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Enquête. Grève de 30 jours à Médipôle : comment a-t-on pu en arriver là ?

Témoignage - J'ai rendu ma blouse d'aide-soignante après 10 ans pour une nouvelle aventure

Article mis à jour le 24 mai 2026 à 11:08

Pour Elsan, comme pour les syndicats, Médipôle est devenue la bataille à ne pas perdre. Le conflit au sein de la clinique Médipôle Saint-Roch de Cabestany (Pyrénées-Orientales) illustre une tension croissante au sein du système de santé. Avec d’un côté la logique de rentabilité d’Elsan, un grand groupe privé soutenu par des fonds d’investissement. Et de l’autre, des soignants qui voient leurs primes menacées pendant que les résultats du groupe augmentent

Une grève qui dépasse les trente jours. Et pour certains, un mois de salaire en moins. Pour expliquer l’ampleur prise par la grève à la Polyclinique Médipôle Saint-Roch, il faut plonger dans un contexte de tensions profondes au sein des établissements du groupe Elsan, premier acteur de l’hospitalisation privée en France. « En interne, les personnels de santé se plaignaient depuis longtemps de leurs conditions de travail dégradées », raconte Sandrine Desmet, secrétaire générale CGT de la clinique Saint-Pierre, autre étanlissement Elsan qui lui aussi connu un mouvement de grève de plusieurs jours. Puis vient l’annonce de la direction : pas de primes d’intéressement ni de participation cette année.

« Et là, c’est l’étincelle qui met le feu, explique Sandrine Desmet. Parce que clairement, on ne parle pas le même langage que notre direction. Eux nous demandent des chiffres, nous on soigne des patients ! » 

Le mouvement démarre alors presque simultanément dans quatre cliniques du groupe Elsan des Pyrénées-Orientales : à Médipôle Saint-Roch, à Saint-Pierre, à la Polyclinique Méditerranée et au Floride. Certaines obtiennent rapidement des négociations locales et stoppent les débrayages. Pas chez Médipôle, à Cabestany.

Le conflit se cristallise autour d’un accord d’intéressement de 1500 euros, versé chaque année aux salariés. Une somme devenue indispensable pour beaucoup d’entre eux. « On est très mal payé. Ces 1500 euros, ça fait l’équivalent de 120 euros de salaire en plus chaque mois. Pour un salarié moyen, ça peut financer des vacances, quelques travaux ou de l’électroménager… On n’est même pas dans une quête de conquérir un nouveau droit. On est juste dans la défense de ce qu’on a déjà », résume Simon Ormeda, représentant CGT de Médipôle. Une vision contestée par la direction nationale du groupe. Contactée, celle-ci affirme que « les rémunérations des salariés ont progressé, entre 2019 et 2025, de 23 % en moyenne ». 

Accusations lourdes et plaintes mutuelles

À mesure que les jours passent, le conflit change de nature et devient progressivement un bras de fer total. Rapidement, les tensions montent des deux côtés. Les syndicats dénoncent des réquisitions « abusives » prises par le préfet et destinées, selon eux, à casser le mouvement de grève. Le tribunal administratif leur donnera partiellement raison en suspendant certaines décisions préfectorales. Tandis que de son côté, la direction de Médipôle évoque des dégradations, des intimidations et des violences. Auprès de L’Indépendant, elle accuse certains grévistes de mettre « directement en péril la sécurité et la continuité des soins des patients, ce qui est totalement inacceptable ». Un temps, elle menacera purement et simplement de fermer la clinique. 

En face, les syndicats répondent avec une violence verbale équivalente. À la CGT, certains décrivent Elsan comme un groupe aux « crocs acérés », prêt à faire un « hold-up » sur l’argent de la Sécurité sociale. 

