Traverser les Pyrénées de la côte basque jusqu’à Banyuls-sur-Mer en suivant le sentier GR10 balisé ? Trop classique, pas assez aventureux. Pourquoi ne pas tenter la « HRP » ou Haute Route Pyrénéenne, qui consiste à parcourir le massif hors piste, sur plus d’un mois en restant aux altitudes maximum… Journaliste radio et autrice, ayant vécu cinq ans dans les Pyrénées-Orientales, Marion Paquet publie « Tels des Sisyphe heureux », premier roman qui parle surtout d’échapper à l’ordinaire. Ou peut être de retrouver là-haut l’ordinaire qui nous manquait. Photo de une © Simon Pouyet
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Fin XIXe naît le courant romantique du « pyrénéisme », à la croisée du sport et de l’art. Il s’agit de réaliser une œuvre suite à son expérience contemplative dans les Pyrénées. C’est un peu l’esprit dans lequel s’inscrit Marion Paquet. Si son expérience en trail et en montagne n’est plus à démontrer, il n’est pas question de performance dans l’ouvrage. « Mais combien de temps a duré la traversée ? » lui demande-t-on. A peu près un mois et demi en 2021, en itinérance, la tente sur le dos. Elle ne sait pas exactement. Elle a perdu la notion du temps et ça ne comptait pas vraiment, sur les sommets. « Mais combien de kilomètres, quel dénivelé ? » Aucune idée. La HRP, c’est ajuster son itinéraire au jour le jour, par les crêtes.
Un massif où l’on se sent chez soi
Oser suspendre ses activités professionnelles pour vivre immédiatement ce qu’on risque de différer éternellement. C’est un peu ce qui a poussé Marion à rompre le lien avec les villes et les plaines pour cheminer avec son ami Simon. Avoir vécu dans les Pyrénées-Orientales a clairement joué pour le choix du massif. « Je m’y sens bien, comme si j’y étais chez moi. c’est un ressenti assez étrange. Prendre le temps de faire la traversée intégrale est apparu d’une évidence folle. »

En démarrant côté basque, elle est d’ailleurs impatiente de retrouver les paysages plus minéraux à l’est du massif. « Dans les Pyrénées-Orientales, on trouve très vite une atmosphère de haute montagne, sans être trop hostile non plus. On peut faire le Carlit à la journée. Et comparé aux Alpes, les Pyrénées sont un massif encore assez sauvage. Nous avons parfois passé plusieurs jours sans croiser personne. »
« Le plus grand exploit est de se donner le temps »
Une quinzaine de kilos sur le dos, un réchaud à bois pour économiser quelques grammes, des réserves d’eau et de nourriture déshydratée à déterminer entre chaque ravitaillement… Départ d’Hendaye un 15 juillet. « Le but n’était pas d’aller le plus vite possible mais de prendre le temps de m’imprégner de ces montagnes et de rester le plus haut possible. Dans ce type d’aventure, aujourd’hui, le plus grand exploit est de se donner le temps. J’ai conscience que la vie est courte et que demain tout peut s’arrêter. Le photographe Georges Bartoli m’a dit un jour ‘tu sais Marion, on réalise qu’on est vieux quand on prend conscience qu’on n’arrivera pas à faire tout ce qu’on voulait dans une vie.' »
Quelques orages et coups de fatigue émaillent le parcours, une tente qui se déchire, ou encore ce mur détrempé à escalader sous les nuages noirs, qui mobilise toutes les ressources. Mais seule la chaleur amènera, l’espace d’un instant, un vrai doute. Même en altitude, même il y a cinq ans, le dérèglement climatique est perceptible. « Nous avons été surpris par cette chaleur que je n’avais jamais connue en montagne à ces altitudes. C’était fou. »
Les « HRPistes » qui se reconnaissent à leurs apparences de sauvages
Au fil de la marche, des baignades dans les torrents, des arrêts sur image, Marion remplit un carnet de mots et peu à peu l’écriture se libère. Comme si la montagne débloquait quelque chose. Elle ne le sait pas encore, mais la matière de son livre est là. « Il y a eu l’idée d’apporter un peu de beauté, de réflexion. Et c’est aussi une partie de ma philosophie de la pratique de la montagne. Le fait d’être en itinérance apporte moins d’injonction de faire des étapes, de réserver dans les refuges. » Sans balisage, Marion Paquet se sent plus actrice de son aventure, choisit les passages au gré de la météo, ne planifie pas. Elle croise des Allemands, des Tchèques, un Palestinien…


