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De Rennes-le-Château à Netflix, « L’Odyssée du savoir » démonte les faux mythes

PORTRAIT JEAN-JACQUES BEDU L ODYSSEE DU SAVOIR

À l’occasion de la sortie de « L’Odyssée du savoir. Vraies sagesses et fausses croyances » publié en mars 2026 aux Éditions du Cerf, Made in Perpignan a rencontré l’essayiste et biographe Jean-Jacques Bedu. Dans cet entretien, l’auteur revient sur l’origine de ce livre-fleuve, premier volume d’une trilogie consacrée à la connaissance, aux mythes et à leurs contrefaçons modernes.

Du « curé aux milliards » de Rennes-le-Château à la série Netflix, des biais cognitifs à l’intelligence artificielle, Jean-Jacques Bedu défend une idée simple : le réel, lorsqu’on le regarde avec rigueur, est plus fascinant que les fables qui l’encombrent. Tel Ulysse, le héros de Homère, Made in Perpignan s’est plongé dans cet ouvrage de 700 pages avec l’envie d’en savoir plus sur le monde, mais surtout sur nous-mêmes.

Jean-Jacques Bedu, « L’Odyssée du savoir. Vraies sagesses, et fausses croyances ». Tome 1 : Des origines à l’Antiquité tardive. Editions du Cerf, mars 2026, 704 pages, 22,90€.

Jean-Jacques Bedu n’en est pas à son coup d’essai. Il a d’abord été fasciné par le mythe de Bérenger Saunière à Rennes-le-Château. L’histoire d’un curé qui s’est soudainement enrichi à la fin du XIXe siècle et dont la fortune a déclenché des récits saturés de fantasmes : trésor caché, Templiers, sociétés secrètes, secrets religieux… Jean-Jacques Bedu s’est plongé dans les méandres de cette histoire pour en démonter la mécanique. Il décrypte alors une histoire envoûtante, sans preuve, derrière laquelle se cacheraient surtout des dons et des messes payantes. Mais sa conclusion est sans appel : même démonté, un mystère reste souvent plus fort que la vérité.

Un constat qui sera aussi l’élément déclencheur de « L’Odyssée du savoir. Vraies sagesses et fausses croyances » et qui remonte au succès de la série « Ancient Apocalypse », lancée sur Netflix en 2022 (deux saisons). Dans l’introduction de son ouvrage, Jean-Jacques Bedu voit dans le succès de ces formats le symptôme d’une époque où l’accès à l’information n’empêche pas la confusion, bien au contraire. Il y analyse la séduction des « vérités alternatives », la méfiance envers les savoirs établis et la force des récits pseudo-historiques.

Le livre de Jean-Jacques Bedu parle autant des sociétés anciennes que de la nôtre. Son introduction l’affirme d’emblée : la pseudo-histoire prospère sur un terrain où l’information est abondante mais où le discernement vacille. À rebours des récits de civilisations perdues et de secrets dissimulés, l’auteur défend une autre promesse : celle d’une histoire exigeante, patiente, capable de redonner sa part d’émerveillement au réel. Dans un territoire comme le nôtre, où les imaginaires autour de Rennes-le-Château, des Templiers ou des sociétés secrètes continuent d’irriguer le débat public et éditorial, sa parole trouve un écho particulier. Non pour refermer le mystère d’un geste sec, mais pour rappeler qu’entre croyance et connaissance, la frontière n’est jamais donnée d’avance, elle se travaille.

Jean-Jacques Bedu, pourquoi avoir voulu écrire ce livre, et pourquoi maintenant ?

C’est mon treizième livre. J’espère que ça va porter bonheur. Mais au fond, ce travail prolonge quelque chose que j’ai commencé il y a longtemps. Avec Rennes-le-Château, j’avais affaire à une histoire à laquelle j’ai d’abord cru, j’étais fasciné. Puis je me suis retrouvé avec des archives, des carnets, de la correspondance. Je me suis aperçu que c’était une supercherie créée dans les années 1960, et qu’il était très facile de la démonter (NDLR, « Rennes-le-Château : Autopsie d’un mythe » est disponible aux éditions Loubatières). Ce qui m’a frappé, c’est qu’en face, même quand les preuves étaient là, beaucoup continuaient à dire : « vous avez raison, mais il y a quand même quelque chose ».

Et puis il y a eu, en 2022, cette série Netflix, « Ancient Apocalypse ». On y raconte qu’une civilisation disparue aurait transmis à l’humanité ses grands secrets, et que l’archéologie officielle nous mentirait. Là, je me suis dit qu’il fallait reprendre le travail fait avec Rennes-le-Château mais à l’échelle de l’ensemble des traditions et des grands mythes.

Mais pourquoi, selon vous, préférons-nous ces récits séduisants aux faits scientifiques démontrés ?

