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Denis Ribas : le succès fou du peintre qui n’aimait pas sa peinture

Ses toiles peuvent partir à plusieurs milliers d’euros. « Je fais ça pour le fric ! » assène Denis Ribas, 72 ans, enfant de Céret qui vend sa production à travers le monde, et qui assure que ce n’est qu’un métier. Il n’aime pas ses propres œuvres, répète-t-il. Mais si, de l’ongle, on soulève les écailles du personnage tout en bagout qu’il s’est construit, on surprend une sensibilité, une poésie et peut-être une souffrance qu’il n’admet jamais vraiment. Nous, on les aime, ses peintures. Les couleurs de cet expressionnisme qui vous saisit et vous fait marquer le pas quand il expose à Castelnou. On les aime assez pour chercher à cerner cet étrange reptile qu’est Denis Ribas.

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Faire le portrait du peintre n’est pas une mince affaire. Insaisissable, il cherche à diriger l’entretien, recentre les questions, pivote comme un boxeur pour présenter une façade dès qu’on tente de le contourner. Sa poésie, pourtant, flotte dans les pages de ses livres où il confie quelques pensées entre les photos de ses tableaux. « Je suis un loser, chacune de mes toiles est un échec », écrit-il. Un loser qui vend des centaines, des milliers de peintures dans plus de 40 pays, et qui possède une galerie à Menton, bientôt deux.

Une créature qui pendule entre quête de soi et cet étrange ego qui se voudrait humble, jouant avec l’idée qu’on le compare à Van Gogh, se disant surpris par le succès, jouissant aussi de se concevoir une histoire, une attitude. Celle de l’homme un peu fou qui peint dehors. Un storytelling, diraient les Anglo-Saxons. « Ma peinture n’est qu’une excuse. Elle est celle qui doit vous faire croire à ce que je raconte » lira qui feuillette son livre intitulé Oui… mais… cependant.

L’ombre du père, pesante légèreté

L’histoire est d’abord familiale. Son père est l’écrivain, critique et enseignant catalan Joseph Ribas. Spécialiste du courant « pyrénéiste », il est le co-fondateur de la Haute Route Pyrénéenne ou HRP, une traversée du massif par les crêtes. Sa mère est une spécialiste du patchwork avec un sens développé des couleurs. Le tout à Céret, ville des peintres. Comment ne pas baigner dans la création, tout en essayant de s’extirper de l’ombre parentale ?

« Papa me réveillait le matin et me disait ‘viens, on va dans la nature' ».

A dix ans, le fils se retrouve à arpenter la montagne au-dessus de Céret, au pic de l’Estelle entre autres. La nature se fait l’interface contemplative entre le père et le fils, qui peinent à se lier autrement. « Il m’aimait à sa manière. » Plus tard, cette nature sera au cœur des tableaux de Denis Ribas, mais il ne le sait pas encore. « Tu ne vas pas mourir. Tu renais en moi, mon papa bébé », lit-on encore dans les poèmes du peintre.

Un premier tableau dans un parc, sans le sou

Denis prendra quelques cours aux Beaux-Arts de Perpignan, le jeudi, en loisir. « J’étais timide, je m’isolais. » Nul intérêt pour la peinture, pas davantage qu’aujourd’hui. Il préférait le vélo, la course à pied. « La peinture n’a jamais été une passion. Je suis stupéfait que mes tableaux plaisent. » Pour faire plaisir au père, Denis Ribas fera quelques années de médecine avant de renoncer. « À la fin de sa vie, je disais à mon père ‘mais papa les médecins m’achètent des tableaux et payent en deux ou trois fois.’ Et je suis beaucoup plus libre. » Denis sera prof de sport à l’armée, ou encore travaillera dans la sécurité à Monaco. Sans cesse, une quête de soi qui n’aboutit pas. En 1997 Denis Ribas a 45 ans. Sans travail ni argent, avec deux enfants en bas âge. Son épouse lui suggère de faire un tableau.

Qu’est-ce qui tient de la légende qui construit le personnage ? Nul ne saura. Denis Ribas aime à raconter que faute de moyens, il a volé de la peinture à l’huile dans un magasin avant de s’installer dans le parc des oliviers à Roquebrune Cap Martin. Alors qu’il s’efforce de représenter les arbres devant lui, une femme passe en voiture pour lui demander d’autres toiles.

« J’en ai fait plusieurs. Elle les a toutes achetées. Pour l’équivalent d’un SMIC chacune. »

De cette naissance artistique digne d’une fiction naîtra ce double parcours. Celui mené par l’argent, et celui des rencontres.

Des coups de brosse si épais que le tableau est autant sculpté que peint

L’homme peint toujours en extérieur, avec une esquisse de quelques secondes puis des traits à la brosse, épais, brutaux, presque des bas-reliefs. Sur la toile de lin, en deux à quatre heures maximum, les couleurs, les contrastes fauves jaillissent. Solitaire, parfois fatigué de ses sorties, Denis Ribas aime à capter les lumières à travers les frondaisons, la danse des arbres. Parfois il peint deux, trois tableaux dans la journée. Sa condition, ne pas se faire dévorer par la peinture, qui doit rester au service de ses finances, de ses proches.

« Je peux faire mon métier pour de l’argent et le faire correctement et honnêtement. Je n’ai pas envie de perdre mon âme là-dedans, ce n’est que de la peinture. »

L’expressionnisme s’impose. Une liberté picturale qui traduit les états d’âme avant la réalité, qualifiée d’art dégénéré par les nazis. Aujourd’hui, les mêmes partis populistes font resurgir ces mots exacts, dans un bégaiement de l’histoire où l’on cherche à imposer ce que doit être la juste création. Les peintes libres s’en moquent. Denis Ribas est l’un d’eux.

Talent, chance et… volubilité

Avec l’argent de ses premières ventes, il part à Hong-Kong où il trouve un organisateur d’exposition qui le sélectionne. « Le premier jour, je vends mes 17 tableaux. » La machine est enclenchée. Il met à l’abri sa famille, voyage, paye chaque mois l’équivalent d’un salaire en impôts.

« Cela m’a sauvé. Je n’ai plus jamais eu de problèmes financiers depuis. »

Alors que l’engouement pour les peintres provençaux s’essouffle, Denis Ribas se fraye un chemin qui dure. Talent, coups de chance, et l’indispensable verve pour savoir se vendre. « Il faut montrer son travail, en parler. Parfois ça ne tient à rien. » Le cocktail prend. Le peintre expose en Colombie comme à Shanghai. Il compte bientôt se rendre seul en Suède pour peindre.

Quant à la lignée, elle semble bien se poursuivre autour de la création. Tandis que l’une de ses filles travaille dans le design aux Etats-Unis, son fils apprend le métier de marchand d’art. Comme un flambeau venu des origines cérétanes. En attendant de prochaines oeuvres, et un prochain livre, Denis Ribas espère retourner exposer prochainement à Perpignan. Une occasion de le redécouvrir dans son département d’origine.

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Philippe Becker