Du côté de la CFDT, syndicat minoritaire davantage favorable à un compromis, le constat est clair. « C’est devenu la cristallisation d’un conflit larvé entre la CGT et le groupe Elsan, résume Nathalie Torres Bourdon, représentante CFDT. Pour les deux camps, Médipôle est devenu un totem ». Au fil des jours, plus personne ne veut céder. Dans ce contexte, la préfecture finit par nommer un médiateur. 

De fait, avec sa place centrale dans l’offre de soins du département, Médipôle devient le symbole d’un conflit plus large. Pour les syndicats, céder ici reviendrait à accepter un recul social majeur. Pour Elsan, lâcher créerait un précédent potentiellement explosif dans d’autres établissements du groupe.

Au fond, deux visions radicalement opposées 

Pour les syndicats, le conflit révèle une logique de rentabilité devenue dominante dans le fonctionnement du groupe. À la CGT, plusieurs salariés dénoncent une pression croissante sur les équipes, des conditions de travail qui se dégradent et une organisation pensée de plus en plus autour de « l’efficience », un terme revendiqué par le groupe.

« On nous demande de vendre des prestations hôtelières alors que notre boulot c’est le soin. On soigne de l’humain ! », résume Sandrine Desmet, secrétaire générale CGT de la clinique Saint-Pierre.

Cette critique se nourrit aussi du profil même d’Elsan. Leader français de l’hospitalisation privée, le groupe est détenu par plusieurs grands fonds d’investissement, comme KKR, CVC Capital Partners ou Téthys Invest, la holding de la famille Bettencourt-Meyers. Pour une partie des salariés, cette structure alimente le sentiment d’un système piloté avant tout par des logiques financières. « Pendant que les bénéfices remontent vers les actionnaires, les salarié·es survivent avec des salaires indignes », martèle la CGT.

La direction nationale conteste frontalement cette lecture. Dans sa réponse adressée à Made in Perpignan, le groupe rejette fermement les accusations autour des dividendes. « Aucun de nos actionnaires n’a jamais touché de dividendes. Tous les moyens sont consacrés à l’entreprise, pour financer les charges et l’investissement ».

Les cliniques privées s’orientent vers les soins les mieux rémunérés

L’objectif des établissements privés reste pourtant bien de faire des bénéfices. Depuis les années 2000, les cliniques sont financées selon la tarification à l’activité (T2A). Ainsi, chaque acte médical est rémunéré selon un barème annuel fixé par l’Assurance-maladie. Un système pensé pour rendre les établissements plus « performants ». Mais qui pousse aussi les groupes privés à se spécialiser sur les activités les plus rémunératrices. 

À la CGT, Simon Ormeda estime qu’Elsan a progressivement construit sa puissance locale autour de cette logique. « Ils se sont spécialisés sur les actes les plus rentables, comme les dialyses, l’oncologie ou la cardiologie », affirme le représentant syndical.

POLYCLINIQUE MEDIPOLE SAINT ROCH ELSAN

Le groupe conteste toutefois l’idée d’un enrichissement facilité par la T2A. Auprès de Made in Perpignan, la direction nationale affirme que « pour un même acte, un même profil de patients et les mêmes compétences médicales », les financements versés au privé restent « inférieurs de 29 % » à ceux du public. Elsan évoque un « sous-financement », aggravé depuis 2022 par l’inflation », qui ferait « exploser » les charges des établissements de santé. « En d’autres termes (…) les cliniques privées soignent à perte ».

Un discours qu’Elsan pourra désormais porter au plus haut niveau de l’État. Le président de la République, Emmanuel Macron, a en effet décidé de lancer une mission sur le financement des établissements privés de santé et d’en confier le pilotage à Sébastien Proto… actuel directeur général d’Elsan. Une décision qui interroge. Et que la CGT dénonce dans un communiqué, fustigeant un « conflit d’intérêts majeur ». Le syndicat accuse le gouvernement de « confier les clés du coffre au patron d’Elsan ».

Elsan est-il devenu tout-puissant dans les Pyrénées-Orientales ?

