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« Face à la sécheresse, le technosolutionnisme est une fuite en avant » : Nicolas Celnik a enquêté sur l’accaparement de l’eau

Nicolas Celnik a coécrit, avec Fabien Benoit, le livre-enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent). Dans cet ouvrage riche et documenté, ils montrent comment la question de l’eau est devenue un enjeu politique majeur. Dans les Pyrénées-Orientales, après trois années de sécheresse et alors que les grands projets continuent de se multiplier, cette question résonne particulièrement. Nicolas Celnik sera présent au Climat Libé Tour, le samedi 20 juin, à Perpignan. Entretien.

Dans votre livre, vous évoquez les prémices d’une « guerre de l’eau », notamment à travers le cas des mégabassines de Sainte-Soline qui a permis de repolitiser cette question. Dans les Pyrénées-Orientales, trois années de sécheresse ont aussi imposé dans le débat public la question du partage de la ressource. Quel regard portez-vous sur cette politisation de l’eau ?

Ce qui est important à comprendre, c’est la question des usages. C’est vraiment cela qui est au centre. On va partager de l’eau, très bien, mais pour en faire quoi ? Et en fait, cela change tout dans les solutions que l’on veut proposer. Est-ce qu’on va faire de la réutilisation des eaux usées à Argelès-sur-Mer ? Est-ce qu’on va faire Aqua Domitia et bénéficier de l’eau du Rhône ? Est-ce qu’on va faire de l’irrigation ? Pour quel type de cultures ? Et qu’est-ce qu’on fait de ces cultures ensuite ? Si on ne prend pas la question par ce bout de la lorgnette, on a du mal à saisir les enjeux qui en découlent. 

La politisation de l’eau, notamment dans les Pyrénées-Orientales, reste finalement assez faible. Elle a été portée à un moment assez fort autour de Sainte-Soline au niveau national. Mais à part cela, il n’y a pas un grand élan populaire massif comme on peut le voir sur d’autres sujets ; les retraites par exemple. Il faut dire aussi que l’eau est un sujet hyper complexe. C’est quelque chose que l’on explique dans le livre. Même des présidents de comités de bassin ou des ministres de l’Écologie, nous disent qu’ils n’y comprennent rien, qu’ils ne savent pas à quel moment les décisions se prennent. Il y a des instances et des acronymes dans tous les sens. On peut vite avoir le sentiment d’être perdu et de ne pas très bien comprendre ce dont on parle. Donc la première porte d’entrée, pour moi, c’est vraiment celle-là : à quoi va servir cette eau ? Combien d’eau alloue-t-on à quels usages ?

Comment expliquer cette complexité ? Pourquoi même des responsables politiques ont-ils autant de mal à comprendre le fonctionnement de la politique de l’eau ? 

Déjà parce que la gestion de l’eau est complexe et éminemment locale. Chaque bassin, chaque nappe, chaque sol est différent. Il faut pouvoir adapter les réponses à chaque situation. Nous avons une démocratie de l’eau à la française qui a été pensée en ce sens. La loi de 1964 met en place des instances du plus local au plus national, en respectant les bassins hydrographiques, avec des agences de l’eau pensées selon des unités pertinentes d’un point de vue naturel, et pas seulement administratif. Tout cela est très intéressant mais l’ensemble devient assez complexe. D’autant que des normes nationales et européennes entrent aussi en compte. Au final, on s’y perd un peu. 

Enfin, ce que l’on a pu voir aussi, c’est que des décisions prises au niveau très local peuvent être court-circuitées au niveau national. Ce n’est pas pour rien que Christophe Béchu, alors ministre de la Transition écologique, est venu dans les Pyrénées-Orientales faire des annonces il y a trois ans. Il y a des politiques nationales, mais est-ce que cela reflète réellement ce qui se passe sur le bassin de la Têt ou ailleurs ? Pas forcément. Il y a aussi un problème de représentativité à l’échelle locale. Dans des commissions locales de l’eau, on peut avoir quelques personnes qui défendent les intérêts de l’environnement face à beaucoup plus de représentants des intérêts économiques.

Car l’eau est une ressource vitale. Mais elle est aussi une sorte de carburant économique pour absolument tous les acteurs de la société. Pour la plupart des activités économiques, il y a besoin d’eau. Donc on comprend vite qu’il y a des intérêts assez aiguisés derrière ces enjeux. À cela s’ajoute un changement de l’abondance en eau, en partie lié à l’impact de l’homme sur la transformation des milieux, qui bouleverse les cycles de l’eau. 

