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Coronavirus dans les Pyrénées-Orientales – Les visages du quotidien d’un EHPAD

LECTURE

L’un des 52 Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD) des Pyrénées-Orientales nous a ouvert ses portes. Parmi les 76 patients, Huguette, Micheline ou le Général Dorandeu ; et tous vivent le confinement dû au Coronavirus de manière différente. À partir du 23 avril, les visites familiales sont à nouveau autorisées.

Temps limité à 30 minutes, deux membres de la famille maximum, strict respect des distanciations sociales et des règles sanitaires, le retour des proches s’est organisé. À Sorède, tout le personnel de la Résidence de Valbères de l’association Joseph Sauvy a œuvré pour que le quotidien des résidents ne soit pas trop bouleversé depuis le 12 mars ; date à laquelle les visites familiales ont été suspendues.

♦ Le coronavirus perçu avec philosophie par les résidents de Sorède

Le Général Dorandeu, René de son prénom, est fin prêt pour l’heure du goûter. Une énergie et une bonne humeur communicative, cet ancien de l’armée française ne craint pas le Coronavirus. “Vous savez, en 1947, j’ai vécu une épidémie de choléra ; et je passais mon temps à creuser des tombes pour les gars. Puis, j’ai vu l’épidémie de dengue”.

René a débarqué en Italie avec 3.000 hommes et a vu, ce jour-là, 2.693 de ses compagnons d’arme blessés ou portés disparus ; un chiffre indélébile, de ceux qui forgent une philosophie de vie. “Il y a des événements contre lesquels vous ne pouvez rien. Ça ne sert à rien de les craindre ; si ça doit arriver, ça arrivera”. Vous savez conclut-il : “J’ai 99 ans et j’ai presque toutes mes facultés ; je ne peux pas me plaindre”.

Micheline, 98 ans, est assise dans un fauteuil dans la salle commune devant la grande baie vitrée, vue imprenable sur les Albères. L’infirmière coordinatrice lui fait remarquer qu’elle a mis deux chaussures différentes. Micheline sourit, l’œil pétillant et nous rassure : “Depuis le début du confinement, je ne marchais presque plus. Mais je me suis dit qu’il fallait que je me bouge ; alors j’ai décidé de venir jusqu’ici et de regarder la pluie. Vous savez, il ne pleut pas souvent”.

Les visites de sa famille ? “Avant, ils venaient tous les mois ; mais je ne m’inquiète pas, ils vont revenir”. Face à la maladie, le sourire aux yeux, elle nous lance : “quand j’avais 21 ans, je croyais que je ne survivrais pas. Et puis regardez-moi, j’ai 98 ans et je marche encore très bien, alors…”.

♦ La même sérénité affichée sur les visages des résidents

Andrée ne sait plus exactement son âge, à moins que cela soit une coquetterie. Elle se dit sereine et s’accommode des mesures des restrictions des visites. “Oh, le confinement, ça nous fait une pause. Ma famille reviendra après”. Huguette a, elle aussi, le sourire aux lèvres. Assise dans une autre salle commune, elle se remémore l’été avec ses filles et les glaces qu’elle mange au bord de la mer. Des souvenirs heureux qu’elle n’hésite pas à partager avec nous.

Dans sa chambre, un autre résident sort peu. Ancien viticulteur de Laroque-des-Albères, il feuillette un magazine de bricolage pour conseiller sa fille. Il conserve régulièrement le contact avec elle par téléphone ; mais elle a fort à faire en ce moment selon lui avec son travail à la clinique Saint-Pierre. Du temps qu’il met à profit pour se renseigner et mieux la conseiller pour son futur achat d’abri de jardin pour animaux.

Au détour d’un couloir, un autre résident nous convie dans sa chambre ; en fond, une série française bien connue. “Moi ? Je ne regarde plus trop les infos, ils parlent toujours de la même chose. Alors, je préfère Hercule Poirot”.

♦ Comment fonctionne le dispositif Covid-19 à l’EHPAD les Valbères ?

Depuis l’apparition du Coronavirus, l’EHPAD a ouvert une aile dédiée aux résidents susceptibles d’être touchés par le Covid-19.

L’EHPAD est divisé en plusieurs zones. Le rez-de-chaussée accueille les seniors les plus autonomes ; le premier étage, dont l’entrée est sécurisée, les personnes dépendantes et déambulantes ; et au deuxième étage demeurent les résidents semi-dépendants. La direction, en coordination avec l’équipe soignante, a mis en place 5 chambres d’isolement au premier étage. Cinq chambres à l’écart qui permettent de cantonner ceux pour lesquels existerait une suspicion.

Pour le moment, nous précise Mireille Juando infirmière cadre, “nous avons testé les patients dès qu’ils avaient 2 des symptômes du coronavirus”. Le docteur Alain Sinotte de rappeler la longue liste des symptômes : fièvre, diarrhée, perte de repères, chutes…. “Si on constate deux de ces symptômes associés, nous procédons à un test Covid ; et nous mettons le résident en isolement préventif sur l’une des 5 chambres prévues à cet effet”.

