Article mis à jour le 13 septembre 2026 à 14:21
Pendant deux ans, le journaliste de Fakir, Pierre Joigneaux, est allé à la rencontre d’électeurs du Rassemblement national. Dans L’aRNaque sociale, il confronte leurs attentes aux votes du parti à l’Assemblée nationale et au Parlement européen. Salaires, loyers, valeur travail, peur du déclassement : il décrit un décalage qu’il veut rendre visible.
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Avant d’écrire son livre, l’auteur a multiplié les reportages de terrain, le porte-à-porte, les matins sur les marchés et les cafés dans les bars-tabacs. À ce matériau brut s’ajoutent une cinquantaine d’entretiens avec des sociologues, chercheurs et économistes, ainsi qu’un travail minutieux pour décortiquer les votes du RN.
Vous êtes allé rencontrer des électeurs RN dans plusieurs territoires, dont Le Barcarès, dans les Pyrénées-Orientales. Qu’est-ce qui a bousculé vos idées de départ ?
Ce qui m’a surtout frappé, c’est le fossé entre ce que les gens me disent, leurs attentes, et les votes du RN à l’Assemblée nationale ou au Parlement européen. Quand je montre ces votes en reportage, beaucoup ne me croient pas. Je vais alors sur le site de l’Assemblée pour leur montrer.
C’est là que je me suis dit qu’il y avait matière à parler d’« arnaque sociale ». Les gens ne savent pas que le RN a voté contre la hausse du Smic, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, contre le blocage des prix ou le gel des loyers… Tout en votant aussi contre le rétablissement de ISF (impôt sur la fortune, supprimé en 2018) et la taxe Zucman (proposition d’un impôt minimum de 2 % sur les très grandes fortunes).
Il y a aussi quelque chose qui revient tout le temps : le discours sur les « assistés ». Quand on travaille dur et qu’on n’arrive plus à vivre de son travail, voir quelqu’un qui ne travaille pas peut provoquer un sentiment d’injustice. Derrière, il y a une peur du déclassement, une « insécurité sociale » avec la crainte de perdre son emploi, de tomber soi-même. Cela peut aussi glisser vers le racisme, avec l’idée que les immigrés seraient tous des assistés. Le social et le racisme s’entremêlent. Il ne faut pas chercher à les opposer.
Vous êtes allé au Barcarès, où vous avez rencontré Vanessa, qui est à la fois syndiquée à la CGT et encartée au RN. Est-ce qu’elle incarne cette « arnaque sociale » ?
Oui, c’est un bon exemple. Elle me dit que Jordan Bardella « défend ceux qui bossent ». Quand je lui explique que le RN a voté contre la hausse du Smic ou contre l’indexation des salaires sur l’inflation, elle est déstabilisée. Même chose quand je lui parle de la rencontre de Marine Le Pen avec de très grands patrons : au début, elle ne me croit pas.
C’est aussi ce qui montre la difficulté du travail. On ne fait pas changer quelqu’un d’avis avec un argument sorti une fois. Avec Vanessa, j’y suis retourné, j’ai été invité chez elle, un lien de confiance s’est créé. Au bout de deux ans, ce qu’elle me disait n’était plus tout à fait ce qu’elle me disait au début. Il faut partir des priorités des gens et discuter à partir de là.
Marine Le Pen et Jordan Bardella sont des professionnels de la politique. Pourtant, ils sont perçus comme proches des « vrais gens ». Comment expliquer ce paradoxe ?
Le ras-le-bol des professionnels de la politique revient énormément. Beaucoup disent : « la gauche, la droite, on a déjà essayé. » Il y a notamment une responsabilité énorme du Parti socialiste quand il a été au pouvoir avec François Hollande. A force de déceptions, beaucoup finissent par mettre gauche et droite dans le même sac.
Mais il y a un paradoxe : Marine Le Pen est une professionnelle de la politique depuis quarante ans et Jordan Bardella n’a jamais travaillé en dehors de la politique puisqu’il y est entré à 19 ans.
Dans le livre, vous racontez cet échange avec Vanessa. Vous lui expliquez que le président du RN « n’a jamais bossé de sa vie », qu’il a « romancé son histoire ». Vous lui apprenez notamment que le père de Jordan Bardella était chef d’entreprise, qu’il vivait dans un quartier chic, qu’il lui a offert une voiture et un voyage à Miami pour ses 18 ans, qu’il lui a donné son appartement, mais aussi alimenté son compte en banque…
Oui, Bardella a réussi à se forger une image différente. Mais aujourd’hui, le vernis social de est en train de craquer.
J’ai néanmoins une crainte : que les dirigeants du RN se répartissent les rôles. Bardella peut s’adresser davantage aux grands patrons et à la droite classique, pendant que Marine Le Pen conserve une image plus sociale auprès de la base populaire. Le RN devient un parti « attrape-tout ».
Dans les Pyrénées-Orientales, le RN est particulièrement fort. Qu’est-ce qui nourrit selon vous ce vote ?
Il faut éviter de chercher une cause unique. L’exemple de Vanessa montre précisément comment les dimensions sociales et identitaires se mélangent. Elle travaille depuis des années, se lève très tôt, voit son salaire stagner alors que les prix augmentent, et dans le même temps, elle développe un discours sur les « assistés » et les immigrés. On retrouve cette peur de tomber, ce sentiment de ne plus vivre correctement de son travail.
C’est pour cela que je pense qu’il faut repartir des priorités concrètes des gens. Si leur priorité, c’est le salaire, le logement ou les prix, alors on peut mettre sur la table ce que vote réellement le RN sur ces sujets. C’est un travail de fourmi, mais je ne vois pas comment faire autrement qu’en allant parler et écouter.
Vous mettez en exergue cinquante votes du RN qui vont à l’encontre de ses électeurs. Lequel résume le mieux cette « arnaque sociale », selon vous ?
Sur le travail, le vote du 20 juillet 2022 contre la hausse du Smic et contre l’indexation des salaires sur l’inflation est central. L’indexation est importante parce qu’elle concerne tous les salariés, pas seulement ceux au Smic. Je citerais aussi le gel des loyers, parce que le logement est devenu le premier poste de dépense des classes populaires.
De l’autre côté, il y a les votes contre le rétablissement de l’ISF et contre la taxe Zucman. Ils montrent le rapprochement avec le capital et constituent aussi des revirements du RN. Et, plus symboliquement, il y a les votes pour protéger les yachts et les jets privés. C’est très parlant quand, dans le même temps, le parti explique qu’il défend « les gens ».
Pourquoi ne pas avoir donné directement la parole aux dirigeants du RN ?
Parce qu’on les entend déjà énormément. J’écoute Marine Le Pen et Jordan Bardella depuis des années, je lis leurs programmes, leurs déclarations, leurs discours. Ce qui m’intéressait davantage, c’était d’aller voir les gens qui votent pour eux.
On parle souvent à la place de ces électeurs, mais on les entend finalement assez peu. Je voulais vraiment que le livre parte de leurs propos. Confronter directement les dirigeants du RN aux contradictions relevées pourrait être intéressant dans un second temps. Mais pour ce livre, ce choix ne s’est pas imposé : je voulais partir des gens.
Rencontre publique à Perpignan, mardi 15 septembre à 19h
Pierre Joigneaux débute la promotion de son livre dans les Pyrénées-Orientales. Un choix logique et assumé, le département faisant parti des lieux cités dans l’ouvrage. Cette rencontre se déroulera au Nautilus, 20 rue Jules Verne à Perpignan, mardi 15 septembre, à 19h.
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