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Reportage. Du chêne à la bouteille, la filière ancestrale du liège dans les Pyrénées-Orientales

De la levée en forêt à la confection du bouchon, l’écorce des chênes-lièges passe aujourd’hui par une industrie de pointe. Une filière qui pourrait aussi avoir son rôle à jouer dans la prévention des incendies.

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La hache s’élève et retombe d’un coup sec. Juste ce qu’il faut pour entailler l’écorce sans toucher l’arbre. Le geste demande force et précision. La lame ne doit jamais atteindre la couche vivante située sous le liège. Peu à peu, une grande plaque se détache du tronc. Dessous, l’arbre rouge et presque nu. Dans quelques années, il aura reconstitué son armure.

La levée se pratique de la fin du printemps au début du mois d’août. Dans les Pyrénées-Orientales, ce geste ne date pas d’hier. Il s’est transmis pendant des générations et a longtemps fait vivre des dizaines d’ateliers, avant que la filière ne décline puis tente de renaître.

Une filière sortie de l’oubli

La fabrication de bouchons est attestée à Maureillas-las-Illas dès la fin du XVIIIe siècle. Plus tard, en 1856, Llauro compte douze bouchonniers. Des ateliers sont aussi recensés dans une dizaine de communes, autour de Céret, du Perthus, et du Boulou mais aussi à Collioure et Port-Vendres.

À partir des années 1950, les suberaies (forêts de chênes-liège) sont progressivement abandonnées. La concurrence espagnole et portugaise, puis celle des matériaux synthétiques, fragilise l’activité. Les parcelles ne sont plus entretenues, la broussaille referme les sous-bois et les levées deviennent rares.

Au début des années 1990, l’Institut méditerranéen du liège est créé à Vivès pour remettre les forêts en production. La majorité des suberaies appartient à des particuliers. Les parcelles sont petites, morcelées, parfois divisées entre plusieurs héritiers. « Ils nous appellent en disant : j’ai une parcelle qui appartenait à mon père ou à mon grand-père. Je sais que le liège y a été exploité il y a quarante ans, mais je ne sais pas comment procéder », raconte Renaud Piazzetta, directeur de l’Institut. Son rôle est d’aider les propriétaires à se regrouper pour permettre les récoltes. 

Le savoir-faire meilleur que la machine 

La remise en production commence alors souvent par le liège mâle, la première écorce de l’arbre. Trop irrégulière pour les bouchons, cette première peau part notamment vers l’isolation. Sa récolte permet ensuite au liège femelle, plus homogène, de repousser. C’est ce dernier qui sera alors récolté, une décennie plus tard. 

Encore faut-il trouver les leveurs. Car le métier est physique, technique et limité à deux ou trois mois. « En Espagne ou au Portugal, les équipes enchaînent le liège, la vigne et les agrumes. Ici, ce cycle est plus difficile à reproduire », explique Éric Feunteun, directeur général de Diam Bouchage. Le savoir-faire est donc aujourd’hui fragilisé par le manque de main-d’œuvre. Dans le même temps, des tests de mécanisation ont été testés mais ne se sont pas montrés concluants. Ne dompte pas le chêne-liège qui veut.  

Des Aspres à l’usine de Céret… en passant par l’Espagne 

Une fois levées, les plaques d’écorce quittent la forêt. Direction San Vicente de Alcántara, dans l’Est de l’Espagne, à la frontière portugaise. Le liège y subit plusieurs opérations avant d’être broyé en grains. Puis il repart direction Céret. C’est dans la sous-préfecture des Pyrénées-Orientales que se déroule la suite du processus de production. 

Les billes de liège sont placées dans des autoclaves, de grandes cuves hermétiques d’une dizaine de mètres de haut. Du dioxyde de carbone (CO₂) y est injecté sous très forte pression. A 100 bars, ce CO₂ atteint un état dit « supercritique », entre liquide et gazeux et vient alors traverser le liège pour en extraire les composés aromatiques susceptibles d’altérer le vin, et notamment le trichloroanisole (ou TCA), une molécule responsable du goût de bouchon. 

Assurer une qualité standardisée

Le grain purifié constitue in fine environ 95 % du bouchon final. Il est alors mélangé à un liant et, selon les gammes, à de la cire d’abeille ou à d’autres composants. La préparation est moulée, refroidie puis usinée. Tout ce procédé permet au grain de conserver son apparence, mais de devenir neutre d’un point de vue gustatif. L’enjeu : assurer une qualité de production standardisée. 

Le bouchon marqué au laser.

« C’est important que le bouchon ne vienne pas modifier le travail du vigneron », explique Eric Feunteun. Dans le passé, c’était pourtant le risque. À l’état naturel, chaque morceau de liège possède des caractéristiques différentes. Sa résistance, son élasticité et sa perméabilité à l’oxygène peuvent varier d’un bouchon à l’autre.

« Quand vous êtes vigneron et que vous avez mis beaucoup de temps à élaborer votre vin, vous n’avez pas envie de jouer à la loterie, résume le directeur. Pourtant avant, dix bouteilles bouchées le même jour pouvaient évoluer différemment et donner, quelques mois plus tard, l’impression de dix vins différents ».

En purifiant le grain puis en le réassemblant, Diam cherche à supprimer cette part d’aléatoire. L’enjeu est considérable pour une entreprise qui fournit certains des vins les plus chers au monde. 

Diam cherche aussi à maîtriser la manière dont le vin vieillira. Selon le bouchon choisi, plus ou moins d’oxygène pénétrera dans la bouteille au fil des années. Un vin blanc sera généralement protégé par un bouchon très fermé. Un rouge tannique pourra au contraire avoir besoin de plus d’échanges avec l’air. Les commerciaux de Diam, presque tous œnologues, travaillent donc avec les vignerons pour sélectionner le bouchon adapté à chaque vin. « Ce que nos clients achètent, c’est la sécurité », affirme Éric Feunteun. Diam produit, ainsi, avec ses trois sites en France, en Espagne et au Portugal, deux milliards de bouchons par an. 

Une forêt mieux entretenue face au feu

Les technologies de pointe n’effacent pas les questions liées à la production de la matière première. Pour développer toute la filière, une vingtaine d’acteurs ont créé, en 2026, le Comité national du liège. L’enjeu est de trouver de nouveaux débouchés et de soutenir ceux qui existent déjà. Car sans marché, expliquent Eric Feunteun et Renaud Piazzetta, le chêne-liège est laissé à lui-même et expose le territoire aux risques. Sans entretien, les parcelles se referment, la végétation s’accumule et la forêt se charge en combustible. Alors que la levée du liège impose de revenir régulièrement, d’ouvrir les chemins et de débroussailler.

Le liège est un isolant solide, capable d’assurer la survie du chêne en cas d’incendie

« Le chêne-liège n’arrête pas un feu, reconnaît Éric Feunteun. Ses branches brûlent et un arbre fraîchement levé reste vulnérable. Mais lorsque l’écorce s’est reformée, son épaisseur le protège. L’arbre peut repartir depuis ses branches, là où d’autres essences doivent reprendre depuis le sol », poursuit le dirigeant. Les chênes pourraient servir de barrières coupe-feu à l’avenir, imagine-t-il. 

Après un incendie, le travail ne s’arrête pas avec l’extinction des flammes. Le liège brûlé doit être retiré pour permettre à l’arbre de produire une nouvelle écorce exploitable. Faute d’intervention, certaines parcelles restent durablement hors du cycle de production. Dans les Pyrénées-Orientales, des secteurs incendiés en 1976 n’ont toujours pas été remis en production. Le liège, une ode au temps long. 

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Sébastien Leurquin