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Concrètement, c’est quoi l’Europe dans le quotidien des habitants des Pyrénées-Orientales ? 

Série – « Le mois de l’Europe ». Le lancement du Joli mois de l’Europe, événement organisé dans toute l’Union jusqu’au 31 mai, est l’occasion de se demander comment l’UE se matérialise dans la vie quotidienne des Français et en particulier des habitants du département.

Education, Culture, Sport, infrastructures, projets transfrontaliers… Les leviers d’action européens sont nombreux. Parfois mal compris. Claire Sarda-Vergès, directrice de l’Agence de Développement Rural Europe et Territoires (ADRET), structure hôte du Centre Europe Direct Pyrénées, que l’on pourrait qualifier de « Madame Europe dans les Pyrénées-Orientales », répond aux questions de Made in Perpignan

Quand on parle d’Union européenne, beaucoup d’habitants pensent à Bruxelles, à des normes ou à des débats très éloignés. Dans les Pyrénées-Orientales, à quel moment croise-t-on concrètement l’UE, sans forcément le savoir ?

Tout au long de la journée ! Quand aujourd’hui on a un chargeur unique pour son téléphone, c’est grâce à l’Union européenne. On peut le considérer comme une norme, comme une contrainte, mais dans le quotidien c’est quand même très facilitateur et ça fait économiser de l’argent à tous les consommateurs. Dans ce que l’on consomme, il y a aussi tous les labels sur les produits alimentaires : les AOP, les IGP, le bio… Sur nos appareils électroménagers, il y a les grilles énergétiques, qui permettent de se situer, de comparer, de voir. 

Si l’on franchit les frontières, il y a la possibilité, avec la carte européenne d’assurance maladie, d’être soigné et de bénéficier des remboursements comme les citoyens de l’État membre concerné. Ce sont des exemples très concrets. Souvent, on ne sait même plus que cela vient de l’Union européenne…

Derrière les sigles et acronymes (Feder, Feader, FSE, Interreg…) quels sont les domaines où l’Europe pèse le plus concrètement localement ?

Il y a beaucoup de projets financés par l’Union européenne. Et ces projets sont de différentes natures. Si on prend l’exemple des tiers lieux, ils peuvent être financés par le Fonds européen de développement régional (Feder), l’outil de cohésion de l’Union ; ou bien, pour les petits tiers lieux, par Leader (« Liaison Entre Actions de Développement de l’Économie Rurale », ndlr), dans le cadre de la politique de développement rural. Celle-ci prévoit aussi des aides pour soutenir de petits projets de développement local qui permettent de faire vivre nos villages. Cela peut être un bistrot de pays, le démarrage d’une brasserie artisanale ou un lieu de vie…

Le plan de relance européen a quant à lui permis de moderniser les équipements dans les hôpitaux après la crise sanitaire. L’Europe investit également sur tout ce qui concerne la rénovation énergétique des bâtiments publics. Mais aussi de nombreux logements sociaux qui étaient des passoires thermiques et qui ont bénéficié de crédits européens. 

Et puis il y a évidemment la politique agricole commune. Elle n’est pas parfaite, il faudrait qu’elle soit plus redistributive et plus équitable, et cela fait partie des propositions de la Commission européenne pour 2028-2034. Mais en attendant, sans politique agricole commune, nous n’aurions plus d’élevage dans les Pyrénées-Orientales à l’heure qu’il est. Aujourd’hui, via différentes aides très concrètes, la PAC dans le département, c’est 50 millions d’euros par an. Ce n’est pas négligeable. Et en suivant, il faut aussi rappeler les aides aux entreprises de l’industrie agroalimentaire. 

Quand un projet est financé par l’Union européenne, pourquoi cette contribution reste-t-elle peu visible ? 

Il y a normalement une obligation de communication. Comme pour tout financeur, que ce soit l’État, la Région, le Département, on demande à ce que le logo apparaisse. En général, les porteurs de projet le font. 

Mais prenons l’exemple des inaugurations. Quand un projet est financé par l’Europe, il n’y a souvent pas de représentant de l’Europe invité lors de l’inauguration. Il n’y a même pas le réflexe d’inviter un député européen, alors que nous en avons en Occitanie. Je le regrette. Car de fait, il n’y a souvent personne pour porter la parole de l’Europe lors de ces événements. 

Les fonds européens sont souvent critiqués pour leur complexité. Est-ce que les petites communes, les associations ou les porteurs de projet les plus fragiles peuvent vraiment y accéder ? Comment ? 

Justement, notre rôle, c’est de décoder l’Europe et de faire en sorte qu’elle soit accessible et simple. Moi, je ne parle jamais de sigles avec les élus. Je leur dis : parlez-moi de vos projets et je vous dirai s’ils peuvent être financés, et si oui, à quelles conditions. 

