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Qui est Kentra ? Ce youtubeur perpignanais condamné pour incitation à la haine

Qui est Kentra ? Ce youtubeur perpignanais condamné pour incitation à la haine

Article mis à jour le 28 avril 2024 à 10:49

De son vrai nom Thomas Paillet, Kentra vient tout juste de fêter ses 20 printemps. Auprès de sa communauté de plus de 35.000 fans sur youtube, Kentra affiche son penchant pour la mouvance Égalité et Réconciliation d’Alain Soral, publie une interview fleuve d’Yvan Benedetti et fréquente le bar identitaire le 7.59. Adepte du micro-trottoir, le youtubeur a été visé par une plainte de l’Observatoire juif de France pour provocation à la discrimination, et a été condamné le mois dernier. Portrait d’un influenceur qui illustre l’évolution de l’écosystème d’ultra-droite.

Adolescent, Thomas Paillet avait choisi un pseudo inspiré du Kentrosaurus, ce dinosaure reconnaissable à ses plaques osseuses le long de son épine dorsale. En 2024, lors d’un entretien téléphonique, Kentra avoue avoir fait le choix de conserver ce pseudo pour ne pas contrarier l’algorithme. Sa communauté, construite alors qu’il partageait ses parties de jeux Minecraft, aurait pu se détourner. Malgré ses précautions, sa chaîne qui comptait 140.000 abonnés a été supprimée par YouTube. Depuis 2021, « Kentra actu » partage pêle-mêle des micros-trottoirs et des entretiens.

Le jeune homme questionne les Perpignanaises et Perpignanais sur leurs méthodes de « drague », Poutine ou la politique israélienne. Récemment, Kentra et Yvan Benedetti (ancien président de l’Œuvre Française, militant d’extrême droite) devisaient sur le destin de la France. Les deux hommes, autour d’une table ornée d’une nappe aux motifs fleuris, dégustaient un rhum ambré et échangeaient autour du parcours de Benedetti au Front National ; et de sa volonté de créer une liste pour les prochaines élections européennes.

Kentra condamné pour « incitation à la haine »

Au-delà de ses vidéos, Thomas Paillet est aussi actif sur les réseaux sociaux ou messageries. Discord, particulièrement apprécié des gamers, mêle canaux ouverts et privés. Lors de plusieurs échanges sur le serveur public « Kentra, l’éveil politique », l’Observatoire juif de France a révélé des propos passibles de poursuites judiciaires. D’où la plainte devant le procureur de la République de Paris. Parmi les délits à l’encontre du youtubeur, « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence, à l’égard d’un groupe de personnes à raison de leur appartenance à une religion déterminée, au cas particulier, la religion juive. »

L’Observatoire juif de France a porté plainte et dénoncé de nombreux propos injurieux et non censurés par Kentra : « Thomas Paillet et ces individus véhiculent des préjugés et stéréotypes envers les juifs, incitent à la haine raciale et encouragent la discrimination. »

Questionné à propos de la plainte, Kentra déclare bravache, « je l’ai accroché au mur de ma chambre. » Une fierté pour le jeune youtubeur ? Il répondra par l’affirmative. L’affaire a été jugée en mars et Kentra écope d’une amende de quelques centaines d’euros, et « d’un tirage d’oreilles de la part du procureur », déclare-t-il amusé. Dans les faits, Thomas Paillet a été reçu par le délégué du Procureur pour une « composition pénale », la nouvelle mouture du « rappel à la loi ».

Changement de look et lissage du discours du youtubeur

En 2022, Kentra s’affichait face caméra, large crucifix en évidence et drapeau bleu-blanc-rouge sur le dossier de sa chaise. Dans une vidéo exhumée par le collectif « Balance ton antisémite« , Kentra affiche son mécontentement à propos d’un portrait publié dans le journal Libération. Il cible violemment le journaliste à l’origine de l’article. Propos homophobes et antisémites se succèdent face caméra.

Depuis cette date et la fermeture de sa chaîne, le youtubeur se montre plus prudent et pèse ses mots. Même s’il continue de jouer sur ambiguïté, parlant régulièrement du « grand capital », il laisse planer le doute sur ceux qui le détiendraient. Tout cela sans jamais apporter aucune preuve ni citer ses sources.

Quel parcours politique pour Thomas Paillet alias Kentra ?

Selon le Comité de vigilance antifasciste 66, Thomas Paillet revendique sa proximité idéologique avec Alain Soral. Alors que l’essayiste d’extrême droite multicondamné est censé avoir été banni de Youtube depuis 2020, ses videos restent accessibles.

