Les contaminations au cadmium, un produit cancérogène présent dans le sol et certains engrais agricoles, explosent en France et en particulier chez les enfants. La principale voie de transmission à l’homme est l’alimentation. Au niveau local, le maraîchage semble plus touché que la vigne et l’arboriculture.
Son portrait-robot fait froid dans le dos. Le cadmium est un métal lourd présent dans le sol. Depuis 2012, il est classé cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction. Et depuis 2021, Santé Publique France le suspecte également de jouer un rôle majeur dans la hausse du nombre de cancers du pancréas qui sévit dans le pays. Ce cancer est l’un des plus agressifs et mortels actuellement.
En s’accumulant dans les reins et le foie, le cadmium est également associé à un risque accru de cancers du rein, du poumon, de la prostate ou encore du sein. Il a des effets rénaux, cardio-vasculaires et neuro-développementaux. En se fixant sur les os, il favorise également l’ostéoporose.
Si les effets du cadmium commençaient donc à être connus depuis plusieurs années, un rapport publié fin mars par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a remis cet agent explosif sur le devant de la scène. Les données montrent en effet une surexposition de la population française. Et les études citées montrent que l’alimentation est, de loin, la source majeure d’exposition. En effet, le cadmium étant présent dans les sols, il pénètre facilement dans les végétaux via leurs racines et s’introduit ainsi dans la chaîne alimentaire.
La viticulture, l’arboriculture et le maraîchage principalement concernées dans les Pyrénées-Orientales
Dans les Pyrénées-Orientales, toutes les cultures ne sont pas exposées de la même manière. Les productions dominantes, comme la vigne et l’arboriculture, présenteraient certaines spécificités moins alarmantes du point de vue de la contamination alimentaire. « Dans l’arboriculture et la vigne, ce sont des fruits que l’on collecte. Et les fruits, en général, sont moins contaminés », explique le chercheur de l’Inrae Thibault Sterckeman. Une différence qui s’explique notamment par la physiologie des plantes. La distance avec le sol et les « barrières » naturelles limitent le transfert du métal lourd jusqu’au fruit.
À l’inverse, le maraîchage, directement en contact avec le sol et souvent plus intensif, peut présenter des situations variables. « Dans le maraîchage, l’apport de matière organique est généralement plus élevé et fréquent », explique le scientifique, ce qui peut influencer les dynamiques de transfert du cadmium. Les parties consommées comme les feuilles ou les racines (salades, carottes) sont, de manière générale, plus susceptibles de concentrer le métal.
La chambre d’agriculture botte en touche
Sollicitée sur la question, la Chambre d’agriculture des Pyrénées-Orientales explique que, pour l’heure, les « chefs de service des différentes filières n’ont pas d’informations ni de position sur le sujet ». Une prise de distance qui contraste avec l’ampleur des alertes sanitaires.
Après relance, sa directrice, Myriam Cormary-Bourrel, apporte une réponse plus développée. Tout en reconnaissant les « enjeux sanitaires importants » des travaux de l’Anses, elle renvoie le traitement du dossier aux « instances nationales ». Myriam Cormary-Bourrel rappelle également que les filières agricoles locales (fruits, légumes, viticulture, élevage extensif) ne figurent pas parmi les principales sources d’exposition identifiées, dominées par les grandes cultures, notamment céréalières.
Enfin, la directrice de la Chambre insiste sur la nécessité « d’éviter toute stigmatisation des agriculteurs. Ils travaillent dans un cadre réglementaire strict, avec des intrants autorisés par les pouvoirs publics, souvent pour des revenus modestes, et sans aucune intention de nuire à la santé des consommateurs. Ils nourrissent la population et portent déjà de nombreuses transitions environnementales ». Et de conclure : « C’est dans une logique de responsabilité partagée, et non de désignation de coupables, que ces sujets doivent être traités ».
Interrogations et incompréhensions scientifiques
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut élargir le regard. Du sol à l’assiette puis jusqu’au corps humain, les mécanismes à l’œuvre sont plus complexes qu’ils n’y paraissent. À l’échelle scientifique, la présence de cadmium dans les sols est aujourd’hui bien documentée. En France, les cartes produites par le Groupement d’Intérêt Scientifique sur les sols (GIS Sol) montrent les teneurs en cadmium sur l’ensemble du territoire, avec des résultats très divers. À l’échelle européenne, des travaux comparables menés notamment par le Centre européen de données sur les sols confirment cette distribution hétérogène.