♦ Une coordination quotidienne avec la plateforme Covid-19 de l’hôpital de Perpignan

Mireille nous explique ses échanges avec la plateforme Covid mise en place par l’hôpital de Perpigan. “Quand nous avons un doute, nous contactons le numéro de téléphone. Un médecin gériatre de l’hôpital, une infirmière et une infirmière hygiéniste se déplacent alors pour réaliser les prélèvements.  Ils nous donnent aussi quelques astuces”.

Le directeur de la résidence des Valbères, Christophe Boutros nous déclare : “Au début, on voyait ce qui se passait dans le Haut-Rhin, en Région Parisienne. Nous avons été, c’est vrai, sans information du gouvernement, de l’ARS… Face aux problématiques de manque de masques, de gel… Le plus dur était de ne pas savoir ; mais l’Etat ne savait non plus lui-même où il allait. Alors nous avons fait du préventif, nous avons renforcé les équipes. Et quand les masques, le gel, les tests sont arrivés, ça a rassuré les équipes”.

Désormais, un protocole est mis en place en cas d’apparition du premier cas avéré de Covid-19, l’ensemble des résidents et des soignants est testé. Pour rappel, dans les Pyrénées-Orientales, au 16 avril, 69 cas ont été décelés dans les établissements de santé hors hôpital. Notre département comptait au 31 décembre 2017 environ 4.287 places en EHPAD.

L’association Joseph Sauvy qui gère 4 EHPAD compte un établissement touché par l’épidémie. Pour le moment, celui de Sorède n’a eu aucun cas positif ; mais 4 personnes sont néanmoins à l’isolement pour 14 jours dans l’aile réservée aux patients Covid-19.

Mireille nous confie “la plateforme Covid est très réactive. Mais c’est vrai que quand les tests sont négatifs, on pousse un grand ouf de soulagement”. L’équipe soignante nous précise que même en cas de résultat positif, un suivi téléphonique est mis en place afin de voir l’évolution de santé des résidents une fois par semaine.

♦ Hospitalisation des résidents d’EHPAD, comment est prise la décision ?

De nombreuses craintes formulées par les familles sont liées à l’hospitalisation des résidents, à une possible absence de soins des personnes âgées.

Le docteur Sinotte s’insurge, “je suis médecin depuis 29 ans et demi dans cet établissement, de plus je suis médecin gériatre. Si une personne de 99 ans doit être hospitalisée, je le fais ! Tout dépend de sa pathologie, du résident lui-même, de la famille ; de nombreux facteurs rentrent en ligne de compte. Il s’agit d’une décision médicale basée sur mon expérience. Si j’estime que le patient requiert des soins, qu’il existe un intérêt réel et que le patient peut en attendre un bénéfice, il faut le faire”. Le médecin présent au quotidien dans l’EHPAD cite l’exemple d’une patiente de 89 ans hospitalisée la veille pour une insuffisance rénale.

Mais reprend-il : “Il faut toujours avoir à l’esprit qu’une hospitalisation comporte des risques. Souvent le patient perd 30% de sa capacité cognitive, il décline plus vite après une hospitalisation. Si c’est un problème aigü qui peut être guéri ou amélioré, oui, mais si c’est pour aller le laisser mourir à l’hôpital, cela n’a aucun intérêt”.

“Ce choix a peut-être été dicté par d’autres contraintes dans les EHPAD du Grand-Est.”

“Mais ici la question du manque de place en hôpital ne s’est pas posée” rajoute en substance le directeur de la résidence les Valbères. “Chaque situation est particulière, et il n’y a pas de stratégie définie à l’avance. La décision est basée sur une analyse individualisée, avec un choix personnel pour chaque patient. Une décision collégiale prise entre le médecin, l’infirmière coordinatrice, la famille et le résident s’il est en capacité de décider”. 

Le docteur Sinotte de conclure sur le sujet, “la crise sanitaire actuelle n’a eu aucun impact sur les décisions que j’ai eu à prendre jusque-là”.

♦ Quelles leçons tirer de cette crise sanitaire du Coronavirus ?

Pour Roland Monier, coordonnateur des pôles auprès de l’association Sauvy, “je pense que nous aurons des retours d’expérience à analyser, des réunions pour voir ce qui a fonctionné ou pas. Et surtout, nous devons tout mettre en route au cas où la crise durerait”. Car rappelle-t-il, “nous sommes tous conscients que cela peut durer”.

“La principale leçon que je retire, c’est la solidarité et l’engagement de tous. L’ensemble des réseaux se sont mis en place, et j’ai été très étonné de voir comment on échange tous nos documentations, nos process. Comme tous les gens autour de nous, comme les couturières qui appellent. Nous avons de très nombreuses réponses à tous les appels que nous avons fait passer. Les gens se sentent beaucoup moins seuls et ça c’est bien, c’est rassurant”.

Le directeur d’abonder dans ce sens : “Personnellement, ce qui m’a aussi beaucoup surpris, c’est la solidarité au niveau des équipes. Auparavant, et comme dans toute structure humaine, il y a des tensions entre les équipes, celles de jour, celles de nuit… Et là, depuis 6 semaines, je n’avais pas vu un climat social aussi solidaire. Tout le monde se soutient, s’aide, prend des nouvelles. C’est beau, et c’est peut-être ce que j’ai trouvé de plus beau dans cette crise”.