Son site Égalité et réconciliation affiche en effet chaque mois plus de deux millions de vues. Les partages des néo-convertis comme Kentra n’y sont pas pour rien. Mais le jeune Catalan est loin d’être le seul à diffuser les vidéos d’Alain Soral. Dans la nébuleuse soralienne, les covido-complotistes fréquentent les masculinistes ou les amis de la Russie. Mariage de la carpe et du lapin qui se rencontre autour du discours d’Alain Soral et de sa maison d’édition Kontre Kulture.

Mais le parcours de Kentra semble plus complexe et changeant, selon les époques et les réseaux sociaux, confirme le membre du Comité de vigilance. « Dans une de ses vidéos, il explique qu’avant de découvrir Soral, il suivait des groupes Zemourien sur Twitter. Les mêmes sur qui il crache aujourd’hui. Désormais, il affiche son appartenance au groupe Égalité et réconciliation de Perpignan, et est devenu un clone de Soral » explique le militant.

Alain Soral, l’aimant à audience de la chaîne de Kentra

Si sur la chaîne youtube de Kentra, la moyenne des vues oscille entre 5.000 et 30.000, le compteur s’affole quand Alain Soral est à l’affiche. En live ou en interview, les vidéos, mettant en scène l’essayiste exilé en Suisse, atteignent parfois les 400.000 vues. Si le jeune homme surfe de polémiques en micros-trottoirs, ses vidéos sont aussi, et surtout, l’occasion de faire la promotion d’Alain Soral.

Et quand les femmes réclament plus de visibilité pour le sport féminin, elles devraient commencer par le regarder elles-mêmes. Selon Kentra, le sport féminin à la télé devrait répondre à la loi de l’offre et de la demande. « On ne peut pas demander à ceux qui produisent ces émissions de le faire uniquement pour la cause féministe. Il faut absolument un retour sur investissement. » Et Kentra de conclure avec la promotion du livre d’Alain Soral, « Vers la féminisation ? ». Un ouvrage qui promet de décrypter « les mécanismes du féminisme contemporain. »

Questionné sur ses motivations à mettre en lumière le polémiste, Kentra justifie : « Les médias mettent bien en avant Sarkozy, impliqué dans l’affaire Kadhafi. Je préfère mettre en avant des polémistes condamnés pour leurs expressions un petit peu trop explosives, plutôt que des politiques aux mains sales.»

Les micros-trottoirs, le format préféré de Kentra ?

Si Kentra ne lésine pas sur les interviews fleuves d’Yvan Benedetti ou Alain Soral, son regard s’illumine quand il se glisse dans la peau d’un reporter de terrain, micro en main. Jusque-là, Thomas était « un peu stressé » à l’idée de contredire l’interviewé en direct. « Je ne suis pas encore très à l’aise à l’oral. Alors je me rattrapais en post-prod. »

En effet, sur la vidéo réalisée au cœur d’un des quartiers les plus défavorisés de France, et sous un angle particulièrement peu flatteur, « La France est-elle raciste ? », il ne contredit jamais frontalement les personnes qu’il questionne. Pourtant, il n’hésite pas à revenir sur leurs propos lors du montage vidéo. Parmi les passants qui ont croisé sa route ce jour-là : une jeune femme qualifiée d’« étudiante gauchiste », soutient que le racisme est toujours une réalité en France. Une parole que le militant proche de la sphère ultra-droite ne peut visiblement pas supporter : « Tous les étrangers que j’ai interrogés m’ont dit que la France n’était pas raciste. Il est assez cocasse de voir qu’une femme blanche, ne vivant pas le racisme, nous explique que la France l’est », explique-t-il en Off pour la contredire.

Lors de la réalisation du micro-trottoir, Kentra dirige la jeune femme sur le sujet du racisme anti-blanc. Celle-ci assure qu’il n’existe pas. « Je n’y ai pas pensé sur le coup, mais j’aurais dû lui rétorquer : l’affaire Lola, l’assassinat de Thomas, vous n’appelez pas ça du racisme ? », s’insurge Kentra, s’adressant face caméra à sa communauté. « On est vraiment sur un cas de détestation de sa propre ethnie, ça se voit. C’est limite du racisme de sa part ! », poursuit-il. Des propos contredits par le travail des universitaires en science sociale.

