Article mis à jour le 17 juillet 2026 à 13:12
Avec sa maison à Banyuls-sur-Mer, la metteuse en scène Razerka Ben Sadia-Lavant a posé un pied sur la côte rocheuse des Pyrénées-Orientales, il y a quelques années déjà. Elle y porte le Petit Festival de la Côte Vermeille, comme un aboutissement d’une vie consacrée à l’art et à la création. Rencontre.
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« Je n’ai jamais été dans autre chose » confie Razerka Ben Sadia-Lavant, le regard perdu dans ses souvenirs. Aussi loin qu’elle se projette, sa vie se déroule sous le signe de la culture. Sa famille ne l’y prédestinait pourtant pas. « Ma mère était femme de ménage, mon père ouvrier. Je suis d’un milieu archi modeste. » Onzième d’une fratrie de douze, elle naît en région parisienne, après un départ depuis l’Algérie de ses parents qui luttaient pour l’indépendance.
Poésie dans des trains qui ne partent jamais
Son adolescence baigne dans les milieux de gauche très présents à l’époque sur la commune de Malakoff, sauf que ces prémices d’engagement sont teintées d’une poésie singulière.
« Je me suis rapprochée de copains et copines artistes, qui sont devenus photographes, chanteurs… Nous étions hyper dandys, très lookés, on passait du temps à des actions qui ne servaient à rien. A la gare du Nord, il y avait des trains qui ne partaient jamais. On passait des après-midi dans des trains à l’arrêt, à lire de la poésie. »
Oisiveté, photographie, instants saisis, le groupe est déjà dans une théâtralité du monde. Mais l’échec au Baccalauréat contraint Razerka à entamer une vie active. L’emploi alimentaire paye son loyer, mais son temps libre est une ronde de fêtes, séances photo, expositions. « Pendant longtemps ce qui m’importait était de mettre en scène la vie, faire que tout soit beau. Je n’avais pas d’argent, mais j’avais de l’imagination. »
« J’ai besoin de temps pour ne rien faire »
Razerka se maquille pour les clichés de son compagnon de l’époque, photographe. Son talent est remarqué. Alors qu’elle est libraire de nuit sur les Champs-Elysées, le maquillage pour la mode commence à devenir son chemin parallèle. Une progression longue et complexe dans un milieu très sélectif. D’autant que Razerka Ben Sadia-Lavant avait, comme elle le revendique « besoin de temps pour ne rien faire. Parce que c’est bien de ne rien faire ! Je suis héritière de cet esprit de liberté que m’ont transmis mes parents. »
Au fil des rencontres, Razerka passe de la mode à la publicité et devient maquilleuse pour une série publiée chez Marie-Claire. C’est le début d’une nouvelle ascension. Elle est de tous les défilés, travaille pour Vogue, dispose d’un agent. Elle finit par assister le célèbre maquilleur José Luis qui la remet en question. « Je l’ai assisté sur un gros défilé pour Valentino. Je pensais ne faire que les bases, mais il m’a demandé de maquiller une mannequin entièrement. Quand on est parti, il ‘a dit ‘c’est nul ce que tu fais’. Et j’ai compris que c’était nul. » C’est un déclic. La jeune femme se met à apprendre le travail du maquillage sur du gras, où l’on sculpte, efface et refait, plutôt que de passer au poudré sec.