Notre cerveau est construit comme ça ! Quand on nous raconte une belle histoire, surtout si elle nous parle, si elle projette nos peurs, nos fantasmes, nos désirs, nous avons tendance à y croire plus facilement. C’est ce qui rend ces récits si puissants. Une vérité complexe demande un effort. Une belle fable, elle, s’impose immédiatement.

C’est là que les travaux de Daniel Kahneman (psychologue et économiste américain) m’ont beaucoup intéressé. Il montre qu’il y a un système intuitif, immédiat, émotionnel, et un système réfléchi, complexe, plus exigeant. Le second nous permet de vérifier, de prendre du recul, de sortir de l’émotion. Mais notre cerveau n’aime pas faire cet effort. Ce livre naît aussi de là : comprendre pourquoi nous préférons si souvent le plausible au réel.

Votre livre démonte beaucoup de faux mystères, mais sans désenchanter le monde. Pourquoi ?

Tout le livre est traversé par une idée maîtresse : réenchanter le réel. En fait, ce qu’ont réalisé nos anciens est extraordinaire. Les connaissances qu’ils avaient sont déjà fascinantes en elles-mêmes. Nous n’avons pas besoin d’ajouter des Atlantes, des extraterrestres ou des civilisations cachées pour trouver cela beau.

Je trouve le réel beaucoup plus fascinant que toutes les théories complètement loufoques qu’on nous sert. Ce que montrent aujourd’hui les découvertes scientifiques sur les premières croyances, sur les mythes, sur les systèmes symboliques, sur la manière dont les humains ont tenté de donner sens au monde, est vertigineux.

Vous revenez aussi sur l’arrière-plan idéologique de certaines pseudo-histoires. Pourquoi était-ce important ?

Car ces récits ne sont pas neutres. Quand on raconte qu’une civilisation mère, supérieure, aurait tout enseigné au reste de l’humanité, on reprend souvent, parfois sans le dire, des schémas très anciens, racialistes, parfois franchement nauséabonds. On dépossède des peuples de leur propre histoire, de leur propre savoir. Et on retrouve cela autour de l’Atlantide, de la Lémurie, de tous ces continents perdus. Derrière l’apparence du merveilleux, il y a parfois des idées très dangereuses. Et il faut le rappeler.

Dans notre région, la question du mythe renvoie forcément aussi à Rennes-le-Château. Est-ce une matrice pour comprendre le reste ?

L’histoire du trésor fantasmé de l’abbé Saunière a été pour moi une école du doute. J’y ai appris que des documents, des récits, des symboles, peuvent être utilisés pour fabriquer une croyance très puissante. Et j’ai appris aussi quelque chose d’essentiel : qu’importe parfois la vérité, pourvu qu’on ait le mystère. Cette mécanique-là, on la retrouve ailleurs. À d’autres échelles, sous d’autres formes, mais on la retrouve. C’est pour cela que mon travail sur Rennes-le-Château n’était pas une parenthèse, mais presque une matrice.

Pourquoi avoir choisi une trilogie, et un premier tome aussi ample ?

Le sujet est immense et ce premier tome me paraît presque incomplet à mes yeux, alors qu’il fait déjà plus de 700 pages. Je voulais être détaillé, fouillé, parce qu’on ne démonte pas ces récits en trois slogans. Il faut prendre le temps d’expliquer les textes, les contextes, les traditions, les déformations successives. Ce premier volume va des origines à l’Antiquité tardive. Le deuxième prolongera cette histoire. Et je n’en dirai pas trop, mais le troisième ira vers des questions très contemporaines, notamment celles qui touchent à notre rapport à la connaissance elle-même.

Vous faites aussi un lien très fort entre histoire du savoir et intelligence artificielle. Pourquoi ?

L’intelligence artificielle, pour moi, c’est un peu comme l’écriture chez Platon : à la fois un poison et un remède. Un remède parce qu’on va pouvoir vérifier l’information, accéder à des connaissances, disposer d’outils très puissants. Mais c’est aussi un poison, parce que nous allons avoir une dette cognitive terrible. Nous allons confier à ces outils la rédaction, la synthèse, une part croissante de ce que nous pensions faire nous-mêmes.

Le danger, c’est la perte du savoir. Et cette perte a déjà commencé. Aujourd’hui, nous ne savons plus beaucoup de choses par cœur. Nous avons confié notre mémoire au smartphone, au cloud, au GPS. Nous ne retenons plus les numéros, nous ne savons plus nous orienter de la même façon. Tous les outils créés par l’homme ont eu une contrepartie négative ; l’IA n’échappera pas à cette règle. Nous avons encore à apprendre à vivre avec ces outils sans leur déléguer entièrement notre pensée. Sinon, nous irons vers une perte de la connaissance.

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