Article mis à jour le 26 juin 2026 à 09:32
Les vagues de chaleur plus intenses, plus précoces et plus nombreuses mettent en lumière l’inadaptation du bâti scolaire. De la maternelle au lycée, les élèves suffoquent et les personnels s’alarment. Pourtant, des écoles adaptées existent dans le département. Comment les généraliser ?
Au milieu de la cour, un petit ruisseau serpente. Alimenté par des cuves qui stockent l’eau de pluie, il permet non seulement aux enfants de se rafraîchir, mais aussi aux professeurs de les sensibiliser au cycle de l’eau et à la rareté de la ressource. Après avoir traversé la cour, l’eau retombe dans les cuves et circule ainsi en circuit fermé.
À Reynès, l’école du village est la « fierté » de l’équipe municipale, comme l’expliquent le maire Guy Gatounes, et sa première adjointe Florence Carlier. « Nous avons été élus en 2020 et c’était notre projet phare de mandat ». Pour le lancer, il leur a d’abord fallu trouver des informations, s’adresser à des acteurs spécialisés, conceptualiser le projet, l’esquisser. Puis le mettre sur pied : d’un point de vue architectural et technique comme en termes d’ingénierie financière. Autrement dit, il a fallu trouver des subventions.

La commune a réussi à financer son projet à près de 80 % grâce à diverses aides. Sur un total de près de 1,7 M€, la commune a dû débourser 400 000 € sur ses fonds propres, via un emprunt sur 40 ans. Une belle opération sur le papier. « Mais une opération qui nous a valu quelques nuits blanches », confie Florence Carlier. L’élue pointe une difficulté majeure pour les petites communes : « il faut avancer l’argent et payer les entreprises tout de suite ». Alors que les subventions, elles, arrivent bien plus tard. Pour terminer le chantier sans pénalités, la commune a donc dû ouvrir une ligne de trésorerie. Une sorte de découvert autorisé temporaire, mais à l’échelle d’une collectivité.
Les enfants associés au projet
La rénovation de l’école de Reynès repose sur une vision à long terme. « Dans tout ce qu’on a imaginé, on s’est projeté à 40 voire 50 ans », détaille Guy Gatounes. Cela se voit dans le choix des matériaux, destinés à adapter l’école au climat. Le bois et le chanvre occupent une place prépondérante dans les bâtiments, tant pour leurs capacités thermiques que pour le confort et l’esthétique. Des panneaux photovoltaïques jalonnent les toits. La climatisation et le chauffage se font par le sol. Et dans les classes, les espaces de rangement sont adaptés. Les deux élus citent en exemple les écoles de Matemale et Trouillas, qu’ils ont visité aux prémices du projet. « On a essayé de prendre le meilleur des deux ! »
Quant à la cour de récré, elle est en grande partie désimperméabilisée, avec des espaces occupés par des copeaux de bois. « On a aussi mis en place un petit théâtre de verdure pour que les enseignants puissent faire classe dehors par moments », sourit Florence Carlier en balayant la cour du regard. D’autres aménagements doivent encore être faits : davantage de plantations sont prévues, notamment pour grimper sur les « casquettes » pensées pour faire de l’ombre le long des bâtiments. Un jeu de cour en bois doit être installé. Viendront aussi des poules, pour lesquelles un enclos est prévu au beau milieu des écoliers.

Reste un espace : un petit rectangle de terre. Sans plantation, sans mobilier, il interpelle. « Celui-là, on n’y touche pas ! », martèlent Florence Carlier et Guy Gatounes. « Cet espace, les enfants nous ont demandé de ne rien y faire parce qu’ils y jouent aux billes et aux petites voitures… ». Tout au long du projet, enfants et personnels ont été associés et concertés.
« Vous n’y arriverez pas en un seul mandat ! »
Des discours pessimistes ont pourtant accompagné le projet. « On nous a répété ‘vous n’y arriverez pas en un seul mandat’, se souvient Guy Gatounes. Mais on s’y est attaqués tout de suite ». Les élus montent des dossiers, sollicitent l’État, le Département, la Région, la Banque des Territoires et les parlementaires. Ils vont même défendre leur projet jusqu’à Paris, avec des images de l’ancienne école et de ses préfabriqués devenus intenables.
« Finalement, on y est arrivé ! », sourit l’édile. En seulement cinq ans, l’école voit le jour et accueille les enfants début 2025. Un exploit au vu des temps inhérents à l’action publique. Qui plus est pour une commune rurale de 1 250 habitants. Quand d’autres se réfugient systématiquement derrière la crise énergétique et la guerre en Ukraine.
Les Pyrénées-Orientales, en avance (pour une fois ?)
Comme Reynès, d’autres mairies locales se sont pleinement emparées du sujet de la rénovation des écoles. Contactée, la préfecture a fourni à Made in Perpignan le détail des projets financés en partie par le Fonds vert, une enveloppe du ministère de l’Ecologie destinée à accélérer la transition dans les territoires.