Razerka finit par atteindre le sommet en la matière. « J’ai pu avoir mon appartement, gâter ma mère qui n’a pas eu cette vie, je m’occupais des enfants du quartier qui ne partaient pas en vacances. J’organisais une espèce de centre aéré chez moi, on faisait dessin ou du rap. »
Le coup de foudre avec Denis Lavant et le virage vers la production théâtrale
Nous sommes alors dans les années 1990. Lors d’une séance de maquillage pour une pièce de théâtre, Razerka rencontre le comédien Denis Lavant, alors que le film Les Amants du Pont Neuf est sur le point de sortir. « Nous sommes tombés amoureux. Nous ne nous sommes plus quittés de 1991 à aujourd’hui. »
Son train de vie lui permet de soutenir des courts métrages. « J’avais envie de faire des prémices, de faire émerger des écritures contemporaines. Je mettais des gens en relation, j’étais facilitatrice. » De l’informel jaillissent de véritables productions. Avec son mari Denis, elle approche l’univers du théâtre, qui lui était jusqu’alors étranger. « Denis travaillait à l’Odéon, jouait avec Jean-Marc Barr. J’ai adoré, j’ai aiguisé mon sens critique en allant voir plusieurs fois les mêmes pièces. »
Razerka produit des pièces et devient assistante à la programmation de l’Odéon. Elle organise la venue rocambolesque des révolutionnaires mexicains zapatistes dans le théâtre pour un débat politique, autour des sans-papiers et de la dignité humaine. Débat qui n’aura pas lieu car, à une époque où l’extrême gauche bouillonne, l’Odéon est alors envahi par le commando anarchiste de la CMT et une délégation de sans-papiers, qui occupent le théâtre.
Quand Shakespeare était slamé
Razerka Ben Sadia-Lavant ne passe à la mise en scène que pour « Un garçon sensible » avec son mari Denis, une pièce qu’elle produit. « Je n’avais plus de metteur en scène et un journaliste des Inrocks m’a dit ‘c’est toi qui a amené ce texte, je suis sûr que tu peux le faire.’ » Après un travail acharné, le pari est réussi. Elle finira par amener la pièce au théâtre national de La Colline.
Razerka devenue metteuse en scène, c’est aussi un Shakespeare slamé, Timon d’Athènes. « Les virtuoses de la langue française, ce sont les rappeurs et les slameurs, avant les comédiens. Ils ont une capacité incroyable à faire claquer la langue. » Elle met encore en scène la tragédie techno « Projet HLA », ou encore un Othello avec le rappeur Disiz. Elle chorégraphie un solo de danse sur un texte érotique de Marguerite Duras.
« Je mélangeais musique, cirque… beaucoup de choses. Mettre en scène c’est donner une lecture scénique de ce qu’on a compris d’un texte. On dirige l’acteur dans la manière de s’exprimer. Il y a cinquante manière de dire bonjour ou je t’aime. »
Elle fait vivre les vides, les non-dits, les silences. Elle se joue des codes sociaux, des accents, ceux qui valent intégration ou exclusion dans la société française. Elle interroge la légitimité des réussites qui dépendent de diplômes ou de bons mots. Une intention qui se reflète quand elle crée une prépa pour les écoles de théâtre, destinée à donner des chances à des publics moins convenus.
La beauté sauvage des Pyrénées-Orientales, pour la naissance d’un festival
Banyuls-sur-Mer, cela commence par des vacances avec l’une de ses filles. Elle tombe amoureuse de la Côte Vermeille, des plages familiales, les bals d’été. Quand son mari Denis Lavant se lie d’amitié avec le guitariste Pedro Soler, qui vivait à Banyuls-sur-Mer avant son décès en 2024, il se laisse convaincre et le couple achète une maison.
« J’ai découvert ici la puissance des quatre éléments. Quand ça souffle, j’ai l’impression que c’est un sabbat de sorcières. J’adore la beauté de ce territoire, de ces montagnes, de cette mer. »
La première fois que Razerka lance le Petit Festival de la Côte Vermeille, c’est précisément pour mettre à l’honneur les éléments, en commençant par l’eau pour la première édition. « Je voulais réunir l’imaginaire et la science. » En une semaine, elle dresse le plan d’un festival qui mêle artistes, expositions et conférences, court après les budgets. C’est le début d’une aventure qui sera reconduite année après année. Après les quatre éléments, c’est au tour du temps de passer dans le prisme de notre metteuse en scène, avec une nouvelle édition qui se tiendra du 28 juillet au 1er août prochains à Collioure, Port-Vendres, Banyuls-sur-Mer et Cerbère.
En attendant, une certitude est déjà établie. Razerka Ben Sadia-Lavant a su passer le flambeau de l’imaginaire à ses filles. Elles ont la trentaine et toutes les trois sont des créatrices. Cham prépare un documentaire et une fiction, Nèle peint, danse le flamenco, met en scène et joue, tandis que Kira est costumière pour le cinéma. Comme une route esquissée une génération plus tôt.
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