On sert de porte d’entrée sur l’ensemble des financements européens, de la culture à l’agriculture, en passant par les programmes de jumelage ou les programmes d’investissement. Je parle de politique régionale européenne, pas de Feder ou de FSE. On ne demande pas aux élus d’aller chercher dans tout le programme Feder s’il y a une mesure qui leur correspond. En fonction de la thématique (infrastructures, éducation, formation, affaires sociales…), de la taille du projet, et de la nature des besoins à financer (investissement ou fonctionnement), nous allons chercher dans notre boîte à outils une réponse pertinente. 

Dans les prochains mois, nous allons essayer d’organiser des réunions par intercommunalité, ou par territoire de projet, pour démystifier l’Europe. Le but sera de montrer que tout cela peut être clair et que nous sommes là pour être des facilitateurs. Sur notre site, nous avons aussi une boussole d’orientation. On indique si l’on vient en tant que commune, association ou entreprise. Mais aussi le domaine et le territoire. En fonction, le site fait ressortir les programmes qui peuvent financer le projet.

Les demandes risquent d’affluer… Avez-vous les ressources humaines pour répondre aux sollicitations des porteurs de projets ? 

Mais tant mieux si nous sommes sollicités ! On fait en sorte de pouvoir répondre et d’être réactifs. En ce moment, par exemple, nous avons beaucoup de jeunes qui nous sollicitent parce qu’ils ont envie de bouger, de partir, et de bénéficier d’aides pour la mobilité. Il y a une dizaine de jeunes des Pyrénées-Orientales qui nous ont contactés ces dernières semaines parce qu’ils ont entendu parler de la possibilité de faire un volontariat dans le cadre du Corps européen de solidarité. On les aide et cela peut marcher vite ! 

Une jeune nous a contactés parce qu’elle avait envie de partir. Nous lui avons expliqué comment cela pouvait fonctionner, puis nous avons cherché avec elle une mission en fonction de ses envies et du secteur dans lequel elle souhaitait s’investir. Elle est en Pologne depuis quinze jours et tout se passe très bien. En seulement un mois, son projet a pu se concrétiser et il a été entièrement financé par l’Union européenne. C’est une jeune qui, jusque-là, n’avait jamais quitté le département. Ce programme là est accessible sans condition de diplôme. 

Dans les Pyrénées-Orientales, le vote contestataire est fort et notamment marqué en faveur du Rassemblement national. Comment analysez-vous la défiance d’une part croissante de la population envers les institutions européennes ?

Hélas le département est toujours marqué par un taux de précarité très important. Je crois que quand on est en difficulté, avec le pouvoir d’achat, la pauvreté, il y a une tentation de chercher un responsable. Certains pensent que l’Europe est la cause de nos maux. Mais si c’était le cas, on n’aurait pas de telles différences entre notre département et un autre, alors que l’Europe est là dans les 27 États membres. 

Le vote de certaines classes populaires s’exprimait avant sur d’autres partis. Aujourd’hui, il s’exprime à travers des votes d’extrême droite. C’est aussi à nous d’aller vers des publics qui se sentent abandonnés, qui sont loin des questions européennes, qui ne sont pas des initiés. Il faut aller davantage dans les maisons sociales, dans les quartiers, dans les villages… Il faut aussi expliquer de manière simple ce que fait l’Europe pour les politiques sociales, l’emploi et la formation. Aujourd’hui, 30% des Restos du cœur et de la Banque alimentaire sont financés par l’Europe. Qui le sait ? 

Cette politique sociale, d’emploi et de formation de l’Union européenne gagne à être connue. Mais c’est encore plus difficile que pour des bâtiments, parce que l’on est ici sur de l’immatériel. On ne va pas demander à un jeune qui bénéficie d’une formation financée par l’Union européenne de se mettre un badge. 

Il faut aussi mieux expliquer comment se prennent les décisions européennes. Les textes européens, la législation européenne, les lois (qui ne s’appellent pas des lois mais des règlements et des directives) sont votés par des législateurs. Contrairement à ce qui est souvent répété, ce n’est pas la Commission européenne et Ursula von der Leyen qui imposent des textes. Les textes sont votés par nos représentants élus au Parlement européen. Ainsi que par nos représentants nationaux à travers les ministres qui siègent au Conseil des ministres de l’Union européenne. Ce sont eux qui votent les textes européens. Et aujourd’hui, les débats sont publics. Les citoyens peuvent les voir et les suivre s’ils le souhaitent. 

Vous avez récemment déclaré « qu’on a souvent le réflexe de taper sur l’UE quand ça va mal. Mais quand ça va bien, on oublie de dire que c’est grâce à l’Europe ». Qu’est ce qui va bien, aujourd’hui, grâce à l’Europe ? 

Il y a tous les exemples dont nous avons parlé. Et il faut aussi dire que notre rôle n’est pas seulement descendant. Nous avons aussi un rôle de remontée d’informations vers l’Union européenne quand quelque chose ne va pas dans la mise en œuvre des politiques communautaires. Au moment de la sécheresse, par exemple, il y avait des textes d’encadrement des aides agricoles qui étaient dépassés. La Région et le Département votaient des aides aux agriculteurs, mais ils ne pouvaient pas les mobiliser parce qu’ils dépassaient 20 000 euros sur trois ans. J’ai fait une note qui est remontée jusqu’à la Commission européenne. Six mois après, il y a eu une consultation publique, et un an après, le texte a évolué. Il est passé de 20 000 à 50 000 euros.