« La HRP est très réputée à l’étranger. Cela forme une petite communauté de HRPistes, on se reconnaît à notre allure ! Les hommes ont une barbe de plusieurs jours, on a l’impression d’être partis depuis des mois alors que ceux du GR10 sont tout propres, ils semblent être partis la veille. » Elle croise Annie, femme seule qui ne bivouaque que dans les cailloux près des sommets. Ou Tiphaine et Sophie, qui se sont rencontrées sur le chemin et ont décidé de traverser ensemble.
A plusieurs reprises dans l’ouvrage, notre marcheuse raconte ses difficultés à lâcher le numérique, avec un smartphone qu’elle charge sur de petits panneaux solaires.
« J’ai dû me forcer à ne pas aller sur les réseaux sociaux. Ce n’est pas qu’on a envie, mais c’est un réflexe, le doigt va tout seul sur les icônes. »
Une prise de conscience de ces usages si automatiques. Mais peu à peu, le mode avion activé, vient la déconnexion, tout autant addictive.
Comme un esquif dans les nuages
De quoi profiter pleinement de moments magiques, dont les fameuses mers de nuages. Celle du pic du Midi d’Ossau, qui emplissait la vallée. « Nous marchions dans le brouillard, qui est descendu d’un coup de quelques mètres et qui est devenu une énorme mer de nuages. Nous étions sur un éperon rocheux, comme un petit bateau au milieu d’un océan. Il n’y avait rien d’autre que nous et le silence. J’en ai pleuré. »
La traversée rappelle à Marion le besoin de vivre une chose à la fois, sans notification sur son téléphone. « Aujourd’hui on ne prend plus le temps, on est dans des rythmes infernaux où tout est planifié. Je crois qu’il y a quelque chose de vital dans ce contact avec la nature. Il y est prouvé scientifiquement qu’il y a des molécules chimiques dans les arbres qui font qu’on se sent bien. » Sur les crêtes, Marion Paquet se sent apaisée, liée à la seule préoccupation de marcher, trouver de l’eau, manger. Loin d’une actualité anxiogène. Elle se souvient que l’humain a besoin de peu et qu’une douche chaude est un luxe.
« Nous étions deux mais nous parlions peu. On a le temps de développer sa pensée. Cela fait prendre du recul et ce qu’on a laissé en bas paraît moins grave. »
Lever de soleil au Canigou, cadeau de fin de voyage
Le retour se fait par les Pyrénées-Orientales qu’elle connaît si bien. Une dernière étape qui la gratifiera d’une rencontre avec les isards, qui s’approchent à quelques mètres de la tente, ou de ce lever de soleil au sommet du Canigou. « J’ai rangé les cartes, je connaissais les chemins par coeur. Mais je n’ai pas du tout été blasée. »
Descente par le Vallespir puis les Albères avec un passage au Néoulous avant de rejoindre la civilisation à Banyuls-sur-Mer. « On sait que la fin est là et on n’a plus envie de descendre. » Dans la station balnéaire, l’eau tant attendue est trop salée, trop chaude, trop étrange. La foule déboussole. Les téléphones brisent le silence.


Déjà retentit l’appel de la montagne. Un appel que Marion Paquet tente de transmettre dans son ouvrage « Tels des Sisyphe heureux », qui paraît ce jeudi 10 septembre aux éditions Suzac.
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