Article mis à jour le 10 mai 2026 à 10:44
Alors que les troupeaux se préparent à monter en estives, une meute de loups a été aperçue en Catalogne sud. Une question se pose : pourrait-elle traverser la frontière ? Les éleveurs des Pyrénées-Orientales se préparent à cette hypothèse, d’autant que des attaques de loups isolés ont déjà eu lieu dans le département. Photo d’illustration.
Le téléphone sonne. A l’autre bout du fil, une voix haletante et affolée : « Le troupeau a disparu ! ». Alertée par un riverain, Machteld Lempens, éleveuse de brebis à Serralongue, raccroche et se précipite vers la commune voisine de Saint-Laurent de Cerdans, où ses bêtes sont censées paître. Sur place, aucune trace du troupeau. Seulement une brebis retrouvée morte, ensanglantée. « Elle était comme mangée sur le dos, se souvient Machteld. On a cherché pendant des heures les autres animaux et finalement on les a trouvés, apeurés, sur une formation rocheuse en pleine forêt ». En examinant de près les brebis, elle s’aperçoit qu’une autre est gravement blessée. Mordue elle aussi.
En cette soirée de décembre 2025, l’éleveuse et son conjoint contactent l’Office français de la biodiversité (OFB) et la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM). Le lendemain, des agents débarquent sur place et procèdent à des constatations. Leurs conclusions, que Made in Perpignan a pu consulter, évoquent « un acte de prédation avéré n’excluant pas la responsabilité du loup ».
L’évocation du mot suffit à déclencher une certaine crispation dans le monde rural. Surtout lorsque l’animal apparaît dans des zones d’élevages préservées ces dernières années. « Le loup, c’est une bombe. Mieux vaut s’y préparer », lâche Pierre de Gebhardt, éleveur bovin du Haut-Vallespir. Fin avril, il a fait partie d’une délégation d’éleveurs français conviés par leurs homologues catalans du sud pour une réunion d’échange et d’information. En cause ? L’apparition avérée d’une meute de l’autre côté de la frontière, entre le Ripollès et l’Alt Empordà. Deux loups adultes y ont donné naissance à une portée de petits. La meute contiendrait désormais une demi-douzaine de canidés.
A l’orée de la montée des animaux vers les pâturages montagneux sur lesquels les troupeaux passeront l’été, l’Etat a réuni le « Comité départemental loup » le jeudi 7 mai. Présidé par le sous-préfet de Prades, Didier Carponcin, il réunit deux fois par an services de l’État, OFB, représentants agricoles, groupements pastoraux et associations environnementales, afin de suivre la présence du prédateur et les dispositifs de protection des troupeaux.
« On ne peut absolument pas dire comment ça va se passer »
La présence de cette meute catalane nourrit une inquiétude croissante dans les vallées frontalières. Mais les services de l’Etat refusent toute projection alarmiste. « On ne peut pas préjuger de la dynamique de colonisation, insiste Rémy Arsento, chef du service départemental de l’OFB. Avec le loup, on ne peut absolument pas dire comment ça va se passer ».
L’agent rappelle néanmoins que la meute observée côté catalan est récente. « Une meute, c’est juste une cellule familiale, explique-t-il. La première reproduction a eu lieu l’année dernière. La dispersion des jeunes intervient à partir de la deuxième année, si tant est qu’ils survivent, parce que le taux de mortalité est quand même très élevé ».
Pour autant, Didier Carponcin n’exclut pas des déplacements vers le nord. « Vu la proximité et le fait que le Vallespir soit une importante zone de pastoralisme, on ne peut pas exclure qu’il y ait des loups qui aillent de temps en temps là-haut ». Le sous-préfet reconnaît d’ailleurs que les Pyrénées-Orientales constituent aujourd’hui « un front de colonisation. Donc l’inquiétude des éleveurs est légitime », poursuit-il.
Des loups déjà présents dans plusieurs massifs des Pyrénées-Orientales
Car contrairement à une idée répandue, le loup n’est pas une apparition totalement nouvelle dans le département. « Sur les Pyrénées-Orientales, on a quatre zones de présence permanente du loup. Ce n’est pas une nouveauté », détaille Rémy Arsento.
La première se situe sur le massif Puigmal-Canigou. Une autre sur le Madres, à cheval avec l’Aude. Une troisième sur le secteur Carlit-Campcardos, « la plus active » selon l’OFB. Et enfin, une dernière sur les Albères. « Une zone de présence permanente ne veut pas forcément dire une meute. Le plus souvent, il s’agit d’un seul loup, généralement un mâle ».

Pour suivre ces animaux, les services de l’Etat s’appuient sur différents indices : observations visuelles, pièges photographiques, analyses génétiques de poils, crottes, sang ou restes de proies. « On a des individus qui se baladent, ça on le sait », résume Rémy Arsento. Les services de l’Etat rappellent toutefois que le nombre d’attaques reste relativement stable : une quinzaine par an dans les Pyrénées-Orientales. « En 2025, on est à peu près sur le même nombre d’attaques que les autres années, indique Didier Carponcin. L’aspect singulier réside dans le fait qu’il y a eu une concentration de ces attaques sur un secteur déterminé. En l’occurrence, les estives de Dorres et du Lanoux, en Cerdagne ».
