Plus d’un million d’euros d’argent public a déjà été débloqué autour de la question du crabe bleu en Occitanie. Détecté en 2017, il est toujours très présent dans nos lagunes, dont l’étang de Canet – Saint-Nazaire, avec des conséquences pour la biodiversité et la pêche. Le combat est-il perdu d’avance ? Le point avec les scientifiques du laboratoire Arago de Banyuls-sur-Mer. Photos © Sergio Martín Sánchez et François Charles.
Cet article est en accès libre, et nous voulons qu’il le reste. Mais après dix ans, Made In Perpignan est menacé. Sans le soutien de ses lecteurs, notre média ne passera pas l’année ➡️ Si vous le pouvez, faites un don.
Sergio Martín Sánchez est doctorant à l’observatoire océanologique de Banyuls-sur-Mer. Ses recherches portent précisément sur la population de crabes bleus dans l’étang de Canet – Saint-Nazaire. Depuis 2022, avec force sorties sur le terrain, il traque les larves autant que les adultes, mesure, dissèque et questionne les dynamiques.
Débarquement d’un envahisseur américain
L’histoire du crabe bleu dans l’étang de Canet semble partie pour durer. Première apparition recensée, le 11 septembre 2017. C’est aussi une première française depuis 1962. La raison de sa venue reste inconnue. Sergio Martín Sánchez évoque plusieurs possibilités, dont un transport dans les eaux de ballast des cargos, qui aurait pu le disperser en Méditerranée, ou tout simplement un déplacement naturel depuis les côtes italiennes et espagnoles.

Quoi qu’il en soit, ce crabe natif des côtes américaines, qui habitait déjà des embouchures et autres lagons, s’est plu dans nos eaux saumâtres. « La salinité de l’étang de Canet est entre 5 et 35 grammes par litre, ce sont les conditions où réside le crabe dans son habitat natif » explique Sergio Martín Sánchez. Les périodes récentes d’augmentation de la salinité, qui aurait dû lui déplaire, n’ont cependant pas dérangé notre ami aux pinces bleues. Omnivore, l’animal dévore poissons, mollusques, crustacés… et même ses propres congénères.
Des prédateurs par milliers, tapis dans la vase
La population de crabes augmente drastiquement, avec une explosion entre 2019 et 2021, période durant laquelle les pêcheurs parlent de tonnes. Sans prédateur, le crabe bleu s’attaque au produit de la pêche mais aussi au filet qu’il découpe de ses pinces. Les quatre pêcheurs de l’étang de Canet ont été concernés. Sur le seul mois d’août 2025, près de 500 crabes sont capturés, et il ne s’agit que de l’échantillon destiné aux études scientifiques. Ce qui réside dans la vase est d’un autre ordre de grandeur.
« Neuf ans après la première observation, le crabe bleu semble bien établi, avec de nouveaux individus chaque année. Il a aussi été recensé dans plusieurs autres étangs côtiers sur la Méditerranée française. »
L’étang de Salses-Leucate est également touché. Pour Sergio Martín Sánchez, le crabe bleu pourrait encore davantage coloniser les environnements locaux, comme les estuaires.
Dérèglement climatique : l‘intrus supporte les bains chauds
Pour Sergio Martín Sánchez, le réchauffement des eaux peut faciliter l’établissement des espèces invasives, mais la causalité pour le crabe est encore à établir. « La population de crabes bleus atteint son maximum en été, et l’espèce hiberne en hiver. Des périodes chaudes plus longues pourraient augmenter la période active. » Les espèces invasives sont généralement plus résilientes à un large spectre de conditions environnementales, alors que les espèces natives supportent moins les changements. Peu à peu, l’un peut alors remplacer l’autre.



Les équipes du laboratoire vont poursuivre leurs recensements, notamment par des collectes de plancton qui contiennent les larves. Il faut savoir que la femelle crabe, une fois « grainée » de ses œufs, ne les dissémine pas dans l’étang mais part les lâcher en mer. Une fois juvéniles, les petits crabes peuvent alors revenir vers les lagunes. En attendant d’en apprendre davantage sur l’envahisseur, les pouvoirs publics s’efforcent de chercher des solutions.
« Leur but n’est pas d’apprendre des choses sur le crabe, mais de lui mettre une grande claque ! »
Après une première étude de 400 000 euros financée par la DREAL Occitanie entre 2022 et 2024, près d’un million d’euros a été mis sur la table par l’Eurorégion, dont plus de 600 000 via le fond FEDER, pour un suivi des espèces non indigènes en Occitanie et Catalogne, avec un volet sur le crabe bleu.
