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Enquête. Marché de la PMA en Espagne : comment les cliniques espagnoles achètent les ovocytes de femmes françaises

Chaque année, des femmes du monde entier se rendent en Espagne pour recourir à une fécondation in vitro. Un marché lucratif qui comporte des zones d’ombre. Parmi elles, l’origine des ovocytes utilisés et les moyens déboursés pour les acquérir. Des femmes françaises, résidentes des Pyrénées-Orientales, traversent la frontière pour « vendre » leurs gamètes. Une marchandisation des corps qui interpelle et inquiète. Par Mona Bru et Sébastien LeurquinPhoto d’illustration © Patrick Gaillardin / Hans Lucas.

Tout part d’une discussion entre collègues. Alors qu’elle travaille dans une boutique du Perthus, à la frontière espagnole, Mélissa* entend parler des « cliniques ». La Française, âgée d’une vingtaine d’années, découvre que plusieurs femmes avec lesquelles elle travaille font des dons d’ovocytes en échange d’une somme d’argent. « Elles m’ont dit : écoute, si ça t’intéresse, il n’y a pas de problème ».

Mélissa tend l’oreille. Les sommes évoquées ne sont pas négligeables. Encore faut-il « passer les tests ». Pour ça, ses collègues la mettent « en relation avec le docteur ». La porte d’entrée est informelle. Pas d’affiche, pas de campagne de recrutement. Seulement le bouche-à-oreille. Mélissa franchit le pas et découvre les coulisses du système. Elle fera finalement six dons, le maximum prévu par la loi espagnole. D’après les informations que Made in Perpignan s’est procurées auprès de différentes donneuses et cliniques, « l’indemnisation » versée est d’environ 1000€ par don. Parfois plus. 

L’Espagne, FIV land 

Si les cliniques espagnoles peuvent se permettre de verser de tels montants, c’est parce que l’Espagne est devenu le pays spécialiste du parcours de procréation médicalement assistée (PMA). Sa législation, plus permissive, rend les traitements comme les fécondations in vitro (FIV) plus rapides et possibles pour les couples hétérosexuels, lesbiens et les femmes seules. Des couples et des personnes souvent prêtes à payer (très) cher pour acquérir le droit d’avoir un enfant. Le tarif moyen d’une FIV classique en Espagne est estimé à 6000€, il monte à 8000€ si le parcours inclut le recours à un don. 

Une marchandisation qui permet aux cliniques d’indemniser les donneuses, là où en France l’acte est strictement altruiste. Autrement dit, l’Espagne « achète » des dons, quand la France doit se contenter de les recevoir. 

Selon la Société espagnole de fertilité et le registre officiel du ministère de la Santé espagnol, le pays a réalisé 168 372 cycles de FIV en 2023. Elles ont permis la naissance de 39 555 enfants. Le don d’ovocytes occupe une place majeure dans ce système puisque 28 % des FIV y ont recours.

Âge, adresse, couleur de peau, groupe sanguin : une série de critères de sélection

Pour comprendre les critères de recrutement, Made in Perpignan s’est présenté comme potentielle donneuse auprès de plusieurs cliniques. L’âge et la localisation reviennent en priorité. Ces cliniques intéressées par les candidatures françaises se situent généralement à Gérone ou Barcelone. Elles cherchent des femmes jeunes qui habitent près de leurs établissements pour pouvoir assister à l’ensemble des examens. Cela peut aller jusqu’à dix rendez-vous en deux semaines. Pour certaines cliniques, vient ensuite le critère du groupe sanguin. Il s’agit de faire correspondre l’offre et la demande. Une donneuse au groupe sanguin trop courant ne sera pas forcément prioritaire. Enfin, le phénotype entre en jeu : couleur des yeux et de la peau, taille. 

« Pour une femme caucasienne, c’est très probable qu’elle soit contactée dans les deux mois pour un don. C’est très habituel », détaille le médecin d’une clinique. 

Les premiers rendez-vous sont consacrés aux tests. Pour les cliniques, il s’agit de vérifier que les donneuses peuvent suivre le traitement et sont suffisamment fertiles. Contrôle gynécologique, échographie, sérologie et caryotypes s’enchaînent. « Ce sont des tests très approfondis qu’on ne fait pas en France », remarque Mélissa. Alors que les femmes recrutées ont entre 18 et 35 ans, une grande partie n’est pas suivie d’aussi près au niveau gynécologique. « Ça peut être intéressant du point de vue du dépistage », reconnait Viviane Jouan, sage-femme dans les Pyrénées-Orientales.

Les cliniques alimentent leur réseau de donneuses

Après cette batterie de tests, Mélissa est officiellement considérée comme donneuse fiable par la clinique. Elle sera rappelée pour cinq autres dons. La jeune femme insiste sur la bienveillance de l’équipe médicale. « Ils ne nous laissent pas tomber, de temps en temps ils nous envoient des messages. » 

Melissa en parle ensuite à sa sœur et sa meilleure amie. À mesure que le mot passe, les cliniques tissent leur réseau de confiance. « J’en ai parlé à mon entourage. Je leur dis : Maintenant que vous avez eu des enfants et que vous n’en voulez plus, pourquoi ne pas aider d’autres femmes à en avoir ? » Pour elle, c’est avant tout un geste solidaire.