Vous parlez dans le livre du risque d’une faillite, et non plus seulement d’une crise. Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme un laboratoire de cette faillite ?

Il y a assurément une forme de faillite. Le mot « faillite » est une métaphore utilisée par un rapport de l’ONU. C’est une métaphore un peu boursière, donc il faut s’en méfier. Mais l’idée est là : nous allons entrer dans une situation avec des problèmes d’abondance de l’eau sur certaines périodes. Et cela, c’est structurel. Tous les scénarios hydrogéologiques le disent. Il faut regarder « Explore 2070 » et les prospectives à 2050. On va avoir des sécheresses deux fois plus longues, qui pourront durer quatre mois consécutifs. Dans les Pyrénées-Orientales, qui ont déjà connu trois années consécutives de sécheresse, on comprend que quelque chose est en train de basculer.

Nicolas Celnik et Fabien Benoit, auteurs du livre enquête Les Assoiffeurs (éd. Les liens qui Libèrent)

Le projet de golf de Villeneuve-de-la-Raho a été lancé malgré ce contexte. Comment analysez-vous ce type de projet et les discours associés qui continuent à porter l’idée que la sécheresse serait conjoncturelle et non structurelle ?

On peut le dire clairement : les décisions de gouvernance de l’eau sont prises dans une optique politique et font parfois fi des observations scientifiques. Il arrive que des études hydrologiques disent qu’il n’y a plus d’eau, et que malgré tout des représentants politiques continuent dans leur projet. Dans le livre, on cite par exemple le cas d’études HMUC, pour Hydrologie, Milieux, Usages et Climat. Ce sont des études pilotées par des organes scientifiques, qui répondent directement aux pouvoirs publics et à l’administration de l’État pour documenter l’état de la ressource.

À plusieurs endroits, ces études scientifiques ont été torpillées par des décisions politiques. Parce que si on les prenait au mot, elles empêcheraient des retombées économiques. On peut ainsi penser aux discours sur la sobriété. Quand la ministre de l’Agriculture dit que la sobriété serait contraire aux objectifs de production agricole, elle prend une position qui va à l’encontre de ce que disent depuis longtemps les organismes scientifiques. On voit donc que, malgré les connaissances scientifiques, il peut y avoir, parfois, une méconnaissance volontaire de la part des pouvoirs politiques. Tout le travail que nous avons fait, c’est justement d’essayer de comparer le discours public et le discours institutionnel. 

On peut prendre différents exemples. Les lobbys agricoles vont dire publiquement que certains projets sont bons pour la souveraineté alimentaire. Mais quand on s’intéresse à la définition qu’ils donnent de cette souveraineté, ce n’est plus forcément la capacité à produire ce que l’on mange. Cela peut devenir la capacité à choisir à qui l’on vend nos exportations. Ce n’est pas la même chose. On peut aussi regarder Veolia. Dans son discours public, le groupe se présente comme un champion de la transition écologique. Mais dans ses communications adressées à la Commission européenne, le discours n’est pas exactement le même. Il s’agit notamment de développer la réutilisation des eaux usées pour les usages industriels et agricoles.

Le nœud du sujet, c’est cela : ce qui n’est pas questionné, ce sont les usages. Les assises de l’eau visaient 25 % de prélèvements en moins. Cet objectif a été abaissé à plusieurs reprises depuis. On voit bien comment des objectifs affichés peuvent être progressivement détricotés.

Dans les Pyrénées-Orientales, le Rassemblement national est désormais massivement implanté. Il dirige la ville de Perpignan depuis 2020 et désormais aussi la communauté urbaine Perpignan Méditerannée Métropole (PMM), dont l’eau est une compétence. Est-ce que cela peut marquer une bascule ?

Très probablement, parce qu’en général, on n’a pas vu de gestion tournée vers la sobriété ou les enjeux écologiques de la part des élus de ce parti. Après, il faut regarder dans le détail. À Perpignan, lors de la précédente mandature, celui qui était chargé des politiques de l’eau était Georges Puig. Ses propositions n’étaient pas celles que porterait quelqu’un de la Confédération paysanne, mais ce n’était pas aberrant non plus. Il y avait notamment toute la question du patrimoine, des canaux, etc… Néanmoins, globalement, c’est quand même un très mauvais signal d’avoir ce parti aux prises de décision. Mais il faudra regarder précisément ce qu’ils font, parce qu’on ne connaît pas encore tous leurs dogmes sur ce terrain-là.