Ensuite, l’État avec le Fonds vert et la Région Occitanie ont débloqué 706 000 euros pour des actions coup de poing sur la région en 2026 et 2027. Il s’agit d’opérations de capture par les pêcheurs, en lien avec le Cépralmar* et le CRPMEM**. « Leur but n’est pas d’apprendre des choses sur le crabe, mais de lui mettre une grande claque ! » résume Stéphane Hourdez, directeur du laboratoire d’Ecogéochimie des Environnements Benthiques à l’observatoire de Banyuls.
Selon lui, une forte incertitude règne cependant sur ces stratégies mises en œuvre. Les sessions de captures peuvent limiter la reproduction mais n’ont qu’un effet temporaire et l’on risque de devoir recommencer les années suivantes. « Il peut y avoir deux millions de larves sous l’abdomen d’une seule femelle. »
Une bonne vanne pour détendre l’atmosphère ?
Les scientifiques ont proposé une autre stratégie, qui consiste à jouer sur les vannes qui barrent le grau entre l’étang et la mer. « L’idée est de faire des pêches de plancton en mer pour détecter la présence de larves. S’il y a un nuage de larves, on ferme les vannes deux ou trois semaines. » Les jeunes crabes fraîchement éclos ne peuvent alors investir l’étang et sont balayés par le courant. Sauf qu’avec les vagues de chaleur, trop fermer les vannes en été priverait l’étang d’oxygène, non sans conséquences sur la biodiversité. Pas si simple.
« Nous avons testé en juin mais nous avons dû rouvrir pour laisser entrer de l’eau de mer fraîche. C’est un casse-tête. »
Autre piste, consommer le crabe bleu, qui se déguste, au point d’être très apprécié sur le continent Américain. Sauf qu’avec la concurrence espagnole et italienne, les prix sont si bas que l’activité ne serait pas rentable. Sans compter qu’avec une population de crabes variable, une filière pérenne est peu concevable. Les recherches portent aussi sur l’introduction d’un parasite qui pourrait éradiquer l’animal. Mais il faut un parasite local, pas question d’importer quelque chose d’exotique aux conséquences imprévues. « Nous essayons d’identifier des parasites au niveau moléculaire, pour les distinguer des espèces venant des Etats-Unis. J’essaie de trouver un financement pour avancer sur ce point-là. »
La tentation du poulpe tueur
Reste le fameux poulpe très médiatisé en Italie. Le pays en a lâché 160 000 dans l’Adriatique pour venir à bout du crabe bleu qui décimait les coquillages des côtes. Là encore, Stéphane Hourdez est dubitatif. « Le poulpe supporte très mal les conditions des lagunes. Les espèces marines auraient du mal avec la salinité de l’étang en hiver qui tombe à 2 grammes par litre, alors que l’eau de mer est à 37 ou 38 grammes. » Si l’idée a été considérée, pour le moment aucun test d’introduction de poulpe n’est prévu.
Le directeur du laboratoire rappelle que les espèces invasives finissent toujours par s’effondrer. « Au bout d’une trentaine d’année, un équilibre écologique se met en place. L’espèce trouvera un prédateur ou des parasites vont l’affecter ». Stéphane Hourdez compare avec les fameuses algues apparues à Monaco il y a une vingtaine d’années et aujourd’hui quasiment disparues. Mais, au regard des sommes déjà engagées, est-on prêt à attendre trente ans pour une solution naturelle ?
* Cépralmar : Centre d’étude et de promotion des activités lagunaires et maritimes.
** CRPMEM : Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins.
Cet article est en accès libre, et nous voulons qu’il le reste. Mais après dix ans, Made In Perpignan est menacé. Sans le soutien de ses lecteurs, notre média ne passera pas l’année ➡️ Si vous le pouvez, faites un don.
- Le crabe bleu plus fort que nous ? La prolifération continue dans les Pyrénées-Orientales - 2 octobre 2026
- Urgences saturées, déficit chronique : l’hôpital de Perpignan dans l’œil de la Chambre des comptes - 1 octobre 2026
- La liste a fuité : dans les Pyrénées-Orientales, ces 7 bureaux de poste pourraient être remplacés par des agences plus restreintes - 30 septembre 2026