« On est complètement anonymes, on ne croise ni les autres donneuses, ni les receveuses. Par contre, le jour J de l’opération, la famille nous fait une lettre, des cadeaux, des choses mignonnes pour nous remercier. Après, le schéma se répète. »

Un manque de prévention ? 

Tout au long du parcours, les donneuses sont choyées et rassurées. Des considérations qui peuvent néanmoins masquer un manque de prévention. Pour chaque don, les jeunes femmes prennent un traitement hormonal via des injections quotidiennes pendant une quinzaine de jours. Ces hormones ont pour effet de faire « grossir » plusieurs ovules. Lesquels seront ensuite « ponctionnés » via une opération gynécologique sous anesthésie générale. Une aiguille, guidée par échographie endovaginale, aspire alors le liquide dans lequel baigne l’ovocyte.

Lors de notre échange, en tant que donneuse en cours de recrutement, nous questionnons tout particulièrement le gynécologue de la clinique concernée sur les effets de ce traitement. Le médecin se montre rassurant. Il nous affirme qu’il reste possible de travailler. Mais il insiste sur l’interdiction d’avoir des rapports sexuels. En effet, pendant la stimulation, le risque de grossesse est particulièrement élevé. En revanche, pas de mention des risques hormonaux liés au traitement, ni du risque de sur-stimulation ovarienne. « C’est très improbable. Durant la stimulation, vous pouvez avoir le ventre gonflé, comme avant d’avoir vos règles. C’est tout. Et cela n’affecte pas votre fertilité. » 

Des soignantes inquiètes d’une vulnérabilité face au cancer de sein

Lors de ce premier rendez-vous, le médecin mentionne déjà la possibilité de réaliser plusieurs ponctions. « Après l’intervention, on revient vers vous pour savoir si vous voulez continuer. En général, on attend entre deux et trois mois entre les ponctions, mais cela dépendra de vous. » Pourtant, cette exposition répétée à un traitement hormonal pourrait avoir un impact sur la santé des donneuses. « C’est quand même lourd. Je trouve qu’elles n’ont pas été suffisamment sensibilisées », explique la sage-femme Viviane Jouan, dont plusieurs patientes ont donné leurs ovocytes en Espagne. Elle s’inquiète notamment d’une vulnérabilité augmentée face aux cancers du sein.

Selon l’Institut Curie, centre de recherche contre le cancer, le lien de causalité entre traitements liés à la PMA et cancer n’est pas établi. En revanche Florence Coussy, gynécologue et oncologue spécialisée en sénologie et en onco-fertilité note que, dans le cas des donneuses, généralement jeunes et fertiles « les données sont beaucoup plus limitées, car les donneuses représentent une population relativement peu nombreuse. » En clair : il n’y a pas de signal alarmant, mais le niveau de preuve reste faible en raison d’études peu nombreuses sur des échantillons limités.

« On n’a pas intérêt à avoir des donneuses en mauvaise santé. Ce sont nos pépites d’or »

Contactée, la clinique Vida Fertility écarte rapidement la question. « Il y a des risques qui sont propres à la population elle-même, et qui, effectivement, pourraient empirer un cancer existant, mais la stimulation ne peut pas le provoquer », détaille une cadre de l’établissement. Selon elle, cela concerne davantage les receveuses les plus âgées que les donneuses. « Elles sont très rarement concernées, si elles ont des antécédents familiaux, elles sont écartées de la sélection. Donc ça n’arrive pas. » 

Le recrutement de donneuses en bonne santé éviterait la majorité des risques à court et moyen termes. La clinique affirme être très soucieuse sur ce point. « On n’a pas intérêt à avoir des donneuses en mauvaise santé. Ce sont nos pépites d’or. On en prend soin ». La sélection préalable permettrait donc autant de garantir la sécurité des donneuses que d’assurer la qualité des ovocytes donnés.

Options à la carte, pack « premium » et « grossesse garantie »… les dessous d’un marché fructueux

Une fois l’ovocyte collecté, il acquiert une valeur marchande. Face à une demande toujours plus forte de personnes prêtes à tout pour devenir parents, les cliniques multiplient les offres. Une manière d’attirer les clients et de se distinguer, aussi, des 300 autres cliniques spécialisées qui jalonnent le territoire espagnol.

Un catalogue d’options se décline. La clinique Girexx propose plusieurs « techniques complémentaires ». Parmi elle « Life predict », un outil d’intelligence artificielle qui permet de sélectionner les embryons les plus susceptibles de s’implanter après la fécondation. Autres options présentées par plusieurs établissements : « le matching génétique ». En comparant les profils génétiques de la donneuse et du parent porteur de sperme, il permet davantage de garanties pour éviter le développement de maladies génétiques. Un filet de sécurité qui coûte près de 500 euros chez certaines cliniques, et qui est soumis à un « devis personnalisé » chez d’autres. Les catalogues déploient toute une série d’options supplémentaires. Jusqu’à la promesse d’avoir un enfant. 