Au niveau local, Elsan semble déjà en position de force. Le précédent des urgences de Céret l’avait montré dès 2023. Elsan avait alors annoncé unilatéralement fermer les urgences à la clinique du Vallespir, en raison des fortes difficultés rencontrées dans le recrutement de médecins urgentistes et de soignants. Cette annonce avait suscité un fort émoi et mis en tension tout le système de soins. La clinique de Céret absorbe en effet 11 000 passages aux urgences par an. Un volume qu’il était impossible de reporter sur les établissements de Perpignan, eux-mêmes déjà débordés. 

Face à cela, l’ARS Occitanie était entrée dans une logique de négociation avec Elsan avant de signer, en mars 2024, un protocole d’accord. Celui-ci garantit le maintien des urgences ouvertes 24h/24 à Céret, mais en échange l’Etat accorde à l’établissement le statut « d’hôpital de proximité ». Ce statut permet à la clinique de sortir partiellement de la logique classique de tarification à l’activité. Ainsi, au lieu de dépendre uniquement du volume d’actes réalisés, l’établissement bénéficie d’un financement plus sécurisé et plus stable, sous forme de dotations forfaitaires garanties sur plusieurs années. Cela permet donc à Elsan de maintenir une activité jugée fragile ou insuffisamment rentable, sans être soumis à la même pression immédiate de rentabilité. Autrement dit, pour éviter une fermeture des urgences dans le Vallespir, les pouvoirs publics ont dû adapter les règles de financement et l’organisation du territoire aux contraintes avancées par Elsan. 

Le même phénomène semble aujourd’hui réapparaître avec Médipôle. Car lorsqu’un mouvement social touche le groupe, ce n’est plus seulement l’organisation d’une clinique qui vacille. C’est tout un territoire qui doit se réorganiser. Interrogée par Made in Perpignan, l’ARS Occitanie explique ainsi devoir suivre quotidiennement la situation, coordonner les établissements, surveiller certaines activités sensibles, organiser des transferts de patients ou encore procéder à des réquisitions lorsque la continuité des soins est jugée menacée.

« Elsan a le pouvoir de négocier »

Une situation qui interpelle d’autant plus que le groupe occupe désormais une position quasi monopolistique dans les Pyrénées-Orientales. « Aujourd’hui, Elsan possède sept établissements dans le département », rappelle Simon Ormeda, le représentant CGT de Médipôle. Parmi les principaux établissements locaux, seuls l’hôpital de Perpignan et la clinique mutualiste ne font pas partie de son giron.

Officiellement pourtant, l’Agence régionale de Santé assure vouloir éviter ce type de dépendance. « L’ARS travaille précisément à renforcer la coordination territoriale, afin de limiter toute dépendance excessive à un acteur unique et de sécuriser durablement l’accès aux soins pour la population », explique-t-elle. 

Reste que le groupe privé apparaît bien aujourd’hui en position de force. Face aux pouvoirs publics d’abord, contraints d’éviter toute désorganisation sanitaire majeure. Mais aussi face à ses propres salariés. Sandrine Desmet, secrétaire générale CGT de Saint-Pierre, le résume ainsi : « Elsan a le pouvoir de négocier… Mais ce ne sont pas ses salariés qui en profitent ». Une question plus large émerge : lorsqu’un groupe privé devient indispensable à l’accès aux soins d’un territoire, qui tient réellement le rapport de force ? 

A l’heure de boucler ces lignes, une sortie de crise semblait en vue mais restait conditionnée à la signature d’un accord final. Dans un communiqué publié vendredi 22 mai au soir, le collectif de grévistes annonçait « une assemblée générale le lundi 25 mai à 10h devant Médipôle, suivie de la signature des accords ». Si cette signature venait à se matérialiser, la fin de la grève serait effective « le mardi 26 mai à 5h00 ».

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Sébastien Leurquin