Article mis à jour le 8 juin 2026 à 15:35
À l’occasion des assises de la protection de l’enfance organisées par le Département des Pyrénées-Orientales, le comité des jeunes a pris la parole. Face à plusieurs centaines de professionnels, ils ont exposé leur vision de l’accès à l’autonomie. Une parole collective exigeante envers l’institution qui entend les protéger. Photo d’illustration © Kat Von Wood / Unsplash
Océane*, 16 ans, est impatiente de prendre le micro ce jeudi 4 juin. La jeune femme veut devenir procureure de la République. Son audience aujourd’hui : une salle remplie de professionnels de la protection de l’enfance venus échanger sur la question de l’autonomie des jeunes à la sortie de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Océane fait partie d’un groupe de 13 enfants et adolescents suivis par l’ASE dans différentes structures et à des âges différents. Depuis plusieurs mois, au sein de comité des jeunes de l’observatoire de la protection de l’enfance, ils préparent leur prise de parole. Une opportunité rare de faire entendre leur voix au secteur.
Un comité des jeunes créé il y a 10 ans pour porter une parole collective
« On a travaillé pendant plusieurs après-midis pour construire cette parole collective, explique leur animatrice Noëllie Greiveldinger. Ils parlent au nom du groupe et au nom des absents. Ils ne parlent pas uniquement de leur situation personnelle mais d’une situation générale. » Le comité des jeunes est une instance créée en 2017 pour que la parole des jeunes protégés ait voix au chapitre.
L’autonomie est au cœur des préoccupations du groupe présent aujourd’hui, quel que soit l’âge des participants. « Au sein de l’ASE, on apprend peu à être indépendant. Il faudrait apprendre à réparer un vélo, à gérer son argent, à remplir ses papiers… » La question revient souvent dans le secteur : à 18 ans, que deviennent les jeunes de l’ASE ? Des dispositifs sont déjà en place. Le contrat jeune majeur permet de les suivre jusqu’à 21 ans pour une transition moins brutale. La semi-autonomie permet de fournir à un jeune un appartement et la gestion d’un budget alimentaire ou encore de ses rendez-vous médicaux, sans que le suivi de l’institution ne disparaisse complètement. « Mais les places sont rares », rappelle l’un des jeunes. Pour le groupe, il n’est pas uniquement question d’un accompagnement vers l’autonomie à partir de leur projet professionnel. La sortie de l’ASE se joue tout au long de leur suivi.
« Le problème, c’est que les éducateurs changent tout le temps »
« Avoir la confiance des adultes, c’est essentiel pour être autonome », lance Loan* à l’assemblée. Pour eux, les liens avec leurs éducateurs et familles d’accueil sont centraux dans leurs constructions. « Le problème, c’est que les éducateurs changent tout le temps, et que nous aussi on nous bouge tout le temps », raconte Océane. La stabilité des équipes éducatives est selon eux centrale pour reconstruire le lien entre les jeunes et leur environnement. « On s’attache à des éducateurs qui partent rapidement. Ensuite, on n’a plus envie de s’attacher à personne. Mais c’est aussi par l’attachement aux autres qu’on gagne en autonomie. »
Les 300 professionnels présents sont suspendus aux mots du groupe. « Est-ce que vous pouvez arrêter de faire bouger les éducs ? », les interpelle le comité des jeunes. « Cela ne dépend pas de nous », et « C’est aussi ce que l’on souhaite », se mêlent parmi les réponses.
Un appel à la confiance de l’institution
« Nous avons besoin de soutien, besoin d’être valorisés, poursuit Loan*. Mais pas par n’importe qui. » Une participante prend la suite :
« Parfois, on peut subir de la violence en foyer ou en famille d’accueil. Les remarques sexistes, les cheveux tirés, le rabaissement, ça rajoute de la violence, alors qu’on est placé à cause de la violence. » Un coup supplémentaire porté à la confiance entre l’institution et ceux qu’elle prend en charge.
Le groupe voit également comment le système de la protection de l’enfance entrave les liens avec l’extérieur. Une nécessité de prévenir plusieurs semaines à l’avance pour se rendre chez une amie, la multiplicité des décisionnaires pour le moindre geste, « à la fin on est moins dégourdis », conclut un participant. « C’est important pour nous de faire des rencontres. Avec d’autres jeunes placés mais aussi des jeunes qui ne sont pas en foyer. Sinon parfois, j’ai l’impression de parler à un miroir. » C’est là aussi que les jeunes veulent gagner la confiance des adultes. « Il faut nous laisser gérer des choses, petit à petit. Nous laisser le droit à l’erreur sans que l’échec ne signifie que tout s’effondre. Quand on nous fait confiance, on gagne confiance en nous. »
« On part avec l’idée qu’il n’y aura pas de plan B »
Junior, 18 ans, a été pris en charge par l’ASE en tant que mineur non accompagné. Pour lui, l’accès à la majorité signifiait aussi une remise en question de sa situation administrative. « On peut passer d’enfant protégé à adulte sans-papiers. On part avec l’idée qu’il n’y aura pas de plan B, pas de deuxième chance d’insertion. Et avec la peur de se retrouver à la rue. » Détenteur d’un CAP Cuisine, il est aussi boxeur professionnel et veut montrer que le passage par l’ASE ne conditionne pas à certaines carrières.
« Nous voulons prendre des risques. Sans risques, il n’y a pas d’histoire. Mais est-ce que l’institution est prête à nous pardonner nos erreurs ? », demande Junior à la salle.
Le groupe descend de l’estrade satisfait. « Merci de nous avoir écoutés, pour une fois. » Reconnaissant envers l’engagement des travailleurs de la protection de l’enfance, le comité n’en reste pas moins exigeant. « Ça fait du bien d’entendre qu’ils se soucient de notre avenir, maintenant, on espère que c’est sincère. C’est eux qui peuvent faire bouger les choses »
*Prénoms modifiés
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