On arrive parfois à faire bouger les lignes. Et quand je dis aujourd’hui aux agriculteurs, au moment où on négocie la nouvelle PAC, faisons tout de suite des propositions, ils savent qu’on a déjà réussi à faire passer des choses, à faire bouger les lignes en passant par les députés européens. Au lieu de me mettre un tas de fumier devant mes bureaux, on se met autour d’une table et on discute. À partir de là, c’est gagné. 

Nous vivons dans un département transfrontalier. Faut-il rappeler que l’UE c’est aussi et avant tout la paix, les liens avec nos voisins et la libre circulation ? 

Oui, c’est important. Et aujourd’hui, c’est tellement naturel qu’on ne se pose même plus la question. Moi, j’ai connu l’Espagne de Franco. Je me rappelle que quand on franchissait la frontière durant mon enfance, mon père était très stressé. Aujourd’hui, cela paraît naturel. Il faut que ces récits circulent de manière intergénérationnelle. Les lycéens d’aujourd’hui n’ont pas connu la chute du mur de Berlin. Pour eux, 1989, c’est la préhistoire. Il faut témoigner de ce que l’on a connu durant ces périodes-là. 

On a aussi dans le département une population européenne très variée. Certains Européens sont d’ailleurs entrés dans des conseils municipaux. Je crois qu’on ne profite pas assez de cette richesse. On pourrait imaginer, dans une commune, avec un Roumain, un Polonais, un Irlandais, un Belge, un Anglais, des moments de fête, de partage, d’échange sur les cultures, la gastronomie… Il y a de petites actions qui peuvent apporter du sens et faire vivre l’Europe au quotidien. Et dans le contexte actuel, ce rappel est d’autant plus important. 

L’année prochaine, le Traité de Rome fêtera ses 70 ans. Il faudra rappeler ce que cela signifie. On s’est battus pour assurer la paix sur notre continent. Quand on voit ce qui se passe aux frontières de l’Union européenne avec l’Ukraine, ce qui se passe aussi au Moyen-Orient, on se dit que plus que jamais, on a besoin d’Europe pour assurer la sécurité. Sur ces questions-là, certains ont pris conscience de la nécessité d’une Europe unie.

A ce titre, comment l’Europe encourage-t-elle les coopérations transfrontalières ? 

On soutient le développement de projets transfrontaliers très variés. Cela concerne autant l’agriculture que le tourisme. Il y a énormément de projets liés à la gestion de la ressource en eau, aussi. Sur des thématiques comme l’environnement, le changement climatique, la ressource en eau, les crises ne connaissent pas les frontières. On a donc encore plus de pertinence à travailler en commun, de part et d’autre des Pyrénées. 

Il y a des gros projets structurants financés par l’Union européenne sur la coopération transfrontalière, comme on a pu le connaître avec l’hôpital de Puigcerdà. Mais il y a aussi un soutien actif aux petits projets. La semaine dernière a été lancé le nouvel appel à projets avec le programme de l’espace catalan transfrontalier. Il permet de financer des initiatives de 20 000 à 150 000 euros, sur la transition vers un territoire résilient, mais aussi sur les activités transfrontalières, les services à la population, tout ce qui facilite la vie sur ces territoires.

Dans les dix prochaines années, sur quel enjeu l’Union européenne devrait-elle concentrer ses efforts dans un département comme les Pyrénées-Orientales ?

Dans notre département, l’enjeu sera d’abord autour de la sécurité alimentaire et de la réindustrialisation. On a des savoir-faire. Prenons le solaire : au moment de la construction du four solaire d’Odeillo, nous étions précurseurs. Malheureusement, nous n’avons pas su passer le cap pour devenir un lieu de fabrication de panneaux ou d’équipements. Avec les fonds proposés sur la période 2028-2034 pour réindustrialiser l’Europe, mais aussi pour assurer la sécurité alimentaire, il peut y avoir un impact positif sur notre département si on sait s’en saisir et si on porte des projets. 

Ensuite, je souhaite que le cap environnemental de l’Union européenne, qui a été fixé avec le pacte vert, ne fasse pas l’objet d’un recul qui serait à contresens de l’histoire. Sur le passage aux véhicules électriques ou hybrides à la place des énergies fossiles, il faut y aller. Il faut se donner les moyens d’y aller. On peut discuter des délais, mais il ne faut pas renoncer aux objectifs. C’est pareil pour l’agriculture : on n’abandonne pas le cap d’aller vers une économie et une agriculture respectueuses de l’environnement, mais aussi de la santé. Il y a les besoins liés à la défense et à la sécurité, mais aussi, compte tenu du contexte mondial et des crises que l’on a connues, sanitaires ou énergétiques, la nécessité de regagner en autonomie. Et là, tous les territoires et tous les secteurs d’activité ont une carte à jouer.

 

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Sébastien Leurquin