Article mis à jour le 24 juin 2026 à 11:27
Du 27 juin au 29 novembre 2026, le musée d’Art moderne de Céret consacre une grande exposition à Francis Picabia et aux artistes qui ont gravité autour de lui. Labellisée « d’intérêt national », cette proposition ambitieuse retrace l’aventure humaine et artistique du mouvement Dada à travers plus d’une vingtaine d’artistes, entre Barcelone, Paris et New York.
Avec « Picabia, Méditerranée », le musée d’Art moderne de Céret poursuit la dynamique engagée depuis trois ans : moderniser les parcours, élargir les publics et proposer des expositions qui dépassent les frontières du territoire. Une ambition portée par son directeur et conservateur, Jean-Roch Dumont Saint Priest.
Répartie en cinq salles, l’exposition réunit, sans jamais tomber dans la démonstration, plusieurs œuvres majeures du mouvement Dada, avec pour point commun leur irrévérence. Fruit de deux années de recherches, elle a été conçue par les commissaires Gwendoline Corthier-Hardoin et Jean-Roch Dumont Saint Priest. Une scénographie dynamique guide le visiteur dans les pas de Francis Picabia et du cercle d’artistes dont il est entouré au début du XXe siècle. Voyageant entre l’Europe et New York, Picabia se refugie en Catalogne au début de la Première Guerre mondiale, comme de nombreux artistes. Céret est sur la route.
De la fascination pour la machine à la naissance de Dada
Le parcours suit un ordre chronologique, avec comme fil conducteur la revue 391, publiée entre 1917 et 1924. Dès la première salle, le visiteur découvre Embarras (1914), œuvre emblématique de la période mécaniste de Picabia. À cette époque, les artistes d’avant-garde sont fascinés par la modernité et l’irruption des machines dans le quotidien, notamment à New York. Marcel Duchamp suit tout près dans l’accrochage.

La deuxième salle met en lumière les amitiés et les influences qui nourrissent le mouvement. Les artistes circulent entre New York, Paris et Barcelone, souvent poussés par l’exil. Là encore, Céret apparaît comme une étape symbolique sur cette route des avant-gardes. La lumière méditerranéenne marque profondément ces créateurs, comme en témoigne La Femme au Marché de Robert Delaunay.

Tristan Tzara, Delaunay et les figures du mouvement
Impossible d’évoquer Dada sans Tristan Tzara. Fondateur du mouvement avec Francis Picabia, il contribue à faire circuler les idées nouvelles entre Barcelone, Paris et New York.
L’un des temps forts de l’exposition est le portrait de Tristan Tzara réalisé par Robert Delaunay. Le poète y apparaît dans une posture presque solennelle, entouré d’un halo. Une écharpe colorée créée par Sonia Delaunay accentue encore le caractère singulier de l’œuvre. Entre gravité et ironie, le tableau traduit parfaitement l’esprit dadaïste.

Photographies du groupe à Tossa de Mar, affiches, films et œuvres d’art dialoguent tout au long du parcours. L’exposition restitue ainsi ce que fut Dada : une aventure artistique, mais aussi profondément humaine et amicale, portée par un désir de liberté.
Une modernité qui résonne encore aujourd’hui
L’exposition fait également écho à des débats contemporains. Sans chercher à réécrire l’histoire, les commissaires rappellent que certaines préoccupations étaient déjà présentes au sein du mouvement.
Parmi la vingtaine d’artistes exposés, sept sont des femmes, témoignant de leur place dans les avant-gardes du début du XXe siècle. Les visiteurs pourront notamment découvrir Femme Penchée sur la Table d’Olga Sacharoff.


Autre œuvre marquante : The Morning Walk (1914), consacrée au boxeur afro-américain Jack Johnson. Figure controversée de son époque, contraint à l’exil après des poursuites judiciaires à caractère raciste, il incarne les tensions sociales qui traversent alors le monde occidental.
Hommage à la galerie Dalmau et à la revue 391
Une salle entière rend hommage à la galerie Dalmau de Barcelone, pionnière dans la diffusion des avant-gardes. Les commissaires ont sélectionné des œuvres effectivement exposées par le galeriste à l’époque. Dalmau fut notamment l’un des premiers soutiens de nombreuses femmes artistes et le premier à exposer Joan Miró.
C’est à partir de la quatrième salle que l’on peut enfin plonger dans la revue 391. Inspirée de la revue 291 d’Alfred Stieglitz, qui avait largement contribué à faire connaître Picabia, elle devient l’un des principaux vecteurs de diffusion des idées dadaïstes. Grâce au travail de recherche mené pour l’exposition, plusieurs dessins originaux ont pu être réunis.



Au centre de l’espace, les numéros de la revue sont présentés dans un mobilier qui fait écho à l’hélice, motif utilisé par Marcel Duchamp entre autre pour signifier le mouvement constant. Sur les murs, le portrait de Tristan Tzara par Robert Delaunay dialogue avec l’humour provocateur de Marcel Duchamp et sa célèbre œuvre L.H.O.O.Q., qui illustrera le manifeste Dada.
Quand la Catalogne inspire les avant-gardes
Le parcours s’achève sur les influences catalanes qui traversent durablement le mouvement. Mantilles, danse flamenca, couleurs du Sud et folklore populaire irriguent les créations des artistes bien au-delà de leur séjour espagnol.
La mantille apparaît ainsi dans L’Espagnole de Picabia et celle de Natalia Gontcharova, ou encore dans la Fatma de Picasso. Pour Picabia, le flamenco incarne une forme de liberté artistique et d’émancipation, perceptible dans Danse espagnole. Cette énergie trouve également un écho dans Trois femmes qui dansent de Marie Laurencin.




En réunissant également des œuvres réalisées après cette période catalane, l’exposition démontre combien cette parenthèse méditerranéenne a marqué durablement les artistes.
Accessible, ludique et résolument vivante
L’une des grandes réussites de « Picabia, Méditerranée » réside dans son accessibilité. Souvent perçu comme complexe ou conceptuel, le mouvement Dada est ici raconté avec humour et légèreté. Anecdotes biographiques, dispositifs participatifs et invitations à interagir ponctuent la visite. Des cartels incitent, par exemple, les spectateurs à s’approprier le musée et à initier des mouvements de danse, au sein-même de l’exposition. Des QR codes vont diriger les spectateurs vers des travaux du lycée de Céret qui ont inventé pour l’occasion des dialogues entre différentes espagnoles représentées.
Une manière de rappeler que derrière les manifestes et les révolutions artistiques se trouvent avant tout des femmes et des hommes qui ont cherché, ensemble, à réinventer leur époque.
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