Article mis à jour le 2 juillet 2026 à 12:09
Derrière une plaque sur la façade, rue Jeanne d’Arc près du Castillet à Perpignan, se niche une bouteille contenant les noms de cent bénévoles qui ont réalisé les fondations. Voilà plus de 106 ans que la communauté espagnole a bâti son Centro à Perpignan, sur ses fonds propres. Le lieu a traversé les conflits, été refuge ou siège de l’assistance face aux totalitarismes, avant d’être un carrefour de culture cosmopolite. Voici son histoire.
Les plus anciens ont peut-être connu le Drouot, le Métropolis, l’Indians Club, le Goya ou le Madison Bar, les discothèques abritées dans les années 1960 à 1990 au cœur des 1500 mètres carrés du Centro Espagnol. La décoration n’a pas bougé, on se croirait transporté dans le temps. Et surtout, l’on y danse encore. Ignorés de l’extérieur, les pas du flamenco et tant d’autres résonnent toujours sur les carreaux. Même chose pour le bar attenant au bâtiment, avec ses banquettes, son comptoir chromé et ses calandres de voitures américaines, qui semblent tout droit sortis d’un film.



Ce n’est qu’un pan d’une trajectoire folle du Centro Espagnol, que nous raconte la présidente actuelle Rose Denis Rodriguez. Tout commence par une mutuelle destinée à la communauté des travailleurs espagnols, à une époque où c’est le seul recours pour financer les dépenses de santé, bien avant la Sécurité sociale. Près d’un quart de la population locale de la fin du XIXe siècle est alors composée d’Espagnols. Fatigués de se réunir dans des cafés, ils se cotisent et construisent eux-mêmes un lieu de rassemblement à Perpignan, dans un quartier qui commence à peine à naître au-delà des remparts. La première pierre sera posée en 1920. Nous sommes dans les Années Folles et au début du style art déco. Déjà le Centro propose des cours de français, de la danse, des chorales. Il accueillera plus tard un club de foot et un club de boxe.
Des lettres d’enfants déracinés. « Je vous écris pour vous dire que je suis bien »
Au début de la guerre civile espagnole en 1936, il s’agit de mettre à l’abri les enfants de Républicains. Ils arrivent par vagues dans les Pyrénées-Orientales, essentiellement des garçons de 9 à 12 ans. Une partie se retrouve dans des colonies à Prats-de-Mollo et à Port-Vendres, en attendant des familles d’accueil. Le Centro Espagnol stoppe ses activités culturelles et s’efforce alors d’aider et d’orienter. On construit un plancher supplémentaire dans le bâtiment pour accueillir des enfants. On retrouve encore leurs lettres poignantes à leurs parents, qu’ils ne reverront pas tous.
Un exil comme un écho aux migrations actuelles. « C’est toujours pareil » s’attriste Rose Denis Rodriguez, en dépliant ce courrier du petit José Garcia qui rassure ses parents restés à Barcelone en 1938. L’enfant raconte. « Je vous écris pour vous dire que je suis bien, nous sommes très près de l’Espagne. Ma sœur a été emmenée dans un autre centre. Je suis arrivé à Perpignan le jeudi à 5h, on m’a donné un pantalon blanc. Nous mangeons beaucoup et nous sommes tranquilles. » Le Centro Espagnol a aussi joué un rôle de facilitateur à la fin de la guerre, lors de la Retirada. « Les enfants faisaient des collectes de lait, de sucre… »



Pendant la seconde guerre mondiale, les locaux sont prêtés à la Croix-Rouge, qui rechignera à les rendre à la libération. Le tribunal tranchera en faveur du Centro Espagnol, qui devient ensuite un important centre culturel, multiplie les activités, les bals, le cinéma, le carnaval… « Ce n’était encore ouvert qu’aux Espagnols. » Communistes, anarchistes, catalanistes se retrouvent dans une après-guerre ruinée, malgré des idées parfois très différentes, mais toujours progressistes. Pas question de devenir une « Casa d’Espagne » comme le voulait Franco.
Vers un centre humaniste de la culture où les langues et les talents se croisent
Plus tard, le Centro s’ouvrira à tous les publics et depuis les années 2000 il devient une sorte de nœud multiculturel assez fascinant au cœur de Perpignan. « Il y a des maghrébins, des latinos qui viennent travailler la terre, un échange migratoire assez génial. » Si l’on n’oublie pas l’histoire des origines et les fêtes traditionnelles, on y enseigne pour tous l’espagnol, le catalan, l’anglais et le français. Voyages culturels, conférences, cafés littéraires, danse, théâtre, chorale, tricot, informatique, généalogie, peinture, jeux… Le Centro Espagnol compte aujourd’hui 1200 adhérents et pas moins de 40 ateliers.

Martine Ruiz enseigne le français. Ce jour-là, dans sa classe, des Belges, Anglais et Portugais, un Turc, une Brésilienne… « Ils ont tellement envie d’apprendre. J’avais des Ukrainiennes qui traduisaient pour une Russe. C’est magnifique. » Les cours sont proposés à des tarifs plus qu’abordables, et certains ne coûtent que l’adhésion au Centro, soit 50 euros par an.
Aujourd’hui, alors que l’extérieur vient d’être restauré, le Centro Espagnol souffre encore d’un manque de notoriété. Combien de Perpignanais circulent près des remparts sans deviner les trésors et l’histoire du site ? « On réfléchit beaucoup à l’avenir du centre » explique Rose Denis Rodriguez. Développer encore les activités, passer le flambeau à de nouveau bénévoles. Faites donc un tour du côté du Centro… Des activités aussi riches pour une adhésion dérisoire, c’est comme une résistance à une culture de consommation, pour retrouver celle du partage.
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