« Depuis 2023, 24 projets de rénovation de bâtiments scolaires ont été financés dans le département », indiquent les services de l’Etat. Le tout pour une enveloppe de plus de 3,3 millions d’euros.
« En prévision pour 2026, trois opérations du même type seront financées pour un total de 167 000 euros », indique également la préfecture. Elle précise que deux projets de végétalisation des écoles ont aussi été accompagnés depuis 2023 (pour 55 000 euros). Et que pour 2026, « trois opérations du même type seront financées pour un total de 90 000 euros ».
Pour David Giband, professeur en urbanisme à l’université de Perpignan, les Pyrénées-Orientales occupent une place particulière dans le tableau national. « On est un peu, malgré nous, en avance », estime-t-il. Non parce que le territoire aurait partout anticipé mieux que les autres, mais parce qu’il a été frappé plus tôt et plus durement. Depuis 2003, les épisodes de chaleur y sont plus précoces, plus chauds, plus intenses. Le département a donc été contraint de regarder le problème avant d’autres. « Il y a quand même plusieurs communes qui ont fait un effort », souligne David Giband, notamment sur les écoles maternelles et élémentaires.

En plus de Reynès, Saint-Génis-des-Fontaines, Alénya, Saint-Laurent-de-la-Salanque, Le Boulou ou Cabestany, ont engagé des travaux sur leurs écoles. Avec une priorité accordée à la rénovation thermique, l’isolation, la climatisation, la désimperméabilisation des cours, la végétalisation, les ombrages ou encore les panneaux photovoltaïques.
Joriss Gélibert, directrice du Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE 66) constate une forte augmentation de l’intérêt des élus. « Tout le monde en a conscience, estime-t-elle. Depuis les dernières élections municipales du mois de mars dernier, le CAUE est beaucoup contacté par des élus qui veulent repenser leurs écoles, leurs cours, leurs places ou leurs bâtiments publics. » Et dans ces nouveaux projets d’aménagement, explique-t-elle, « il devient difficile de ne pas parler aussi de végétalisation, de biodiversité, d’arbres et de gestion de l’eau ».
Les enfants plus durement touchés par la chaleur que les adultes
Le travail engagé par les mairies apparaît aussi comme un impératif en matière de santé publique. Comme le rappelle le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) dans un rapport publié en juin 2025 sur la surchauffe des écoles, les enfants sont particulièrement vulnérables aux fortes chaleurs. Leur équilibre thermique diffère de celui des adultes. Les corps des enfants échangent davantage avec l’environnement et se rafraîchissent moins facilement par la transpiration. Les bambins n’adoptent pas toujours spontanément les bons réflexes, comme boire ou s’humidifier le visage.
Dans les cours d’école très minérales (sans végétation suffisante), cette vulnérabilité est accentuée. Le Cerema cite des mesures montrant qu’à hauteur de tête d’un enfant, l’air peut être de 10 à 15 °C plus chaud qu’à hauteur d’adulte.
37 degrés dans les dortoirs
Si les communes qui agissent face à l’urgence sont plus nombreuses dans les Pyrénées-Orientales qu’ailleurs, elles font encore office de pionnières ou presque. Dans un département pourtant rompu aux chaleurs estivales, l’inadaptation du bâti scolaire reste globalement criante. Alors que 67% des foyers privés sont équipés d’une climatisation, ce qui fait des Pyrénées-Orientales le département le plus équipé de France, les bâtiments scolaires restent sous-dotés. Parfois, les situations sont proches d’être critiques.
« Il a fait 37 degrés dans le dortoir de l’école maternelle de ma fille en juin 2025 ! Un soir, je l’ai récupérée dans un état vraiment inquiétant », confie une maman qui préfère taire le nom de sa ville.
« Il a fallu secouer sérieusement les services de la ville pour qu’ils fassent quelque chose en urgence. Ils ont mis une climatisation portable dans la cantine et des ventilateurs dans les dortoirs. Cette année, c’est un peu mieux : les dortoirs ont été climatisés. En revanche, pas les salles de classe. La logique des collectivités nous échappe… ».
Coupes budgétaires et politique d’austérité
Les élus sont souvent contraints de faire comme ils peuvent, écartelés entre leur volonté d’action sur différents champs de compétence (écoles, culture, sport, événementiel…) et des budgets restreints. S’engager sur le chantier du bâti scolaire représenterait donc une gageure. « La rénovation d’une école représente un coût financier énorme, détaille le chercheur David Giband. D’autant plus pour des collectivités qui font face à un État qui met en place, depuis deux ans, une politique d’austérité. Les coupes budgétaires sont conséquentes et les sources de financement limitées ».
