Le 24 mai 2026, un coq Grand Tétras est trouvé blessé aux Angles, au pied d’un câble de téléski. Il succombe quelques jours plus tard. C’est l’occasion de se pencher sur cette espèce si particulière, relique de la période glaciaire, et dont la population locale ne cesse de décliner. Photo de une © Arnaud Saguer
Arnaud Saguer, photographe naturaliste et bénévole pour les suivis de l’Office français de la Biodiversité (OFB), a découvert l’animal. « Je partais pour confirmer un comptage » raconte le passionné. Il explore une vaste « place de chant », l’endroit où le coq chante en cette période de reproduction, qui peut s’inscrire dans un rayon de plus de 200 mètres.
« Je suis remonté par la coupe du téléski et j’ai trouvé des plumes, j’ai immédiatement identifié le Grand Tétras. Et dans un taillis de petits pins j’ai entendu bouger. C’est à ce moment que je l’ai vu, il avait une aile pliée anormalement. »
Les premiers éléments laissent penser que le coq a heurté le câble du téléski. « Je l’ai mal vécu. C’est une espèce tellement sensible, difficile à voir et dont on connaît le déclin inexorable… Ça fait mal au cœur d’en voir un mal en point. Il est tellement rare qu’un seul individu en moins c’est déjà beaucoup. »
L’oiseau le plus victime des câbles et clôtures dans les Pyrénées
Le naturaliste avertit son contact à l’OFB ainsi qu’un bénévole de l’association La Charbonnière. Ils transportent le coq, baptisé Jojo, dans un carton, jusqu’au centre de soins de la faune sauvage à Toulouse. Une opération de la patte est nécessaire. Le Grand Tétras est malheureusement retrouvé mort dans sa caisse trois jours plus tard. Complications liées à des dégâts internes, avec une suspicion d’hémorragie, ou stress lié à la prise en charge sont envisagés, en attendant une nécropsie.
Ce type d’accident est loin d’être isolé. Sur l’ensemble des Pyrénées, c’est le Grand Tétras qui succombe le plus aux collisions, souvent avec des clôtures, là où les autres espèces, comme la perdrix grise, le pigeon ramier et une vingtaine d’autres recensées, font état quatre à dix fois moins de décès dans ces circonstances.
Des plumes doubles contre le froid
Même si sa chasse est suspendue par moratoire depuis 2022, le Grand Tétras, qui fait partie des galliformes de montagne, reste très fragile. Il s’agit pourtant d’un animal exceptionnel. Pesant jusqu’à 5 kg pour 1m30 d’envergure, l’imposant coq au plumage noir parade en faisant la roue pour séduire la femelle. Mais surtout il s’agit espèce patrimoniale, relique de la dernière glaciation. Depuis, il se cantonne dans les zones d’altitude entre 1800 et 2300 mètres, où il trouve le froid dont il a besoin.



Nous n’avons rien inventé avec nos doublures de vêtement : le Grand Tétras a un système de doubles plumes thermiques, l’hyporachis, parmi les plus développés chez les oiseaux. Il est ainsi adapté aux températures très basses. Il a aussi besoin d’un milieu forestier complexe, ni trop couvert ni trop ouvert.
« Il a besoin d’un sous-bois avec des zones de buisson, souvent du rhododendron. Dès qu’il est dérangé c’est une catastrophe. Ce n’est pas un aigle, il ne vole pas, il se lance. S’il est dérangé plusieurs fois, il n’a plus les ressources énergétiques pour changer d’endroit. »
En France, le Grand Tétras ne cesse de décliner et a été, à l’échelle de l’Occitanie, classé dans les espèces en danger. Entre 2010 et 2025, l’Observatoire des Galliformes de Montagne fait état d’une chute des effectifs de 36 % sur les Pyrénées. D’après Rossano Pulpito, représentant de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), il ne reste plus que quelques dizaines de couples dans les Pyrénées-Orientales, contre des centaines autrefois. Tout comme l’ancien maire Christian Blanc, il interroge les travaux pour une retenue d’eau au Roc d’Aude, à près d’un kilomètre de là, qui aurait pu déranger le coq.
Dans un communiqué, Claude Novoa, ancien chargé de recherches à l’OFB, reconnaît que l’animal a une faible fécondité et que les seules activités humaines ne suffisent pas à expliquer la maigre reproduction. Pour autant, il ajoute que le développement des domaines skiables et des activités touristiques empiètent sur l’habitat du Grand Tétras. Lui aussi mentionne les travaux au-dessus des Angles. Nous reviendrons dans un prochain article sur ce projet.
Quand les menaces s’accumulent
L’oiseau décline aussi dans les Vosges et les Alpes. Le changement climatique vient ajouter à la pression sur sa population. « La sécheresse diminue la quantité de nourriture disponible » regrette Arnaud Saguer. En hiver, son régime est surtout composé d’aiguilles de pin. Le Grand Tétras a aussi besoin de froid et de neige, qui vont en se raréfiant. Sans compter la fermeture des milieux suite à la déprise agricole, ou encore les prédateurs qui remontent avec le manque d’enneigement, comme le renard ou les martres. Ou encore les sangliers et cerfs qui piétinent les nids. Est-on condamné à le voir disparaître ?
« C’est un oiseau mythique des Pyrénées, il est tellement beau » commente Christian Blanc. « Avec le morcellement des forêts, leur maintien sera très compliqué. » Le milieu associatif a échoué pour le moment à protéger totalement ce coq de bruyère.
Selon Rossano Pulpito, une demande de PNA ou Plan National d’Action est en cours pour mieux le conserver. « Pour le moment, il n’est pas protégé juridiquement. Il a besoin de sanctuaires pour subsister. »
En attendant, l’OFB et l’Observatoire des Galliformes de Montagne s’efforcent de dresser un état des lieux de la population de Grands Tétras. Les comptages se poursuivent au printemps avec des veilles en affût pour identifier les places de chant. Des petits chiens spécialement dressés aident à repérer les poules et leurs petits. Mais il s’agit aussi d’établir une cartographie génétique. Des plumes et des fientes sont ainsi récoltées pour des analyses ADN, sur l’ensemble des Pyrénées des deux côtés de la frontière, avec l’étude « Tugenet » lancée cette année. L’OFB milite pour un meilleur balisage visuel des câbles et précise dans son communiqué « le Grand Tétras est particulièrement vulnérable aux collisions avec les câbles de remontées mécaniques et les clôtures pastorales, surtout à l’aube et au crépuscule, lorsqu’il vole bas avec une visibilité réduite. »
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