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Chronique littéraire : Avec « Vermeille », Florence Jou signe un roman climatique enraciné dans les Pyrénées-Orientales

Florence Jou, Vermeille, Éditions l’Attente

Une nuit de juillet, El Diable balaie Cosprons ; en quelques heures, le mercure grimpe à quarante-cinq degrés et les vignes grillent sur pied. Sur sa terrasse au-dessus de la Méditerranée, Jo, vigneronne nature de soixante ans, vide ses bouteilles et insulte le ciel. Florence Jou, née à Perpignan, après plusieurs récits poétiques, signe avec Vermeille son premier roman, une fiction climatique qui sent la résine, le schiste, le grenache et la Tramontane. Sa Côte Vermeille a perdu sa carte postale. Elle écrit pour qu’on l’entende crier, la phrase sèche, traversée d’embruns. Vermeille est disponible aux éditions L’attente.

Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.

Hotspot de l’enfer, la géographie parle

Chez Florence Jou, la géographie sort du décor pour entrer dans la scène. La carte du livre se confond avec celle des P.O. : Cosprons perché entre Port-Vendres et Banyuls, l’anse de Paulilles et la cheminée de trente-cinq mètres de l’ancienne dynamiterie, la nationale qui file vers Cerbère, le sentier des douaniers, le Cap d’Ullastrell, le phare du Cap Béar qui balise la nuit toutes les quinze secondes. Au-dessus, le Canigou veille, “baromètre de la vie des Catalans”. À l’intérieur des terres, la forêt de la Massane reste, dit le Père Sagette à la chienne Wanda, “une des plus anciennes forêts d’Europe”.

L’inventaire prend toujours chair. Les feixes, terrasses bâties par les anciens vignerons-pêcheurs, deviennent des “enceintes funèbres” sous la canicule. La pluie a déserté ; la Tramontane charrie les déchets dans des lits asséchés ; El Diable, vent rare et redouté qui rend tocat, fauche en quelques heures les grenaches centenaires. Le catalan saigne dans la phrase française : “Fa massa calor al fons del món”, marmonnent les paysans, et le lecteur reconnaît “L’Indép” cité tel quel pour son rôle de chambre d’écho au désastre. On lit Vermeille avec la précision d’un riverain : ici se signale Cosprons, là le Christ Marin repêché au quatorzième siècle, plus loin le Fort de la Galline. Cette exactitude têtue fait toute la rage du livre.

La Boja et sa familia, une généalogie de samouraïs

Jo se fait appeler “la boja”, la folle. Trente ans qu’elle vinifie dans son mas Le Silo, sur treize hectares disséminés “de Cosprons à Cerbère, toutes avec vue sur la mer”. Ses cuvées portent des noms de manifeste : Solar Red Punk, Cronica de Mares, Banyuls La Rouge. Sa chienne podenco Wanda, quatorze ans, va se réfugier la nuit dans le casot du Père Sagette, ce vieux Catalan célibataire qui lui a transmis l’art de flairer les sources. Ferhat, ouvrier-vigneron venu du côté de Mascara, arrivé à Port-Vendres vingt ans plus tôt “un pied de bezoul el khadem dans ses bras”, plante son cépage natal au mépris des règlements. Autour d’eux, la communauté du vin nature s’effiloche : Núria suicidée, Alain trouvé “mort au bout du rang, un xadic sur le corps”, Xoxo et Jean-Phi exilés en Bretagne, Manoel rentré en Italie.

Florence Jou compose le roman d’une famille choisie, hantée, partie chercher la pluie ailleurs. Le drone du domaine Tamarix survole les parcelles ; les capitaleux rachètent les terres tandis que l’huissier placarde sa sommation sur la grille. Le livre laisse alors percer une voix de système : Jo y figure comme une “entité organique non maximisable”, novlangue gestionnaire dont la froideur claque dans la phrase. Et Jo répond comme elle peut, nue devant le brasero, le majeur dressé : “Fes-te-fotre”. Sa colère a la dignité des vieilles batailles perdues d’avance, celles qu’on livre pour qu’il en reste trace.

Vendanger sous l’Aiguat, l’ultime rite

Le dernier mouvement bascule du constat climatique vers le rite. Florence Jou convoque la mémoire de la Sanch, ces Caparutx encagoulés que la confrérie sort dans les rues depuis 1416, l’ombre de l’Aiguat (l’épisode méditerranéen qui ravagea les P.O. en octobre 1940), et l’étymologie même de Cosprons, “Collis profundis”, cols profonds. Le passé catalan dans ce qu’il a de plus rituel y rencontre la mémoire des ouvriers annamites de Paulilles ; un présent saturé de drones s’y superpose, sur fond d’Interzone (Serge Teyssot-Gay et Khaled Aljaramani) qui tourne en boucle au chai. La langue elle-même devient territoire : catalan, espagnol, arabe et français se croisent dans la bouche des personnages, et Florence Jou ose un mot à elle, le “Spectrocène”, pour nommer cette époque hantée par les fantômes du désastre agricole.

Florence Jou, qui a nourri le roman de ses échanges avec Laurence Manya-Krief du domaine Yoyo à Banyuls, poursuit avec Vermeille le cycle de fictions climatiques ouvert par Payvagues et Xixi. Sa voix mêle rage politique et animisme paysan, sous le regard lucide d’une enfant de Perpignan qui voit son pays partir au sec. Un premier roman à lire un verre de Banyuls à la main, fenêtres ouvertes avec la Tramontane en fond sonore.

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