 heures, il y a encore un effet de chaleur. » Reste la maîtrise du foncier selon les communes et l’aspect réglementaire.
« Si on veut aller plus vite que le réchauffement , il faut que les autorités compétentes donnent les moyens de l’accélération. »
Difficile en effet de généraliser si le cadre législatif ne permet pas d’arroser les jeunes arbres. « Aucun paysagiste ne mettra des arbres sans eau. » L’Office teste la récupération des eaux de pluie avec des caissettes sous la chaussée, pour pomper puis recycler en circuit fermé. Isolation par l’extérieur, caissons en acier autour des fenêtres pour créer des ombres portées, balcons repensés… Mais l’un des projets les plus intéressant pour les années à venir est peut-être la végétalisation des façades.


« Des espèces grimpantes, comme la vigne vierge, ont une croissance rapide et consomment peu d’eau. » Aldo Rizzi réfléchit à un système sur câble, peu onéreux. La difficulté c’est que le dispositif capable d’être assuré dans une zone venteuse est encore à inventer. « Des fabricants de filets plaqués sur les façades sont en train de nous accompagner pour avoir demain le bon produit. Cela pourrait être posé à la nacelle et généralisable très facilement. »
Des bureaux surclimatisés jouxtent des bouilloires thermiques
Enfin reste la question délicate de la climatisation, ne serait-ce que pour gérer l’urgence. A ce jour, la loi l’interdit dans le logement social. « On a eu droit à toutes les justifications. Je pense qu’il y a peut-être un peu d’idéologie et de dogmatisme. Mais comment on explique à une personne âgée qui a trop chaud chez nous que lorsqu’elle va traverser la rue pour faire ses courses, elle aura froid dans la supérette ? Ou qu’à côté de chez elle des gens dans un bureau travaillent à 21 degrés alors qu’il fait presque 40 degrés dehors ? Il y a un manque de cohésion. »

Pour Aldo Rizzi, la clim serait techniquement possible même sur les anciens HLM, et les locataires seraient tout à fait capables d’un usage modéré. « Aujourd’hui plus personne ne remet en cause la VMC alors que c’était une révolution à l’origine. » Le directeur attend l’éventuel déblocage législatif pour équiper le parc. En attendant l’Office installe gratuitement des ventilateurs au plafond.
Quand l’Etat ponctionne plutôt que d’aider l’investissement
Tous ces projets s’envisagent sur les fonds propres de l’Office. « On n’a pas l’aide de l’Etat » regrette Toussainte Calabrèse. « En matière gouvernementale, on a laissé tomber le logement, y compris pour le parc privé. » Pire, l’Etat se sert sur le budget des offices via la RLS ou « Réduction de loyer de solidarité. »
« L’Etat a engagé une baisse des APL, explique Aldo Rizzi. Il a fallu la compenser pour maintenir les loyers des logements sociaux, donc ils ont inventé un impôt, c’est la RLS. Maintenant, chaque année, l’Etat prélève les bailleurs sociaux. » Sur l’Occitanie, depuis 2018, le gouvernement aurait ainsi prélevé un milliard d’euros. « Plus on est vertueux sur nos budgets, plus on nous ponctionne, c’est la direction que ça prend. »
« En 2018, on nous a fait un autre cadeau, on nous a doublé la TVA, grince le directeur. Et avec ça on produit autant de logements qu’avant. On doit être toujours plus performant et tout ce qu’on dégage, au lieu de pouvoir le réinvestir, ça part. On renfloue des politiques publiques en déshérence. »
Des sommes que le directeur aurait préféré investir dans la lutte contre le dérèglement climatique. « Les années passent et on devient la voiture-balai de tous les problèmes de la société. »
*Prénom d’emprunt
Envisagez-vous 2027 sans Made In Perpignan ? C’est la question que nous devons vous poser. Après dix ans, notre média libre est aujourd’hui menacé. Cet article, comme près de 5000 autres, est en accès libre grâce au soutien de nos lecteurs. ➡️ Si vous le pouvez, faites un don pour que cette aventure continue.
- Climatisation interdite en logement social : jusqu’à 40° dans ces bouilloires thermiques - 2 août 2026
- Lafage reprend la coopérative viticole GICB : le Banyuls et le Collioure se relèveront-ils de la crise ? - 30 juillet 2026
- Les chiens patous effraient les promeneurs : partager une nature toujours plus fréquentée - 29 juillet 2026
