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Perpignan | Le collège Jean Moulin à l’heure de la lutte des classes… adaptées

Jeudi 27 janvier, 9 heures, collège Jean Moulin de Perpignan, salle des profs. L’ambiance est à la lutte. Ils sont une bonne douzaine d’enseignant.es à s’affairer à la préparation des pancartes, en vue d’une contestation bien locale, et en bordure de la manifestation interprofessionnelle du jour : « St-Jacques, les oubliés de la Rep-ublique » peut-on lire comme message; ou encore, « Non à l’inclusion low-cost !« 

En question : la suppression des classes adaptées pour les élèves non-francophones et/ou issues de la communauté gitane de St-Jacques et St-Mathieu, et dictée par la Direction des Services Départementaux de l’Éducation Nationale des Pyrénées-Orientales (DSDEN66), pour la rentrée 2022. C’est un bras de fer sensible sur fond de communautarisme. Entre volonté théorique d’intégration et dures réalités du terrain.

♦ Un travail adapté et une relation humaine avec ses propres codes

Car le collège Jean Moulin est notamment connu pour l’accompagnement de ces élèves en Groupe d’Enseignement Spécifique (GES) ou en Unité Pédagogique pour les Élèves Allophones Arrivants (UPE2A). Ceux de la communauté gitane ayant dû faire, au préalable, leur primaire à l’école La Miranda – dont le journal d’investigation Médiapart avait fait un portrait en avril dernier.

Vingt-cinq fonctionnaires du collège les accompagnent alors (sur un total de 51 enseignant.es titulaires), directement ou indirectement, sur la base de 82 heures hebdomadaires. Leur mission : l’assimilation progressive de ce public tout au long des quatre années. Notamment, et en plus des heures en classe, via les ateliers « Arts pluriels ». Un parcours culturel et pédagogique alimenté de sorties diverses (musée, théâtre, médiathèque, éducation sociale, cinéma, etc).

C’est un travail adapté – et une relation humaine avec ses propres codes – que ce collège perpignanais maîtrise depuis plusieurs décennies. « Au fil des années, on devient très proches, partage l’équipe enseignante des GES. Avec les avantages et les défauts qu’ont toutes les familles ». Et pour mener à bien cette intégration graduelle, une professeure des écoles, une assistante scolaire et une médiatrice y sont exclusivement détachées.

L’une d’entre elles témoigne : « On a des échanges réguliers avec les enseignants de La Miranda pour une intégration correcte au collège. Dans cet objectif, il peut y avoir des redoublements de CM2, et une sensibilisation constante auprès des familles de ces quartiers ». 

Photos © Idhir Baha

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♦ « C’est peut-être dérisoire, mais c’est déjà 20 analphabètes de moins en France ! »

Mélanie Mirailles, professeure des écoles détachée auprès des GES, détaille : « Nous avons actuellement 80 élèves de la communauté gitane inscrits (sur un total de 733 élèves d’après la principale), dont 45 environ qui sont assidus« . Et cette année, toujours d’après elle, 19 enfants de CM2 à La Miranda ont loupé le coche de l’inscription à la 6ème au collège Jean Moulin. « Des enfants déscolarisés« .

Une de ses collègues, émue, défend leur bilan malgré les chiffres énoncés précédemment : « Sur ces cinq dernières années, grâce à notre travail, vingt de ces élèves ne sont plus analphabètes. Alors oui, ça peut paraître dérisoire, mais c’est déjà vingt analphabètes de moins en France ! Cinq d’entre eux ont réussi le Certificat de formation générale. On ne s’en rend pas compte, mais c’est une première ici, et ça a créé une belle émulation au sein de la communauté. Et pour y arriver, il faut un accompagnement sur mesure, et être à côté en permanence ». 

Les grévistes sont convaincu.es : « C’est une décision 100% politique. Il n’y a rien de pédagogique« .

Sébastien Durand, enseignant de mathématiques, qui donne aussi cours aux GES, vient appuyer le discours de sa collègue : « La réalité du terrain est très difficile. On comprend que ça puisse déranger d’avoir des classes dites communautaires. Or, les inclure d’emblée dans les classes standards, sans palier d’intégration, n’est pas la solution. Au contraire, nous sommes sûrs qu’ils seront davantage démotivés et qu’ils ne viendront pas. La déscolarisation sera encore plus massive dans la communauté et l’inclusion va en pâtir« .