Des solutions ont pu être trouvées en interne.

Pour anticiper un possible manque d’approvisionnement en masques chirurgicaux pour l’après déconfinement, l’association a mis à contribution l’ESAT Charles Menditte. Selon Roland Monier, cet Établissement de Service d’Aide par le Travail se lance dans la production de masques en tissu. “La semaine prochaine, nous attaquons la fabrication de 200 masques/jour. Pour que tous les salariés de Sauvy puissent avoir un masque en tissu”.

Pour Christophe Boutros, “c’est une histoire qui est unique dans notre vie. Je pense que ces solidarités, ces liens tissés entre les équipes, entre les gens volontaires resteront. On évoquera cette période en disant “tu te rappelles ce qui s’est passé ce jour-là”.

♦ Qu’avez-vous mis en place depuis l’arrivée du Coronavirus ?

Le directeur nous rappelle que les EHPAD sont sous la tutelle de l’Agence Régionale de Santé ; ARS qui décide avec le Conseil Départemental de l’enveloppe salariale à ne pas dépasser. Pour faire face à la crise sanitaire, très rapidement et en l’absence de recommandation de l’ARS, c’est l’association qui a pris la décision de renforcer les équipes. Concrètement, la résidence des Valbères est passée à 4,5 Equivalent Temps Plein, au niveau infirmier, 19,5 au niveau des Aides-Soignants et 16 pour les Agents Sanitaires et Logistiques.

“Nous avons évidemment modifié les protocoles médicaux ; mais aussi l’organisation des plannings pour intégrer ces nouveaux personnels et faire face aux nouvelles tâches”.

Pour Mireille, la charge de travail supplémentaire est venue du renforcement des mesures d’hygiène. “Mais aussi, au niveau de l’équipe infirmière, nous voulions mettre en place une vérification accrue des symptômes”.

L’association Sauvy a aussi assuré l’approvisionnement de masques, de matériel de protection.

“Cela nous a rassuré d’avoir du matériel, du gel en quantité suffisante pour que chaque salarié en ait sur lui”. “Désormais, on se sent mieux équipés pour éviter les contaminations”. Le médecin coordinateur de relancer : “Nous avons moins de craintes et d’appréhension ; on se sent plus aptes à gérer, on a les procédures, le matériel”.

Idem pour ce qui est des activités avec les résidents, la nécessité de renforcer les gestes barrières entre les résidents a entraîné des changements. Finies les animations en grand groupe, désormais, ce sont les activités individuelles ou en petit groupe qui sont privilégiées. “Le renfort au niveau des équipes a permis d’accompagner individuellement les résidents pour une promenade dans le parc, pour jouer au Scrabble, ou pour jouer aux quilles avec les personnes les plus dépendantes. D’habitude, nous avons moins de temps avec eux”.

♦ Ouverture d’un nouvel espace dédié aux visites familiales

Depuis le 12 mars, les visites familiales sont suspendues ; une situation qui peut, chez certains résidents, conduire à un glissement précise Mireille. Il était donc urgent de remettre en place ce lien réel. Car l’échange par écran interposé ne peut remplacer la vraie visite.

“Quand les familles ne viennent plus, il peut se produire un syndrome de glissement, le résident se laisse aller, et peut déclencher des symptômes. Tout le monde attend et espère cette nouvelle organisation de visites. Et nous nous préparons pour que tout se passe bien”.

L’objectif est simple, il s’agit d’éviter tout contact avec les autres résidents ou avec le personnel soignant. Et chaque établissement est chargé de s’organiser selon sa configuration. À la résidence des Valbères, le circuit qu’emprunteront les familles à partir du 23 avril longe le bâtiment pour y accéder par une entrée latérale. Là, une salle a été aménagée ; une table, deux fauteuils, gel hydroalcoolique et masques chirurgicaux. Une table assez grande est placée entre le résident et ses proches afin de pouvoir respecter la distance de sécurité. Entre chaque visite familiale, la pièce sera totalement désinfectée avec notamment l’usage d’un aérosol virucide.

La visite ne pourra durer que 30 minutes.

Ce qui, précision faite par le directeur, amène à une fréquence d’environ une visite tous les 10 jours ; l’objectif étant d’augmenter cette fréquence. En attentant depuis 6 semaines, l’association comme de nombreux établissements s’est équipée en matériel informatique (tablettes), logiciels de visioconférence. Dans le même temps, l’association a lancé un blog destiné aux familles ; un lieu sécurisé où les soignants postent des nouvelles et des photos pour maintenir le lien malgré l’absence de visite.

Mais cela commence à être long pour tout le monde. “Six semaines, c’est long pour les familles et les résidents, pour certains, on a noté une certaine décompensation. Cette décision va apporter beaucoup de bien pour les résidents autant que pour leurs familles” déclare le docteur Sinotte, soulagé que cela soit mis en place.

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