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Libération de Perpignan le 19 août 1944 : il reconstitue l’incroyable parcours de son père, héros discret face à l’envahisseur

Une arme volée aux Allemands, une revanche sur l’histoire familiale, une fusillade au cœur de Perpignan… À plus de 70 ans, le Catalan Albert Forcade finit de boucler la trajectoire d’un père qu’il n’a presque pas connu, au travers d’une enquête où les fragments s’assemblent, jusqu’à reconstituer le puzzle. Qui est ce combattant de la Libération dont on ne sait trouver de lien avec la Résistance ?

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« Si vous n’écrivez pas cette histoire, si vous ne coupez pas le lien, ce qui vous est arrivé va se transmettre. » C’est une psychologue qui suggère à Albert Forcade de se pencher sur cette histoire familiale reposant sur des non-dits. Bouleversé par les conflits actuels, et notamment par les massacres d’enfants en Palestine, l’homme réalise que son émotion fait écho à son histoire trop longtemps étouffée. La guerre et l’absence, l’enfance touchée, comme un cycle à briser.

À propos de son père qui porte son nom et son prénom, décédé quand il avait trois ans, il n’avait entendu que des bribes de situations entre les silences lors des repas de famille. Albert Forcade fils entame alors une investigation. Il recoupe les récits, se rend aux archives locales, exhume des coupures de presse, des courriers et des photos.

Le soldat allemand qui parle catalan en Belgique… et les clés du cachot

Son grand-père avait combattu en 14-18. Il était revenu appesanti des horreurs des tranchées, et d’un certain pétainisme qui ne survivra pas à la génération suivante. Lors de la Seconde Guerre mondiale, c’est le père qui rejoint à son tour l’armée et qui est fait prisonnier par les Allemands en Belgique, suite à la débâcle dans le nord. La famille racontera l’anecdote de cette sentinelle allemande qui le fixe alors et lui pose une question en catalan. Les deux hommes auraient fréquenté avant guerre l’ancien collège communal de Perpignan, sur la dalle Arago, ancêtre du lycée Arago. Deux jours plus tard, la porte du cachot n’est curieusement plus verrouillée. Un geste de l’Allemand ?

Avec un ami, Albert Forcade père s’empresse alors de fuir et rejoint Lyon à pied, puis prend le train pour rentrer à Perpignan, où il fera profil bas. « Il était clandestin chez lui. C’est fou. »

Nous sommes en 1940. L’homme est discret, mais Albert fils retrouvera néanmoins des indices qui montrent que la guerre ne l’a jamais quitté. Ce courrier où il s’insurge d’un Perpignanais qui pousse un autre à rejoindre le Service du Travail Obligatoire pour l’Allemagne nazie à sa place. Ce plan d’état-major de la zone frontière jusqu’à Barcelone qu’il garde précieusement. Cette rancœur qui le hante, alimentée par la déportation de proches.

La maison close de tous les secrets

À cette époque, la famille Forcade vit près de la place Catalogne, jouxtant la villa Marguerite, une maison close où règnent les confidences. « Cette maison en a vu, des choses ! » On y croise Allemands et Français, aristocrates et soldats, tandis que dans le sous-sol un chef de la résistance était hébergé et l’on menait des discussions plus ou moins séditieuses. Albert Forcade fréquentait le lieu, et y a peut-être échangé de précieuses informations.

Le 18 août 1944, Albert Forcade invite une certaine Suzanne au café La Rotonde de Perpignan. Ce sera la maman d’Albert fils. Et ce jour-là, un homme les rejoint pour lâcher les mots suivants : « c’est pour demain. »

Le lendemain matin, l’ordre d’évacuation est donné. Les soldats allemands doivent rejoindre le front de Normandie en urgence. Port-Vendres est ravagé puis évacué, et les troupes occupantes préparent un regroupement à Perpignan avant le départ. Les maquisards du département, eux, comptent bien en découdre et s’organisent pour rejoindre la ville.

Un cadavre dans une charrette, et l’arme qui fera l’opportunité

À l’aube, Albert Forcade père aurait alors repéré un soldat allemand effondré sur une charrette au niveau du boulevard des Pyrénées, au niveau des actuels locaux de l’Indépendant et proche de la villa Marguerite. En se cachant dans la Basse, il récupère un fusil-mitrailleur près du corps inanimé. Si des éléments de cette histoire se répètent dans la famille, parfois pris pour des affabulations, le fils n’en aura la preuve qu’en faisant analyser bien plus tard une photo de la Libération. Son père apparaît en photo, attendant les remerciements du préfet, une arme le long de sa jambe. Un spécialiste confirmera, à l’arrondi du chargeur, que c’est bien un fusil allemand.

Mais pourquoi cet homme qui n’appartient à aucun maquis, aucune résistance connue, décide soudain d’utiliser l’arme ? Il faut recomposer cette journée folle. Ce 19 août, des explosions retentissent du côté de la gare SNCF. Albert Forcade, équipé du fusil-mitrailleur, contourne le poste de la Gestapo par la rue Courteline. Ils ont entendu parler de trains allemands qui viendraient de Port-Vendres. A la gare, des enfants passent la tête par les soupiraux depuis l’ancien tunnel sous les voies et confirment les craintes : il y a bien des trains chargés d’Allemands. Albert et son ami Ignace se postent un temps, mais les trains repartiront vers Narbonne.

Abattre les Allemands avant qu’ils ne franchissent le pont

Certains des enfants trouvent des grenades et s’en mettent plein les poches, comme si c’étaient des jouets. Pendant ce temps, les troupes allemandes locales se réunissent près du Castillet, pour une fuite par le pont Joffre, unique passage pour franchir la Têt.

Le photographe Auguste Chauvin témoigne alors de la présence d’Albert arrivant par le boulevard Clemenceau pour rejoindre les résistants près du pont Magenta sur la Basse. Avec son fusil pris à l’ennemi, il prend part alors aux tirs qui mitraillent l’occupant. Nombre d’Allemands tomberont sous les tirs. Une munition allemande, mais venant du côté résistant, atteindra mortellement un tailleur perpignanais, dans son appartement au-dessus du café. Balle perdue, ou règlement de comptes au passage ? Les archives du commissariat de l’époque semblent introuvables.

« Aujourd’hui tous les acteurs ou témoins ont disparu. Mon père n’a jamais rien revendiqué dans l’après-guerre. »

Albert décède de maladie onze ans plus tard. Une mystérieuse demande de reconnaissance, avec son nom et ses prénoms, sera cependant déposée par un inconnu un an après le décès, sous la marque du maquis de Rabouillet auquel Albert Forcade n’aurait jamais participé. Une tentative de récupérer une pension ?

« C’est tout simplement une révolte personnelle »

De la libération de Perpignan demeurent des archives et récits connus et d’autres, comme celui d’Albert Forcade, bien plus discrets. « Il m’a fallu cinquante ans de recherches. » Une enquête familiale qui vient apaiser un traumatisme, et qu’Albert fils transmet désormais, comme un jeu de piste expurgé de la noirceur et des doutes.

Avec son propre petit-fils, il refait les trajets, vérifie les distances de tir, les horaires, photographie les lieux. Pour Albert Forcade fils, les actes de son père sont moins patriotiques qu’intimes. « Je pense que ce sont toutes les angoisses qu’il a accumulées dans son âme. Son père absent pendant la Première guerre, un proche déporté, lui-même prisonnier… C’est tout simplement une révolte personnelle. »

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