Une frayeur partagée par l’ensemble du personnel gréviste. « Notre système actuel fonctionne et a fait ses preuves depuis longtemps« , ajoute Mélanie Mirailles. Pourtant, l’inspection académique de Perpignan semble bien déterminée à supprimer ces classes adaptées.

Photo © Idhir Baha

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♦ Les élèves aux besoins spécifiques répartis dans les classes standards

Valérie Fauquet, nouvelle principale du collège Jean Moulin, détaille ce dernier point après avoir rencontré dans la matinée le directeur de la DSDEN66 : « À partir de la rentrée 2022, ces élèves seront répartis dans les classes dites standards, à hauteur de deux ou trois par classe et par niveau ».

Photo © Idhir Baha

Interrogée sur le ressenti et la contestation actuelle de son personnel d’éducation, elle argumente, tout en se justifiant par les devoirs de sa fonction publique : « Je comprends leurs inquiétudes. Ils sont très dévoué.es et les GES sont de qualité. Mais même si ces élèves sont en très grandes difficultés scolaires, ils doivent avoir droit aux différents cours proposés par l’éducation nationale. Je me dois de garder la neutralité ; et nous nous devons de respecter les textes de lois de la scolarisation publique ».

Argument que ne tolèrent pas plusieurs parents d’élèves – présents à la manifestation en soutien au corps enseignant. Comme ce père d’une élève de 3e au collège Jean Moulin : « Je dis ça pour les futurs élèves et l’avenir du collège : il y aura des classes à deux vitesses. Les élèves aux besoins spécifiques seront dégoûtés, le niveau général du groupe sera freiné, et les profs seront exténué.es« .

En contrepartie – et d’après ses dires – Valérie Fauquet a demandé à la DSDEN66 la création de poste pour un.e professeur.e des écoles, ou une enveloppe horaire supplémentaire.

Elle complète en essayant de rassurer : « Toutes les options de spécialisation proposées par le collège Jean Moulin seront maintenues. Notamment le dispositif « Arts pluriels ». J’ai même sollicité l’inspection académique pour qu’elle vienne une deuxième fois en observation dans l’établissement. Elle viendra en février. Une première visite a déjà eu lieu en novembre dernier. Le but est d’amorcer du mieux possible l’adaptation des élèves aux besoins spécifiques« .

Photo © Idhir Baha

Valérie Fauquet conclut : « Au sujet du personnel, il faut savoir qu’à la rentrée 2022 nous aurons une baisse de démographie des élèves selon nos prévisions d’effectifs. Une classe standard de 6e et une autre de 5e doivent être supprimées ; même si je reste convaincue qu’il faille conserver cette dernière, et je l’ai souligné auprès de la DSDEN66« .

> À réécouter : Les enfants gitans de la place du Puig

♦ « Il faut que l’académie comprenne la réalité »

Mambo Saadna est un des « patriarches » et représentant de la communauté gitane de St-Jacques. Une figure notoire de la place du Puig. Interrogé, il se dit pessimiste : « On ne peut pas mettre des enfants aux niveaux extrêmement différents dans la même classe. Ce sera un échec et ce sera très dur pour tout le monde. Il faut que l’académie comprenne la réalité : les jeunes gitans n’ont pas le niveau et beaucoup sortent de La Miranda encore analphabètes. Je ne suis le juge de personne, mais tout le monde ici le sait« . Un témoignage qui donne le point aux manifestant.es.

Ces derniers s’étaient d’ailleurs regroupés à 14 heures devant l’académie, avenue Jean Giraudoux, pour une action coup de poing. Reçus par le directeur, deux représentants de la contestation communiquaient, à chaud, après l’entrevue : « Le (directeur) nous a dit que nous ne devions pas nous plaindre car il était particulièrement attentif à notre établissement. (…) Le dispositif GES (…) a été pensé dans une autre époque mais les temps ont changé. Nous lui avons demandé pour les probables déscolarisations à venir. Mais cela ne l’inquiète pas, il ne nous a pas vraiment répondu ».

D’après la principale du collège Jean Moulin, les négociations restent ouvertes. Les décisions définitives de part et d’autre devant être communiquées dans les mois à venir. Le dossier ne semble pas se fermer de sitôt.

Sollicitée, la DSDEN66 n’a pas répondu à notre demande d’entretien.

Photo © Idhir Baha

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Idhir Baha