Un « laboratoire d’innovation pédagogique ». C’est ainsi que Céline Sala-Pons qualifie le mémorial du camp de Rivesaltes, camp militaire devenu camp d’internement pour les réfugiés espagnols dans les années 40, puis outil du régime de Vichy dans la déportation des Juifs et des Tsiganes avant d’accueillir les Harkis après la fin de la guerre d’Algérie.
Alors que le site vient de signer une convention unique en France avec l’Éducation nationale, sa directrice reconnaît un lieu crucial dans la formation de l’esprit critique et la transmission d’une histoire parfois instrumentalisée. Interview.
Le camp de Rivesaltes devient un site pilote de la politique d’éducation à la mémoire et à la citoyenneté. Que va permettre la signature de cette convention unique en France ?
Nous devenons un lieu de référence en Europe. Je vois cette signature comme une marque de confiance mutuelle. On va conforter ce qui est en place, mais aussi missionner un nouvel enseignant dès septembre, en plus des trois qui sont déjà à la tâche une journée par semaine.
On se projette donc sur les cinq prochaines années avec des ambitions renouvelées et amplifiées autour de quatre axes principaux. Déjà, le renforcement de l’inclusivité du lieu. Il faut qu’on puisse s’adresser à des publics en situation de handicap ou éloignés de la culture. Des classes d’enfants sourds, par exemple. Deuxième axe. Il faut rapprocher le mémorial des établissements qui ne peuvent pas s’y rendre. Nous avons l’ambition de structurer un service de ressources itinérantes, une sorte de mémobus, qui pourrait irriguer le territoire. Ce n’est qu’une piste de réflexion, pour l’heure, mais la perspective est exaltante. Il pourrait se déplacer dans les écoles, les médiathèques, sur les zones rurales comme le Vallespir ou la Cerdagne.
Troisième axe : la coopération. Il s’agit de favoriser les croisements entre établissements scolaires, artistes créateurs, mais aussi de s’ouvrir sur la société civile. Enfin, le quatrième point, c’est l’internationalisation. Nous voulons façonner des projets scolaires internationaux qui contribuent à la construction d’une identité et d’une citoyenneté européenne.
Plus de la moitié des visiteurs du mémorial ont moins de 18 ans. Depuis 3 ans, vous avez fait de l’accueil des écoles maternelle et élémentaire une priorité. Pourquoi ?
J’ai été pendant 17 ans formatrice, dans le cadre de l’Institut national de formation des professeurs des écoles. J’y ai appris que le vivre-ensemble s’acquiert. Et que les politiques de lutte contre les discriminations, contre les racismes et contre l’antisémitisme sont les plus efficaces avec de jeunes publics. Nous sommes en train de refondre l’exposition permanente. Un parcours leur sera dédié.
Comment transmettre des histoires telles que celle de l’antisémitisme ou des racismes à des enfants en si bas âges ?
On ne présente pas d’images violentes au mémorial. C’est un parti pris. L’idée, c’est de transmettre sans traumatiser. En maternelle, un enfant viendra assister à un spectacle, puis il reviendra à 8, 14 et 18 ans avec une autre entrée pédagogique, dans une forme de compagnonnage émotionnel et éducatif.
Nous faisons une immense confiance aux jeunes. Nous les considérons comme des ambassadeurs du mémorial, en leur remettant une carte qui leur permet d’inviter un adulte de leur famille pour une prochaine visite. On est dans une inversion des chaînes de transmission.
Aujourd’hui, l’histoire des migrations et des identités est régulièrement au centre du débat public. Comment le mémorial peut-il contribuer à lutter contre des instrumentalisations de l’histoire ?
À l’échelle du mémorial, nous n’observons pas de recrudescence du négationnisme ou de la falsification des faits de l’histoire. Cela s’explique d’abord par la présence du passé. On arrive sur le plus grand camp de l’Europe de l’Ouest, où les vestiges sont encore visibles. Nier ce qu’on a sous les yeux, c’est difficile. Mémoire des Espagnols, des nomades, des Tsiganes, des Juifs, des Harkis, des soldats coloniaux, des Guinéens jusqu’à, finalement, des étrangers en situation irrégulière. C’est un nœud mémoriel sans équivalent en Europe qui a été le théâtre des malheurs du 20ᵉ siècle.
Une autre explication réside dans l’approche universaliste de l’établissement. Elle est propice à la convergence et à l’apaisement mémoriel. On ne fait pas la leçon, mais on cherche à développer l’esprit critique et l’introspection.
En octobre dernier, la mémorial a été la cible d’attaques de l’extrême droite. Laurent Jacobelli, député du Rassemblement national, a qualifié le lieu de « temple du gauchisme » et du « wokisme »avec des positions « pro-migrants », fustigeant notamment la diffusion d’un documentaire sur les communautés LGBT fuyant l’Ouganda. Quelle position tient le mémorial face à ces invectives ?
Je crois que cette séquence est terminée. Elle a tourné court, avec une réponse des collectivités fondatrices. La force du lieu, sa crédibilité, c’est sa neutralité, ce millefeuille mémoriel. Ici, tout est sourcé. Cela repose sur la rigueur de notre conseil scientifique. C’est le seul axe possible dans le contexte actuel, contre la désinformation. La fréquentation a augmenté de 68% en quatre ans. On voit bien que le mémorial répond à une demande sociétale, un besoin de sortir des autres formes de médias pour penser par soi-même. C’est particulièrement exaltant pour nous d’amener une société à la réflexion. L’histoire du lieu le mérite.
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