Principal exemple de ces coupes : le Fonds vert. Initialement dotée d’un budget de 1,5 milliard d’euros, puis abondée jusqu’à 2,5 milliards, son enveloppe d’investissement a été rabotée à 837 millions d’euros par le projet de loi de finances 2026. Pour les collectivités, c’est une douche froide en pleine canicule.
Même lorsqu’un projet voit le jour, il reste tributaire de la philosophie de ses concepteurs. Au Boulou, l’école primaire La Suberaie a été rénovée pour près de 3 millions d’euros. Un choix fort de la part du conseil municipal. Lors d’une récente visite de cette école, proposée à destination d’autres collectivités et de parents d’élèves, le directeur de l’établissement et les services de la ville mettent en avant une école pensée pour être un modèle en matière de transition énergétique, axe central du projet.
Concrètement, l’école a été isolée, les plafonds abaissés et la climatisation installée. Exit la vieille chaudière au fioul et place à des panneaux photovoltaïques sur les toits. En revanche, une sorte d’habillage esthétique du bâtiment, avec de larges barreaux métalliques installés verticalement sur la façade et devant toutes les fenêtres, empêche de mettre des volets et donc… de protéger du soleil ! Lors de la visite, plusieurs parents s’en étonnent. Alors que le soleil tape (fort) sur les fenêtres, la climatisation tourne à plein régime dans les classes.
Le RN déploie « un plan clim » à Perpignan
Malgré l’aberration, de nombreux élus ne jurent désormais plus que par la climatisation. A l’échelle nationale, le Rassemblement national (RN) a récemment appelé à un grand plan climatisation. Localement, il entend déjà l’appliquer dans les écoles de Perpignan. Fatima Dahine, adjointe au maire chargée de l’Éducation a annoncé la volonté de la municipalité de climatiser les 61 écoles maternelles et primaires de la commune. Un plan qui va s’étaler dans le temps et coûter entre 10 et 12 millions d’euros.
« C’est une réponse à court terme qui peut être utile parce que ça va soulager tout de suite les écoles équipées, mais ce n’est pas une réponse à long terme, estime David Giband. La clim, c’est une réponse ponctuelle, mais qui n’isole pas et qui n’est donc pas pérenne. D’autant que les modèles climatiques montrent des températures à 40 ou 50 degrés d’ici 2050. Face à cela, la climatisation ne suffira pas ».
Aux arbres, citoyens
La climatisation ne répondra ni à la chaleur des cours de récréation, ni à celle des abords des écoles. « Il va falloir penser aussi à la végétalisation de l’école, à l’intérieur de l’école, autour de l’école », détaille David Giband. Les cours oasis vont dans ce sens, pensées pour créer de l’ombre et de la fraîcheur, avec des sols désimperméabilisés, des arbres, de l’eau mieux gérée et des espaces où les enfants peuvent continuer à vivre, jouer et apprendre sans suffoquer.
« ll n’y a pas que les collectivités qui sont concernées, leurs prestataires le sont aussi. Quand elles lancent un projet, les collectivités font appel à des bureaux d’études et des équipes de maîtrise d’œuvre qui n’ont peut-être pas non plus toujours ce regard. Alors qu’on sait bien qu’on peut faire une architecture adaptée », relève Joriss Gélibert, directrice du CAUE des Pyrénées-Orientales.
Fermer les écoles, (mauvaise) réponse facile à un problème complexe ?
Face à l’inadaptation de leurs écoles, les maires ont un levier ultime : fermer les établissements scolaires. Cette année, aucune école des Pyrénées-Orientales n’a encore fermé ses portes en raison de la canicule. A l’échelle nationale, elles sont plus de 3500 ! Localement, des fermetures avaient néanmoins été décrétées en juin 2025. À Maureillas-las-Illas, par exemple, les écoles étaient restées closes (avec un service minimum d’accueil) pendant deux jours. Et plusieurs autres communes avaient hésité à faire de même.
Cette ultime mesure, lorsqu’elle est appliquée, est présentée comme allant dans le sens des intérêts des enfants et des personnels. Or, d’après la FCPE, renvoyer les élèves à la maison pendant la canicule « crée des compléments d’inégalités et des ruptures d’apprentissage ». En clair, ces mesures (en plus d’amputer le temps scolaire), renvoient les enfants à leurs inégalités. Ceux qui résident en HLM ou dans des habitations non climatisées, seront de fait exposés à la chaleur. Là où ceux dont les parents ont les moyens seront mieux protégés. Selon la FCPE, fermer les établissements scolaires en temps de canicule aggraverait donc en réalité « le mal-être des enfants ».
Si la fermeture d’une école peut protéger dans l’urgence, elle matérialise aussi le constat d’échec et d’inadaptation. Pour David Giband, les solutions existent et sont documentées. Reste à en faire, enfin, une véritable priorité politique : « il faut remettre l’école au milieu du village ! »
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