Le groupe Natuvitro propose ainsi une « garantie de grossesse » pour laquelle il faudra débourser… 25 000 euros. De son côté, le groupe Ivi décline « IVI Baby », une sorte de programme satisfait ou remboursé : « si vous ne parvenez pas à avoir un enfant, nous vous remboursons jusqu’à 100 % du prix de votre traitement », stipule le site web du groupe. 

Pour continuer à s’étendre, le marché tend aussi à se tourner vers l’international. A l’heure actuelle, 20 % des FIV réalisées en Espagne le sont sur des patientes étrangères. C’est une stratégie assumée par certaines cliniques qui veulent conquérir cette clientèle. Natuvitro explique même que 85% de ses patientes ne sont pas espagnoles. « Ce chiffre sera certainement supérieur en 2026 avec l’ouverture, en début d’année, de notre centre à Saint-Sébastien au Pays basque », explique une cadre qui revendique déjà une équipe comptant de nombreuses soignantes francophones. Une ouverture proche de la France qui permettrait de contenter la forte demande française en matière de PMA. Avant de voir affluer, aussi, des donneuses françaises côté basque, comme c’est déjà le cas du côté catalan ?

 Une financiarisation de la procréation 

Face à ces femmes qui passent la frontière pour répondre à l’appel des cliniques espagnoles, les professionnels de santé français s’interrogent. « Plus de 1000 euros le don, ce n’est pas négligeable », estime la sage-femme Viviane Jouan. Selon elle, « quand on le fait en Espagne, c’est pour le côté financier. C’est de l’argent facilement gagné ». Du côté des services de Protection maternelle et infantile (PMI), « on préfère parler d’argent rapide », confie une cadre, estimant qu’il ne faut pas prétendre que les donneuses feraient cet acte de façon désinvolte. 

Les acteurs espagnols réfutent tout système marchand et toute notion commerciale. Pour cela, ils s’abritent derrière l’idée de dons « défrayés » ou « indemnisés », selon le vocabulaire utilisé par les cliniques. Reste que l’ensemble de la chaîne espagnole est bien tourné vers un système profitable. Les bénéfices des principaux groupes se comptent en millions d’euros. Ce qui suscite l’appétit des investisseurs. Le rachat en 2023 des cliniques du groupe Eugin, leader mondial du marché de la fertilité, par le fonds d’investissement américain KKR, pour un montant de 500 millions d’euros, en témoigne. 

Infertilité croissante, manque de dons : le modèle français doit-il s’adapter ?

En France, les acteurs du système de santé regardent d’un œil de plus en plus intéressé ce qu’il se passe de l’autre côté des Pyrénées. L’Hexagone est en effet confronté à des difficultés en cascade. Une forte augmentation des problèmes de fertilité d’abord. Aujourd’hui, un couple sur six fait face à des difficultés pour procréer. Un chiffre en constante augmentation sur les dernières décennies. Dans le même temps, les demandes de PMA sont en hausse, alors que le manque de donneuses d’ovocytes s’accentue. En découlent donc des listes d’attente à rallonge, une complexité administrative accrue et, in fine, des femmes qui peinent à accéder à la PMA. 

Face à ces difficultés, l’idée de « valoriser » les dons fait son chemin. Mais la question soulève de vifs débats et vient percuter les règles bioéthiques françaises selon lesquelles la gratuité du don d’éléments du corps humain est érigée en principe fondateur. Une brèche semble néanmoins s’ouvrir. « Un don d’ovocytes, c’est quand même lourd, rappelle Viviane Jouan. C’est plus difficile qu’un don de sang. Ça demande des traitements hormonaux, des allers-retours, des ponctions… »

« Je trouve quelque part normal que les donneuses soient un petit peu rémunérées », estime la sage-femme.

« Il faut arrêter de fermer les yeux et sortir de l’hypocrisie actuelle : parce que nos délais d’attente sont trop longs, on envoie nos patientes dans des cliniques espagnoles, qui ont des ovocytes, et font payer 8 000 à 10 000 euros le parcours. La France l’accepte, la Sécurité sociale rembourse même 1 500 euros à la patiente dans ce cas ! Pourquoi ne pas plutôt utiliser cet argent pour dédommager les donneuses ? », s’interroge dans Le Monde Michaël Grynberg, gynécologue-obstétricien spécialisé dans les traitements de la fertilité. 

Dans le même article, Jean-Marc Ayoubi, chef de service de gynécologie-obstétrique et de la reproduction, s’inquiète d’une bascule : « Certains disent 1 000 euros, comme en Espagne, pourquoi pas 5 000 euros alors ? Et combien pour un utérus, un rein ? » 

Pendant que les médecins affirment leurs positions, les listes d’attente en France s’allongent. Et dans le même temps, les femmes françaises continuent de passer la frontière espagnole. Carrefour des échanges d’ovocytes.

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