Article mis à jour le 20 octobre 2026 à 19:16
Juger des actes individuels ou faire un exemple pour prévenir de nouvelles violences ? Au tribunal de Perpignan, les comparutions immédiates, lundi, de trois hommes interpellés en marge des manifestations du 17 octobre ont pris une dimension politique. Entre les consignes de fermeté venues de Paris et l’exigence d’individualisation des peines, jusqu’où peut aller la pression sur la justice ? Reportage.
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« Lui et les autres ne doivent pas ressortir aujourd’hui. Sinon, ce serait baisser les armes ». Le ton est donné. Le représentant du ministère public réclame six mois de prison ferme et une incarcération immédiate pour Kilian, 20 ans. Le jeune homme n’a jamais été condamné. Il travaille dans le bâtiment et élève une petite fille de moins de deux ans. Mais pour le magistrat, le message envoyé par la justice doit dépasser son seul cas.
« Nous sommes la dernière variable. Si nous ne nous montrons pas à la hauteur, nous leur donnons un blanc-seing », prévient-il, en référence aux violences du samedi 17 octobre, qu’il qualifie « d’actes qui ont vocation à terroriser ». La responsabilité du tribunal serait donc « majeure », ajoute-t-il, en fixant la présidente droit dans les yeux.
Ce lundi 19 octobre, les comparutions immédiates prennent une dimension particulièrement politique à Perpignan. Deux jours après les violences et les pillages qui ont secoué le centre-ville, trois jeunes hommes sont jugés pour des faits bien distincts.
De Paris à Perpignan, des consignes de fermeté
La veille, le procureur de la République, Jérôme Bourrier, avait déjà annoncé la couleur. Dans un communiqué au ton martial, publié après le placement en garde à vue de 27 personnes, dont neuf mineurs, il promet une réponse pénale particulièrement sévère. Il entend notamment requérir des mandats de dépôt aux fins d’incarcération immédiate. Et ce « quels que soient les antécédents judiciaires des prévenus poursuivis ».

Cette déclaration fait écho aux instructions du garde des Sceaux, Gérald Darmanin. Dès le samedi soir, le ministre avait réclamé une réponse judiciaire « extrêmement ferme » face aux violences urbaines. Ces consignes prolongent celles adressées aux procureurs généraux depuis le début du mouvement lycéen. Lundi soir encore, sur TF1, le ministre de la Justice affirmait avoir demandé aux parquets d’être « impitoyables envers les casseurs ». Il déclarait par la même occasion que les gardes à vues liées aux violences pourraient passer de 48 à 72 heures pour « criminalité organisée ».
À Perpignan, les mots du ministre ont trouvé un écho immédiat. Pendant plusieurs heures, le représentant du procureur à l’audience multiplie les références au « chaos », à « l’ordre public » et à « l’autorité de l’État ». Les faits individuels sont systématiquement replacés dans le contexte général des violences. Et les demandes d’incarcération se succèdent.
« J’ai été bête, j’ai pris la barrière, je l’ai jetée »
Kilian est le premier à s’expliquer. Samedi, vers 18 h 20, place de la Résistance, il s’est saisi d’une barrière de chantier et l’a projetée en direction de policiers municipaux. Aucun agent n’a été touché. « Je suis arrivé, j’ai vu que ça tirait de partout. J’ai été bête, j’ai pris la barrière, je l’ai jetée », reconnaît-il. Le jeune homme affirme avoir voulu bloquer le passage des policiers, pas les blesser. Il explique être venu apporter du sérum physiologique à un ami avant de rejoindre la manifestation. Il dit avoir été emporté par l’effet de groupe.
Deux policiers municipaux, présents à l’audience, contestent sa version. « Si on ne l’avait pas vu, on aurait pris la barrière en pleine face », témoigne l’un d’eux. L’avocate de la Ville de Perpignan se montre catégorique : « Il voulait casser du flic ».

Le procureur, lui, s’attarde sur la tenue du prévenu. Vêtements noirs, lunettes de soleil, masque chirurgical. « Ça vous parle, les black blocs ? », l’interroge-t-il. Lorsque Kilian évoque ses remords et les 48 heures difficiles qu’il vient de passer en garde à vue, la réponse fuse : « J’en ai rien à faire », coupe le procureur.
« Que la justice soit cohérente ! »
Et pour le magistrat, le casier vierge du prévenu ne change rien. Le contexte impose une peine exemplaire. Six mois ferme avec mandat de dépôt (incarcération immédiate), interdiction de manifester pendant deux ans et privation de droits civiques sont demandés.
L’avocat de la défense, Me Nabil Belmokhtar, s’insurge : « On ne condamne pas sur des imaginations de ses intentions, mais sur des certitudes pénales ». L’avocat ne nie pas la faute de son client. Il parle d’une violence « stupide ». Mais refuse que Kilian paie pour toutes les dégradations du week-end.
Pourquoi faudrait-il soudain écarter son casier vierge, son emploi, sa situation familiale ? « Le même parquet invoquera pourtant ces éléments dans d’autres dossiers », souligne l’avocat, alors pourquoi juger différemment ici, interroge-t-il ? Et que deviendra ce jeune père si une incarcération lui fait perdre son travail ? « On va en faire quoi après ? Il est inconnu des services de police et on va l’envoyer en prison ? Si on était hors de ce cadre tout frais, les choses seraient différentes. Qu’il reçoive une peine oui, mais que la justice soit cohérente ! », plaide l’avocat.
Le tribunal présidé par Julie Delmas le reconnaît coupable. Six mois de prison, 1 000 euros d’amende, trois ans d’interdiction de manifester et 600 euros de dommages et intérêts pour chacun des deux policiers municipaux. Mais pas de mandat de dépôt. Kilian repart libre et devra rencontrer un juge de l’application des peines pour déterminer les modalités d’exécution de sa peine.
« J’ai mal à mon parquet. Mal à ma justice »
Le deuxième dossier concerne Nasdim, 21 ans, poursuivi pour des jets de projectiles contre quatre policiers. Le visage dissimulé, il aurait participé aux affrontements de samedi. Contrairement au premier dossier, aucune vidéo ne montre directement les faits reprochés.
À la barre, le jeune homme répond du bout des lèvres. Il reconnaît avoir renvoyé des grenades lacrymogènes, mais nie avoir voulu viser les policiers. Il conteste d’autres dégradations. Pourquoi avoir dissimulé son visage ? Pour éviter de se retrouver sur les réseaux sociaux, affirme-t-il. Quelles étaient ses revendications ? Le prix de l’essence, répond-il péniblement. La présidente finit par lui demander s’il se moque du tribunal. « Pas du tout », dit-il, avant d’exprimer ses regrets.
Me Maxime Falchi, avocat des quatre policiers constitués parties civiles, refuse pourtant de s’engager sur le terrain miné par le contexte national. « Je ne suis pas là pour faire de la politique », précise-t-il d’emblée. Pour lui, les violences ne sont ni plus ni moins justifiables selon le contexte dans lequel elles surviennent. Seuls les faits doivent compter.

