Article mis à jour le 16 avril 2026 à 08:00
Le dispositif Intermède accompagne au quotidien les mineures et jeunes majeures victimes d’exploitation sexuelle à Perpignan. Lors d’une conférence ce mardi 14 avril organisée à l’Institut régional du travail social (IRTS) de Perpignan par l’association Enfance en Danger, éducatrices et psychologues ont détaillé leur méthode. Elles ont appelé à un accompagnement des proxénètes et clients sur le territoire. Photo d’illustration © Unsplash / Nate Neelson.
C’est une problématique si tentaculaire qu’il semble impossible d’y mettre fin. Aux croisements des questions d’emprise, de précarité et de santé mentale, physique et sexuelle, l’exploitation sexuelle des mineurs et jeunes majeurs continue d’augmenter, avec des victimes toujours plus jeunes. Le dispositif Intermède identifie 115 victimes sur le territoire, dont la grande majorité sont des jeunes filles. En moyenne, l’âge d’entrée en prostitution est de 15 ans, les professionnelles citent des cas de victimes âgées de 11 ans.
Argent, rue, réseaux internationaux : une série de clichés à déconstruire
L’équipe composée d’éducatrices et de psychologues fait partie du service de prévention de l’Enfance catalane. Elle est sur le terrain à Perpignan depuis trois ans, en journée, et deux soirs par semaine. À partir de cette expérience, elles ont pu dresser un bilan de leurs expériences, et éradiquer certaines représentations. « La prostitution des mineurs ne ressemble pas à ce qu’on connait », explique Mathilde Rodriguez, coordinatrice du centre de ressources Sentinelle qui vise à sensibiliser sur la question. « Les jeunes que nous suivons n’ont pas d’argent », poursuit-elle pour contrer le mythe d’une prostitution qui permettrait d’obtenir de grandes sommes.
Autres points : les jeunes sont rarement exploités au sein de réseaux nationaux et internationaux. « Trois personnes suffisent : une victime, un proxénète et un client. » Dans la majorité des cas, les jeunes sont victimes d’un « lover boy », une figure de petit ami qui exploite ces jeunes après avoir repéré des signes de vulnérabilité. « Ce sont des personnes qui savent très bien feindre l’empathie », explique Carla Daguenet, psychologue du dispositif Intermède. En créant un lien de confiance avec leurs victimes, ils répondent souvent à un besoin de protection.
« Se mettent alors en place les mécanismes d’isolement, de dépendance affective et de manipulation, poursuit la psychologue. C’est aussi pour cela que la plupart de nos jeunes ne s’estiment pas en situation de prostitution. » Les premiers contacts vont généralement concerner d’autres aspects de leur quotidien. Le suivi consiste en grande partie à permettre aux jeunes de réaccéder à des activités de leur âge et à construire un projet.
Intermède consolide sa présence en ligne
Intermède doit s’adapter à ces spécificités. « Comme la prostitution n’est pas de rue, on ne les découvre pas en rue », détaille Mathilde Rodriguez. Il s’agit souvent d’actes plus discrets avec des premiers contacts en ligne ou directement dans des lieux privés. Les jeunes sont souvent orientés par un réseau de partenaires, parmi lesquels les centres de dépistage et de santé sexuelle comme le CIDFF, les associations d’accompagnement contre les addictions, le réseau de la protection de l’enfance ou encore les centres d’accueil pour victimes de violences. « On va rencontrer les jeunes lors de moments d’errance ou de fugue éventuellement. Si on les croise, on passe du temps avec elles. On leur laisse le choix, ce qui leur rend une certaine subjectivité. »
« Le viol est un évènement à haut potentiel traumatique. Ça atteint l’identité même de la personne, elle est déshumanisée. »
Si les travailleuses du dispositif sont équipées de comptes Snapchat, « l’aller vers numérique est encore à construire chez Intermède », reconnaît Mathilde Rodriguez. En adoptant les mêmes méthodes qu’à l’extérieur, l’équipe souhaiterait approcher les jeunes sur des messageries ou réseaux sociaux.
L’équipe met l’accent sur l’importance de laisser le temps aux jeunes, qui ne posent que très rarement les mots de « prostitution » ou « exploitation » sur leur situation. « On peut ne pas avoir de nouvelles pendant des mois. On ne sait pas où est le jeune. L’important est de rester présent s’il revient. Ainsi, on évite toute rupture de lien. » La majorité des jeunes ne se considère pas victime. Un obstacle qui va souvent conditionner leur suivi. Les parcours de sorties de prostitution, par exemple, que mettent en place le CIDFF et l’APEX, impliquent de reconnaitre la situation de prostitution. De la même manière, rares sont les victimes qui portent plainte.
Se pencher sur les proxénètes et les clients pour lutter contre la récidive
Confrontées à la violence de l’emprise subie par les victimes, les travailleuses d’Intermède confient se questionner de plus en plus sur la nécessité de prendre en charge les proxénètes. « Protéger les victimes, c’est aussi responsabiliser les auteurs », assène Mathilde Rodriguez. Pour prévenir la récidive et déconstruire les comportements violents, le suivi des auteurs leur semble central. Si effectifs et moyens manquent pour le moment, il pourrait s’agir d’imaginer des groupes de paroles sur le modèle de ce qui existe pour les auteurs de violences intrafamiliales.
À cela s’ajoute l’immense travail à faire au niveau des clients, rarement arrêtés et punis, 10 ans après la mise en place d’une loi pénalisant le recours à la prostitution. Intermède identifie des personnes de tous milieux, uniquement des hommes sur leur secteur. Pour eux aussi, les travailleuses du dispositif voient bien comment un accompagnement pourrait éviter la récidive. D’autant plus que victimes et auteurs partagent souvent un passé traumatique. Mais ces dispositifs ne sont encore que des hypothèses dans le département. Si la sensibilisation se structure lentement, il reste encore un sentiment d’agir trop tard, sans moyens de prévention suffisants.
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