Article mis à jour le 8 juin 2026 à 14:37
Le ministre de la Justice a donné un mois aux magistrats pour reprendre « l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants », soit près de 70 000 dossiers à l’échelle du pays. Qu’est-ce que cela représente dans les Pyrénées-Orientales ? Comment les services de justice et d’enquête vont-ils procéder ? Entretien avec Jérôme Bourrier, procureur de la République.
L’affaire Lyhanna crée depuis plusieurs jours une vague d’émoi nationale. Dans cette affaire, une petite fille de 11 ans était portée disparue depuis le 29 mai, avant que son corps ne soit retrouvé le 4 juin. Son meurtrier présumé est un homme de 41 ans contre lequel quatre plaintes pour viols sur mineurs avaient déjà été déposés, ainsi deux signalements effectués. Malgré des soupçons de pédocriminalité, il n’avait jamais été entendu auparavant par les enquêteurs. Face à ces manquements, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a demandé aux procureurs généraux de reprendre « l’intégralité des plaintes qui touchent les enfants » d’ici au 14 juillet.
Le ministre de la Justice a évoqué « 70 000 plaintes à l’échelle du pays », qu’est-ce que cela signifie concrètement au niveau des Pyrénées Orientales ?
Le nombre de procédures, je ne l’ai pas encore exactement. En fait, quand on comptabilise les procédures, on compte souvent les viols, les agressions sexuelles, mais aussi les violences sur mineurs. Ce chiffre global, qui intègre toutes ces violences sur le département, est supérieur à 1000. Donc nous allons cibler avant tout les viols et les agressions sexuelles. On parle de plusieurs centaines de dossiers. J’ai demandé aux chefs de service de la police et de la gendarmerie de me communiquer l’ensemble des procédures concernées afin que nous ayons un chiffre précis d’ici à la fin de la semaine.
On imagine que derrière ces annonces il y a des services et des moyens humains (et pas seulement), qui doivent se mettre en branle. Qu’est-ce que ça veut dire pour vous concrètement ?
Nous allons renforcer ce que nous faisons déjà : le traitement sur site des procédures. Ça signifie que des magistrats se déplacent directement dans les unités de police et de gendarmerie pour examiner les stocks de procédures, faire le point avec les enquêteurs et épurer ce qui peut l’être. Aujourd’hui, c’est la principale difficulté à laquelle nous faisons face. Il y a environ 3 millions d’enquêtes en cours en France dans les commissariats et les brigades de gendarmerie. Quand on parle de 70 000 procédures, il faut bien comprendre qu’elles ne sont pas physiquement dans les tribunaux. Ce sont des enquêtes en cours, suivies par les services de police et de gendarmerie, qui ont eux-mêmes beaucoup de mal à les traiter rapidement. Quand une unité de cinq enquêteurs a 850 dossiers de ce type, on voit bien qu’ils ne peuvent pas tous être traités en trois mois.
Pour ces affaires-là, je vais donc me déplacer personnellement dans les unités, avec mes procureurs adjoints, parce que je considère que cette responsabilité ne doit pas reposer sur les substituts. Nous irons regarder où en sont les dossiers, identifier les plus anciens, voir lesquels doivent être priorisés. Cela ne veut évidemment pas dire que toutes ces enquêtes seront terminées dans les trois mois. Ce serait impossible. Mais l’objectif est d’en avoir une connaissance plus fine et de faire des choix de priorité.
Prioriser, c’est-à-dire ?
Prioriser, cela veut dire tenir compte des profils des personnes mises en cause, de la gravité des faits, de l’ancienneté des procédures, et des nécessités d’enquête. C’est ce que nous avons compris des annonces du ministère de la Justice, sous réserve des précisions qui doivent encore nous être données. Mais il faut aussi être clair : si nous consacrons du temps à ce travail, ce sera forcément au détriment d’autre chose. Les très nombreuses réunions auxquelles le parquet est habituellement convié, nous n’y serons pas toujours. Il faudra faire des choix.
Il faut bien comprendre que ce sont des procédures lourdes, en termes d’enquête et d’investigation. Que ce soit une priorité absolue, j’en suis entièrement d’accord. Je pense que tous les procureurs de France en sont d’accord. Mais il faut aussi rappeler qu’il existe d’autres priorités absolues. Il y a le narcotrafic, les règlements de comptes, les violences les plus graves. On ne va évidemment pas arrêter de traiter le reste. L’enjeu, c’est donc d’arriver à tout mener de front et à s’organiser en conséquence. C’est ce que nous essayons de faire, et c’est ce que nous avons toujours fait.
Ce lundi, le président de la Conférence nationale des procureurs a dit qu’il avait le sentiment que les magistrats étaient jetés en pâture. Vous partagez ce ressenti ?
On a l’impression qu’on met la focale sur les magistrats. Mais dans cette affaire se pose aussi la question des traitements par les enquêteurs. Et ce n’est pas neutre comme sujet. Il ne s’agit pas de se renvoyer la balle, parce que c’est une responsabilité collective. Donc il faut s’interroger sur les moyens qu’on consacre à l’investigation.
Les magistrats du parquet, tous les matins, prennent la permanence et traitent ces affaires. Leur obsession, c’est précisément d’éviter qu’un drame de ce type puisse arriver. On ne peut pas se satisfaire qu’un tel drame survienne. Après, faut-il mieux s’organiser ? Peut-être. Faut-il encore améliorer nos méthodes ? Sans doute. Mais il faut aussi mesurer la réalité de la charge qui pèse sur les parquets et sur les services d’enquête.
Ce type de dossier suscite un émoi collectif, légitime, colossal et national. Mais peut-on regretter que la parole politique mette sous le tapis la complexité et la difficulté de la gestion de ces affaires ?
Ce n’est pas à moi d’apprécier la parole politique. Mais évidemment qu’il y a une émotion collective, et elle est normale. Ce sont des affaires extrêmement graves. Simplement, il faut aussi mesurer leur complexité. La réalité, c’est que certaines de ces enquêtes ne se traitent pas en un mois. Si le chiffre de 70 000 procédures a été annoncé, et je pense qu’il a été vérifié, il faut imaginer ce que cela représente dans chaque département. C’est colossal.
La difficulté, pour nous, c’est d’apporter un traitement à la fois qualitatif et rapide, à moyens constants, à un contentieux qui est malheureusement massif. Ce ne sont pas des dossiers simples mais des procédures lourdes, qui nécessitent des investigations, des auditions, parfois des expertises, et des enquêteurs spécialisés. Or ces enquêteurs, dans les unités, sont parfois noyés par la tâche. C’est la réalité. Néanmoins, c’est à nous, parquet et services d’enquête, de mieux nous organiser pour traiter ces procédures avec davantage de rapidité.
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