Localement, il semble que la réponse dominante soit plutôt celle du technosolutionnisme : projets de réutilisation des eaux usées, Aqua Domitia et grands transferts d’eau, mais aussi usines de dessalement… Pourquoi cette idée du progrès technologique l’emporte-t-elle toujours, alors qu’elle est souvent plus chère et plus complexe que la sobriété ? Peut-on parler de fuite en avant ? 

C’est complètement une fuite en avant. Et cela fait un lien intéressant avec votre question précédente, parce que je pense que c’est une réponse très populiste, très démagogique aussi. Parce qu’avec une solution technologique, on montre qu’on fait quelque chose. Il y a une conséquence concrète, il y a une usine, on peut la voir. On peut dire : « Les 300 millions d’euros d’argent public que nous avons dépensés sont passés là-dedans, et délivrent un résultat ». Un résultat court-termiste, mais un résultat concret. C’est aussi pour cela que les responsables politiques aiment bien tout ce qui est technologique. Cela leur permet de reprendre des leviers d’action sur une situation qu’ils ne contrôlent pas par ailleurs. 

Quand vous avez trois ans de sécheresse, même si vous dites que vous allez faire de l’hydrologie régénérative, cela met du temps à se mettre en place. Il y a des années où cela va être très difficile. Faire de la sobriété, réorienter les cultures, toucher au modèle agricole, c’est beaucoup plus complexe. Ce modèle est ancré avec énormément de verrous. Alors que la solution technologique permet de dire : regardez, moi j’ai une solution. Et en plus, c’est une solution futuriste. 

Le technosolutionnisme, c’est précisément cela : proposer de résoudre un problème d’origine sociale avec un dispositif technique. Cela permet à un élu d’envoyer le signal qu’il prend les choses à bras-le-corps. Face à une politique de l’eau hyper complexe, dans une situation de plus en plus compliquée, c’est une solution un peu “bingo” : je sors le chéquier et j’obtiens le résultat espéré. Dans dix ans, ce sera peut-être encore plus catastrophique, mais sans doute que je ne serai plus au poste. Il y a aussi cela dans l’attrait pour ce type de solutions. Et surtout, c’est une manière de ne pas questionner les usages. Cela ouvre de nouveaux marchés et cela permet de faire beaucoup de satisfaits. A part les milieux naturels et les écologistes…

Dans le livre, vous montrez aussi comment la transition écologique est souvent associée, dans les communications publiques, au numérique et à l’intelligence artificielle, comme aux data centers. Or ces technologies sont loin d’être neutres pour l’eau…

Oui, exactement. On ne se pose pas la question de l’impact sur l’eau, ni même la question du « pourquoi faire ? ». On le fait parce que ça claque, parce que cela sonne bien. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que nous vivons dans un monde où nous avons très peu de connaissances sur l’origine de notre eau, la manière dont elle est traitée, produite, à quel coût, et avec quelles externalités négatives. Concrètement : si on désalinise de l’eau, d’où vient l’énergie ? Que fait-on des saumures ? Si on dépollue de l’eau, que fait-on des concentrats ? Ce sont des choses très techniques, que l’on peut très facilement oublier quand on présente un projet en n’en retenant que les aspects positifs.

Après tout ce travail d’enquête, est-ce que vous arrivez à comprendre pourquoi l’urgence n’est toujours pas une réelle priorité ? Qu’est-ce qu’il faudrait pour que la considération soit à la hauteur de l’enjeu ?

Je pense qu’il y a quand même eu une prise en compte de l’eau, notamment avec le plan eau d’Emmanuel Macron, avec une grosse part des budgets qui va là-dessus. Mais les solutions proposées ne vont pas dans le sens d’une résolution vertueuse et durable de la situation. Il y a tout un ensemble de pistes qu’il faudrait explorer, mais qui sont laissées de côté parce qu’elles ne promettent pas de créer de nouveaux marchés, et parce qu’elles pointent des contradictions dans un modèle économique trop installé. Il faudrait repenser l’usage industriel, repenser l’usage agricole, donc repenser l’industrie, repenser l’agriculture. C’est très compliqué à porter politiquement, et ce n’est pas du tout dans l’ADN du gouvernement actuel. Le gouvernement prétend plutôt que l’on va avoir des solutions technologiques toutes trouvées et constituer des champions internationaux avec Veolia et d’autres. Cela lui va très bien.