À la recherche du bon client sur la place République à Perpignan

À la fin de la vidéo sur le racisme anti-blanc, la jeune femme scande un inaudible : « mort aux fachos », dont Kentra se saisit en Off : « Je pose une question, de quel côté est la haine ? Du côté de certains Français agacés par une minorité ethnique qui sème le chaos ou le trouble à l’ordre public ? Ou du côté d’une petite Française blanche qui appelle à la mort de ces mêmes Français agacés, qu’elle prénomme fachos ? Je vous laisse répondre en commentaire. »

Promis, juré, il a décidé de ne plus pratiquer ce procédé. Et effectivement dans ses derniers micros-trottoirs, plus de post-production. Sans prendre la peine de se présenter, Kentra oriente ses questions en espérant que les réponses des interviewés collent à son script.

Ce jour-là, place de la République à Perpignan, un passant déclare que l’attentat en Russie serait l’œuvre de l’Ukraine aidée par la CIA et le Mossad : « il suffit de chercher à qui profite le crime ». Enfin, Kentra conclut sa vidéo de 7 minutes par un laconique, « est-ce qu’on ne pourrait pas se réjouir du fait que si Poutine arrive en France, ce sera toujours mieux que Macron », et le passant d’acquiescer, « à ben moi, ça me gênerait pas personnellement. »

Féminisme Vs masculinisme, Kentra a choisi son camp

Questionné sur ses vidéos qui fleurent bon le masculinisme, Kentra affirme qu’il faut apporter une autre parole que celle des féministes qui trusteraient les médias traditionnels. Et surtout rappeler que les hommes souffrent aussi. « On nous rabâche constamment les chiffres sur les femmes, leurs douleurs, leurs souffrances ; très bien, mais on ne parle pas de celles des hommes : 95% des suicidés, 90% des sans-abri. » Précision, selon les chiffres de 2019, 75% des personnes qui ont mis fin à leurs jours sont des hommes. D’après l’Insee, 79% des sans-abris font partie de la gent masculine.

Selon Thomas, il y aurait « une volonté de la part de certains médias de féminiser les hommes. » Ainsi, le youtubeur tente « d’apporter une information diverse. » Mais comment s’y prend-il pour relativiser « la parole des médias mainstream » ? Pour cela, Kentra publie des contenus au titre évocateur : « Ce que doivent faire les femmes au premier rencard ». Ou en 22 minutes chrono, il dévoile à ses followers des astuces pour savoir « comment mettre K.O une féministe sans avoir à utiliser les poings. » 

Pour ce faire, Kentra lit des extraits d’un livre datant de 1972 titré, « Lettre ouverte aux bonnes femmes ». Une production qui s’inscrit dans la lignée des contenus virilistes de la frange masculiniste de l’ultra-droite, dont fait partie le médiatique youtubeur Papacito, aussi jugé il y a un mois pour avoir menacé un maire du Tarn-et-Garonne.

La « réinformation » face aux « médias subventionnés par les riches milliardaires amis de Macron »

Lassé par les vidéos de gaming, Thomas a fait un virage à 180 degrés. « J’ai décidé de partager des faits d’actualité en donnant mon avis. Maintenant, je vais plus loin, je tends le micro aux gens dans la rue en leur posant des questions. » Kentra Actu partage des formats pratiqués par les chaînes d’informations grand public ; de là à imaginer que Thomas aspire à créer son propre média, il n’y a qu’un pas.

Pour le youtubeur, il est important d’apporter d’autres sources d’information que celle  « des médias subventionnés. » Kentra déclare vouloir donner la parole à tout le monde, « pour avoir une vraie pluralité » et montrer des avis différents, « voire mêmes tranchés ». Le jeune homme se veut le porte-parole de cette expression brimée. « Cela apporte un petit souffle dans le débat public. Et puis ceux qui font ça de manière indépendante, ça marche, c’est donc que les gens sont attirés par ça. » Par ailleurs, si la critique des médias est à la mode, mettre tous les médias et les 35.000 journalistes dans le même sac est un raccourci un peu facile.

Si Thomas Paillet a un vrai métier dans le milieu sportif et plus particulièrement dans la boxe, il n’hésite pas à tacler les journalistes français. Au contraire, Youtube permettrait de donner la parole à toutes les sensibilités politiques. « Je pense qu’en France, s’il y a des gens comme moi qui font le métier de journaliste, c’est parce que les journalistes ne font plus leur boulot. » Thomas revient sur la situation en Russie, pas besoin là-bas de « micro-journaliste » tel qu’il se décrit. Pour rappel, le pays dirigé par Vladimir Poutine est classé au 164ème rang sur 180 par Reporter sans Frontière concernant la liberté de la presse. L’ONG s’alarmait il y a quelques jours « d’une purge du journalisme indépendant ».

