Aller au contenu

Chronique littéraire : La « Très brève théorie de l’enfer » de Jérôme Ferrari et l’Orient des solitudes

Une voix raconte dans la nuit ; elle s’adresse à un « Roi du Temps, Roi très aimé », et l’on songe aussitôt à Schéhérazade. Pourtant « La très brève théorie de l’enfer » de Jérôme Ferrari déborde le conte oriental. Publié chez Actes Sud, ce roman s’inscrit dans les « Contes de l’indigène et du voyageur ».

Deux trajectoires aimantent ces pages : celle d’un professeur corse parti pour s’oublier, celle d’une employée sri-lankaise qui veille sur la fille de ses patrons. Autour d’elles, deux présences décisives, la femme algérienne aux yeux qui parfois virent au noir et la petite Afsaneh, son chapeau de sorcière sur la tête.

Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.

Deux manières d’être étranger

Le livre s’ouvre sur une parabole vertigineuse. Dans une demeure souterraine, bien au-delà de la septième porte, des damnés ignorent qu’ils le sont ; ils s’enivrent de leur puanteur et se croient vêtus comme des princes, dissimulant sous des sourires arrogants la « vacuité de leur âme et la sécheresse de leur cœur ». Cette très brève théorie de l’enfer ne désigne aucun crime spectaculaire : elle vise les âmes tièdes. Tout le roman s’éclaire à cette lumière noire.
Jérôme Ferrari y déploie deux destins en miroir. Le narrateur descend d’un grand-père qu’un grand vent de printemps avait jeté hors de la Corse en 1920, et qui en avait tiré une vie entière. Lui partira pour Alger puis pour les Émirats afin d’échapper à sa propre image. Kaveesha, à dix-sept ans, a confié son fils à sa sœur et accepté un départ organisé par une agence dont elle ne mesurait pas les pièges : passeport confisqué, dette interminable, salaires escamotés, humiliations quotidiennes, un visa qui se referme sur elle comme une cage. Expatrié, immigré : la même condition d’étranger, deux mondes que l’empathie n’unira pas. Quand leurs trajectoires s’effleurent dans un appartement face à la mangrove, un désastre intime devient perceptible.

Le disque de henné dans la paume

La phrase de Jérôme Ferrari s’étire, s’enroule autour de ses incises, capte au passage Wilfred Thesiger aimant les Bédouins jusqu’à ne pas supporter qu’ils sortent de la pauvreté, le capitaine Burton se faisant passer pour un musulman, T. E. Lawrence se voyant dans son miroir comme un « pitre au déguisement ridicule », Percy Fawcett cherchant en Amazonie une cité disparue. Tous ces voyageurs anglais hantent la marge du livre comme autant de figures de l’illusion européenne. Le narrateur reconnaît en eux son propre fantôme : avoir cru pouvoir devenir un autre, et n’être devenu plus rien.
Quelques scènes, d’une grande précision sensible, scandent ces pages. Le jour de son mariage à Alger, le narrateur embrasse le disque de henné déposé dans la paume de Nardjess pendant que les femmes ululent ; Kaveesha, à Liwa, regarde le soleil tomber comme la paupière d’un dieu las sur l’enfant endormi qu’elle aime sans l’avoir porté ; un automobiliste perdu dans la zone industrielle de Mussafah croise un autre égaré, syrien, et leur fraternité fugace prend la forme d’une apparition. Il y a dans ce livre une douceur qui surprend chez un écrivain particulièrement exact dans l’analyse des illusions de la conscience occidentale.

L’écriture conjoint la patience du conteur et la précision du moraliste. Le roman montre des êtres compromis, impuissants ou blessés par leurs renoncements, sans les réduire à une même faute : la lâcheté évitante du narrateur côtoie la dépossession lente de Kaveesha, l’effondrement silencieux de Nardjess, l’inquiétude que porte la petite Afsaneh derrière ses pouvoirs imaginaires. Aucun procès appuyé, aucune indignation programmée : chacun est saisi à hauteur d’âme, dans cette zone trouble où l’on s’arrange avec ce que l’on devine. Le narrateur formule en passant une vérité difficile à tenir : « nous devons répondre aussi de l’état de ce monde, même si nous ne l’avons pas choisi et ne pouvons le changer, parce que nous acceptons d’y vivre ». La phrase agit sans éclat ; elle déplace la responsabilité vers celui qui lit.

Très brève théorie de l’enfer rejoint les plus belles réussites de l’œuvre bâtie patiemment depuis Le Sermon sur la chute de Rome. Un livre où la beauté des images ne console jamais de ce qu’elles révèlent, et dont les histoires demeurent longtemps actives dans la mémoire.

Lire ou relire la précédente chronique de Mare Nostrum

Participez au choix des thèmes sur Made In Perpignan

Envie de lire d'autres articles de ce genre ?

Comme vous avez apprécié cet article ...

Partagez le avec vos connaissances