Ces cartes rappellent que le cadmium est naturellement présent dans le sol (certaines roches en contiennent). « Le cadmium est en partie d’origine gélogique », souligne le chercheur de l’Inrae Thibault Sterckeman. Mais sa présence a ensuite été nettement renforcée par des apports liés aux activités humaines. D’abord via des retombées atmosphériques d’origine industrielle, puis à travers les apports agricoles, en particulier des engrais phosphatés.
Côté santé publique, les données existent également, mais sous une forme différente. La grande étude nationale de biosurveillance Esteban, menée par Santé publique France entre 2014 et 2016, a permis de mesurer la présence de cadmium directement dans l’organisme des Français. L’étude montre une contamination généralisée, avec des niveaux plus élevés qu’auparavant et supérieurs à ceux observés dans plusieurs autres pays européens. Mais ces données restent nationales et ne permettent pas de cartographier finement les expositions locales. C’est précisément ce décalage qui interroge aujourd’hui les scientifiques.
« Je ne m’explique pas la forte augmentation, en une dizaine d’années, de cadmium dans les urines des Français alors même que les teneurs dans les aliments n’ont pas vraiment bougé, ni dans les sols », souligne Thibault Sterckeman, de l’Inrae.
« En Belgique, par exemple, il y a deux fois plus de cadmium dans les sols et les personnes ont 2,5 fois moins de cadmium dans les urines ». Autrement dit, si la chaîne « sol – plantes – alimentation – corps humain » est bien identifiée, ses mécanismes restent en partie incompris. Un angle mort scientifique majeur, qui alimente aujourd’hui les incertitudes et pose la question de la pertinence des réponses envisagées.
Une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale
Face à l’alerte sanitaire, le sujet s’est rapidement invité dans le débat politique. Le député écologiste Benoît Biteau a déposé une proposition de loi visant à interdire, dès le 1er janvier 2027, l’importation, la détention, la vente et l’utilisation d’engrais contenant du cadmium. Une mesure radicale, assumée, qui s’attaque directement à l’une des principales sources d’apport identifiées dans les sols agricoles.
« Cette contamination n’a rien d’une fatalité : elle est le produit direct de choix politiques et économiques », écrit l’élu dans le texte en appelant à remettre en cause « l’usage massif de fertilisants organo-minéraux phosphatés ». Derrière cette proposition, une lecture claire : le modèle agricole actuel, dépendant des intrants, serait au cœur du problème. Une position qui trouve un écho dans les recommandations de l’Anses, lesquelles préconisent une réduction forte des teneurs en cadmium dans les engrais.
Biais cognitif et sentiment d’impuissance
Toutefois pour certains spécialistes, la question ne se réglera pas forcément par un texte de loi. Selon Thibault Sterckeman, « même si on ne mettait plus du tout de cadmium avec les engrais phosphatés, on pourrait espérer une baisse dans le sol de l’ordre de 7 %… en 100 ans». À l’échelle de quelques années, l’impact serait donc encore plus marginal : « en 10 ans on baisserait de l’ordre de 1 % la teneur dans le sol, ce qui ne changerait pas grand-chose au problème actuel ».
Pour le chercheur, un malentendu s’installe. « On est face à une sorte de biais cognitif : les gens pensent que le cadmium dans la plante vient essentiellement des engrais phosphatés, car ceux-ci représentent 50 à 70 % des quantités de cadmium entrant dans le sol. Or, ce flux entrant par les engrais ne représente qu’environ 0,1 % du stock de cadmium déjà présent dans les sols et dans lequel les racines prélèvent. Ce stock, en grande partie naturel, existe de longue date et existera encore pour longtemps ». Autrement dit, si les apports actuels posent question, ils ne suffisent pas à expliquer l’imprégnation observée aujourd’hui. Et c’est bien là que se situe la principale zone d’ombre. « On ne sait pas tout, il y a des choses qu’on ne comprend pas », estime le chercheur.
Et pour les consommateurs, en bout de chaîne, confrontés à un profond sentiment d’impuissance, une question reste en suspens : comment continuer à manger sainement quand ni les causes, ni les solutions ne sont clairement établies ?
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