Kentra participe aux actions du groupuscule d’extrême droite Unité sud

Depuis le lancement du groupe local Unité sud, Kentra a participé à plusieurs de leurs actions à Perpignan. En atteste, les images du jeune homme à visage découvert partagées par le groupuscule. C’est notamment le cas sur une vidéo intitulée «rejoins-nous» qui met en scène sport, plage et bien vivre entre soi. Une publication pour recruter de nouveaux membres et faire «face au déclin». Du même acabit, Thomas Paillet apparaît tenant une banderole devant la préfecture de Perpignan. Une manifestation organisée suite à l’attaque d’Annecy et qui appelait à un référendum sur l’immigration.

Créé en mars 2023, ce groupuscule avait fait une incursion violente durant une réunion publique de la France Insoumise à Perpignan. Dans la vidéo, diffusée sur les réseaux sociaux, un des militant d’ultra-droite présentait l’action comme un acte fondateur : « L’immigration est l’armée de réserve du capitalisme. (…) Nous, Unité sud, nouveau mouvement politique créé aujourd’hui à l’occasion de cette action contre La France Insoumise, nous avons interrompu leur réunion et nous les avons mis face à leurs contradictions. Longue vie à Unité sud, vive la Catalogne et vive la France.»

Unité sud, qui se revendique comme étant «la vague patriotique de Perpignan», fait intégralement partie de la sphère d’ultra-droite nationale. Ils invitent même les identitaires Lyonnais pour les vacances. Le clan revendique sa proximité avec le parti d’extrême droite espagnol Vox et honnit les socialistes espagnols qui veulent accorder l’amnistie aux indépendantistes catalans.

Les partages des contenus de Kentra par l’écosystème d’extrême droite

Le groupe partage également les vidéos du youtubeur et commente le micro-trottoir réalisé à Saint-Jacques. «Micro-trottoir assez représentatif des maux de la société dans laquelle nous vivons. Le réel d’un côté et les gauchistes de l’autre. On apprécie particulièrement les remarques de Kentra sur l’enrichissement culturel exclusivement réservé aux prolétaires.» 

Malgré l’étiquette d’ultra-droite du groupuscule, Kentra conteste fermement appartenir à cette idéologie.« Tout dépend des questions que l’on me pose, j’essaie de répondre avec froideur, recul et intelligence. » Le youtubeur déplore avec « tristesse » qu’il n’y ait « plus de place pour les opinions personnelles dans le débat public. Je trouve ça un petit peu regrettable. Il faut arrêter de vouloir mettre des étiquettes masculinistes, sexistes, trucs, machins. » Pour rappel, le racisme, l’antisémitisme, ou l’appel à la haine en lien avec une religion sont des délits passibles de poursuites pénales.

Pour Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, « le virtuel ne suffit plus »

Kentra illustre bien les évolutions de l’écosystème de l’ultra-droite selon Nicolas Lebourg, chercheur spécialiste de l’extrême droite. Ces nouveaux influenceurs politiques sont devenus des relais de la pensée d’auteurs comme Soral ou Yvan Benedetti, dont les productions sont beaucoup moins mises en avant qu’auparavant sur internet. « Le virtuel ne suffit plus. », pour ces figures de l’ultra-droite. Même si malgré tout, ils ont besoin de ces influenceurs en ligne pour promouvoir leurs thèses et leurs livres, sous une forme dépoussiérée et, en apparence plus « politiquement correct ».

Le chercheur poursuit : « les enquêtes d’opinion démontrent que la population est en recherche d’une figure autoritaire. Les élections en Occident illustrent un amenuisement des valeurs humanistes. Quant au fond de ces mouvements, qui revendiquent de s’opposer à ce qu’ils nomment « le judaïsme politique », l’augmentation des actes antisémites de 885% en 30 ans prouve que l’époque y est plus sensible. »

À propos du volet genré de ces vidéos, pour Nicolas Lebourg, « même si les groupes radicaux de droite ont beaucoup cherché à mettre en avant les femmes ces dernières années, on demeure sur un milieu à plus de 90% masculin. D’ailleurs le masculinisme est devenu une des portes d’entrée essentielles : c’est un bon produit culturel pour attirer des jeunes hommes. »

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Maïté Torres