Me Matthieu Vachet, avocat de Nasdim, monte alors au créneau. Il reproche au représentant du parquet d’avoir abandonné le principe d’individualisation de la peine. « Le ministère public décide d’être le porte-voix du ministère de la Justice, qui a décidé d’instaurer la sanction excessive comme un principe sacro-saint », tonne l’avocat.
« On a mis tout le monde dans le même sac. Avec une responsabilité collective qui n’existe pas. C’est dramatique. J’ai mal à mon parquet. Mal à ma justice », poursuit l’avocat. Il dénonce une justice sommée de répondre à des attentes politiques, à quelques mois de l’élection présidentielle de 2027.
Le tribunal condamne Nasdim à dix mois de prison, ainsi qu’à 1 500 euros d’amende et trois ans d’interdiction de manifester. Il devra également indemniser les quatre policiers à hauteur de 600 euros chacun. Mais la juridiction écarte, là encore, le mandat de dépôt, au regard de sa situation personnelle, le jeune homme étant inconnu des services et travaillant en CDI.
« Vous nous prenez pour des abrutis ? »
Troisième affaire. Mohamed, 22 ans, comparaît pour une tentative de vol de scooter commise en marge des violences. Contrairement aux deux précédents prévenus, il a déjà été condamné. Il travaille néanmoins en CDI comme livreur et sa famille est présente à l’audience.
Le substitut du procureur repart à l’offensive. « Vous nous prenez pour des abrutis ? », interroge-t-il en réponse aux déclarations du jeune homme qui reconnaît être sorti de chez lui avec une tenue foncée et des gants, mais sans intention de participer aux violences.
Le magistrat utilise les mêmes arguments et reproche à Mohamed d’avoir pris sa part dans le « chaos » de samedi. Le parquet requiert cinq mois de prison avec mandat de dépôt. Pour Me Nabil Belmokhtar, la limite est franchie. Son client doit répondre d’un vol de scooter, pas de l’ensemble des violences urbaines. Il évoque « un vol d’opportunité », aussi banal que stupide, mais qui ne révèle aucune dangerosité particulière. « Vous le condamnerez pour le vol, mais pas pour le contexte », plaide-t-il. L’avocat renverse l’accusation de chaos. Celui-ci apparaît aussi, selon lui, « lorsque l’on refuse d’appliquer normalement la loi pénale, quel que soit le camp auquel on appartient ». Le procureur tique mais ne répond pas.
Mohamed écope finalement de huit mois de prison, avec renvoi devant le juge de l’application des peines. Sans incarcération immédiate, donc.
Une justice ferme, mais pas aux ordres ?
Dans les couloirs du tribunal, les questionnements des avocats se poursuivent. Pendant une suspension d’audience, l’un d’eux souffle. « On ne peut pas requérir n’importe quoi ! Le procureur a une fonction politique, certes, mais pas ici, pas dans la salle d’audience… ». Il dénonce une opération de communication judiciaire. « Ces comparutions immédiates vont être médiatisées. Donc s’ils font ça, c’est pour que ce soit relayé. C’est de la politique, c’est de l’image ».
L’avocat pointe aussi le risque d’une justice à deux vitesses. « Juste après, on a une affaire de violences conjugales. Si le procureur ne demande pas de mandat de dépôt, ça voudra dire quoi ? Que frapper sa femme, c’est moins grave que de voler un scooter ? »
Le débat touche aux fondements de la justice pénale. Le garde des Sceaux peut adresser des instructions générales aux parquets, mais pas dans des affaires individuelles. Quant aux juges, ils doivent individualiser les peines en fonction des faits, des antécédents et de la personnalité des prévenus. Une exigence rappelée tout au long de l’audience par les avocats et que le tribunal semble avoir fait prévaloir en refusant les demandes d’incarcération immédiate, sans pour autant renoncer à des peines de prison ferme. « Sévérité, mais pas d’excès ! », résume un avocat à la sortie.
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