Zones 1, 2, 3 : le territoire déjà sous surveillance
Pour tenter d’anticiper une éventuelle progression du prédateur, l’Etat a renforcé ces derniers mois son dispositif territorial. Les communes sont désormais réparties en plusieurs niveaux de zonage. « Plus les éleveurs sont dans une zone exposée à la prédation, plus ils sont aidés pour mettre en place des dispositifs de protection », explique Didier Carponcin. En cercle 3 (l’ensemble du département), les éleveurs peuvent bénéficier d’aides pour des chiens de protection. En cercle 2 (zone frontalière), des parcs électrifiés s’ajoutent. Et en cercle 1 (les estives de Dorres et du Lanoux), le niveau maximal, l’Etat peut aussi financer du gardiennage renforcé.
Emilie Nahon, directrice de la DDTM, précise qu’une « ligne de protection » a été créée le long de la frontière espagnole, justement « en réaction à la meute et aux indices de présence côté catalan ». Selon les services de l’Etat, ces mesures permettent de limiter les dégâts lorsqu’elles sont correctement mises en place. « Quand les troupeaux sont protégés, on arrive à des chiffres qui se stabilisent », assure Emilie Nahon.
Des indemnisations mais aussi des conséquences impossibles à mesurer
Lorsqu’une attaque est reconnue ou suspectée, les bêtes tuées ou blessées peuvent être indemnisées. Les animaux disparus aussi, sous certaines conditions, notamment si les éleveurs disposent des numéros de boucle permettant de les identifier.
Mais pour de nombreux professionnels, le problème dépasse largement la seule perte immédiate d’un animal. « Les brebis ont été apeurées pendant longtemps », raconte Machteld Lempens. « Certaines auraient dû être pleines (enceintes) mais elles ne le sont pas. Est-ce qu’elles ont avorté à cause du stress ? C’est possible. Mais je n’ai pas de preuves ».

Sur ce point, l’Etat reconnaît ses limites. « Il n’y a pas d’indemnités sur les conséquences indirectes », admet Emilie Nahon au sujet du stress ou des avortements provoqués par les attaques. « De toute façon, je ne veux pas faire ce métier pour vivre des indemnisations, tranche l’éleveuse Machteld Lempens. Ce n’est pas une solution ». L’éleveuse plaide plutôt pour une meilleure anticipation de la présence du loup et une circulation plus transparente des informations entre services, chasseurs et éleveurs.
Des tirs désormais facilités
Depuis début 2026, l’Europe a justement permis un assouplissement du cadre réglementaire entourant les tirs de défense, en changeant le statut du loup. L’espèce est passée de « strictement protégée » à « protégée », ce qui facilite désormais la riposte des éleveurs. Cette mesure a été dénoncée, mi avril par un communiqué de 40 ONG de protection de la nature, qui déplorent une réforme « politique » et « déconnectée de la science ». Elles affirment également, en s’appuyant sur des travaux scientifiques récents, que « la persécution par l’homme est la principale cause de mortalité des loups en Europe ».
Concrètement, lorsqu’un éleveur estime que son troupeau est exposé à une présence du loup ou à un risque de prédation, il peut désormais effectuer une simple déclaration auprès des services de l’État et, après réception d’un récépissé administratif, faire intervenir jusqu’à deux tireurs disposant d’un permis de chasse valide à proximité des animaux. « On était sur un régime d’autorisation préalable, explique Didier Carponcin. Désormais, on est sur un simple régime de déclaration ». Emilie Nahon complète : « L’une des lignes directrices de la politique de l’Etat reste le principe de défense des troupeaux ».
Une ligne de crête
Le sujet reste explosif. Entre les défenseurs du prédateur et les éleveurs qui redoutent une remise en cause du pastoralisme, les tensions sont déjà palpables.
« C’est un peu le travail de l’Etat que d’être sur le fil du rasoir, reconnaît Didier Carponcin. On est sur une ligne de crête ».
D’un côté figure la nécessité de préserver le pastoralisme dans le département, indispensable au maintien d’une activité agricole déjà fragilisée, mais aussi à l’entretien des paysages ouverts qui façonnent depuis des siècles les montagnes catalanes. De l’autre, le maintien et la préservation d’une espèce longtemps traquée, aujourd’hui protégée au nom de la biodiversité. Entre ces deux impératifs, les services de l’État avancent, selon les mots du sous-préfet Didier Carponcin, « sur le fil du rasoir », « on est sur une ligne de crête ».
Dans les Pyrénées-Orientales, le loup ne connaît pas encore de meute installée. Mais sa présence n’est déjà plus une abstraction. Entre les indices qui se multiplient, les attaques suspectées, les estives de Dorres et du Lanoux sous tension et la meute désormais présente de l’autre côté de la frontière, le département entre progressivement dans une nouvelle phase. Une phase où le loup ne relève plus seulement du fantasme ou du symbole politique, mais d’une réalité concrète avec laquelle éleveurs, pouvoirs publics et habitants vont devoir apprendre à composer.
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