Vous évoquez aussi l’affaiblissement des contre-pouvoirs, notamment de l’autorité environnementale. Localement, on a vu le préfet des Pyrénées-Orientales dire, à propos de l’extension du pôle nautique de Canet-en-Roussillon, que le doute devait bénéficier aux porteurs de projets. Comment expliquer que ce type de discours persiste aujourd’hui ?

Il y a une convergence de vue très forte entre le gouvernement actuel, très pro-économique, et le secteur économique. Au fond, on voit bien que les contraintes environnementales et sociales passent au second plan. On l’a vu dans le discours et les actes d’Emmanuel Macron, le 22 avril, à Échassières, lorsqu’il annonce vouloir faire 150 « cathédrales industrielles » et, le même jour, accélérer la simplification de la vie économique. À chaque fois, il s’agit d’aller plus vite, plus fort, de réduire les concertations. 

L’eau ne serait plus un problème parce qu’on ferait des projets nationaux pour la gérer. C’est la même logique que l’intérêt général majeur donné à l’agriculture. Avec la loi d’urgence agricole, on voit aussi se concentrer davantage la question de l’eau entre les mains du préfet, qui est vraiment une personne clé dans la gestion de l’eau en France. Le chercheur Sylvain Barone parle de « préfectorialisation » de la politique de l’eau. Les préfets ont de plus en plus de poids dans ces décisions. Or la mission première d’un préfet, ce n’est pas de préserver l’environnement avant tout. C’est de préserver l’attractivité économique du territoire et d’éviter les troubles à l’ordre public. Cela veut aussi dire ne pas se mettre certains secteurs économiques à dos. C’est à la fois lié à leur formation, à leur mission et à la manière dont leur rôle est construit. Le préfet n’a pas pour vocation première de défendre le territoire face à l’impact environnemental des projets. 

Et ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que le cadre existant, qui protégeait déjà imparfaitement mais qui protégeait quand même, est en train d’être détricoté. On rouvre la directive-cadre sur l’eau européenne. On repousse des textes qui devraient renforcer le principe pollueur-payeur, par exemple sur les PFAS. On est dans une phase de dérégulation. Cela ressemble à une fin de mandat où l’on rouvre tout ce que l’on peut pour relancer la croissance industrielle française et européenne. 

Ce renforcement des pouvoirs des préfets sous Emmanuel Macron, faut-il s’en inquiéter ? 

Il doit inquiéter dans la mesure où les nouvelles prérogatives données aux préfets servent à aller plus vite et à couper court à la concertation citoyenne. Si les pouvoirs du préfet étaient accrus pour mieux organiser la démocratie participative, ce serait très bien. Le problème n’est pas le préfet en tant que tel. Le sujet, c’est de savoir quelles prérogatives lui sont attribuées, et dans quel but. Là, on voit que le pouvoir qui lui est attribué vise à couper court à la concertation pour favoriser le développement économique. Et du point de vue de l’impact environnemental et social des projets industriels, cela pose problème.

Vous serez présent le samedi 20 juin au Climat Libé Tour, à Perpignan. Quel message viendrez-vous porter ? 

Le Climat Libé Tour, ce sont de grands moments de discussion. Le public est invité à participer, tout le monde peut prendre part au débat. Plus il y a de monde, plus il y a des gens d’horizons différents, mieux c’est. On va notamment parler de la gestion de l’eau, avec Yamina Saheb, qui est une experte du GIEC et Simon Porcher, qui est directeur de l’Institut d’Economie de l’Eau. Cela peut être une belle discussion et de beaux débats, justement dans une région où le Rassemblement national a beaucoup progressé.

Le Climat Libé Tour fait escale à Perpignan 
Les 19 et 20 juin, le Climat Libé Tour s’arrête à Perpignan pour la première fois, dans le cadre du Festival Nostre Mar porté par SOS Racisme, et dont Made in Perpignan est partenaire. En donnant la parole à des expertes, des humoristes, des militantes, des auteurs, le Climat Libé Tour se fait l’écho des enjeux des territoires en première ligne du changement climatique : des migrations à l’engagement en passant par l’épineuse question de l’eau. Le programme complet est ici

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Sébastien Leurquin