Au cœur de l’hôpital de Perpignan, un service guérit les femmes victimes de violences. L’approche pluridisciplinaire, l’écoute et le temps long mis en place par l’équipe de Passer’Elle permettent d’accompagner des dizaines de patientes. Au sein de ces quelques salles, le système hospitalier est remanié pour permettre le soin.
Un voile de gloss brillant sur les lèvres, la mine timide mais assurée, Céline*, apprêtée, passe la porte du service Passer’Elle une nouvelle fois. « J’ai repris goût à la vie, j’ai recommencé à mettre du mascara », confie-t-elle. Céline a une soixantaine d’années. Victime de violences conjugales, elle a entamé son suivi au sein du service hospitalier cet hiver. Quelques mois plus tard, ravie, elle annonce aux soignantes de Passer’Elle, qu’elle va être relogée. « Elles m’ont tenue à bout de bras », souffle-t-elle, reconnaissante. Céline en a conscience, « sa guerre » est gagnée, en partie grâce à la mécanique de soins mise en place par Passer’Elle pour briser l’emprise.
Un service hospitalier dédié aux violences faites aux femmes
Passer’Elle est un service du centre hospitalier de Perpignan né en 2017 après une enquête lancée par l’Observatoire des femmes. Face aux constats du nombre de femmes suivies à l’hôpital pour des grossesses, des urgences ou des consultations gynécologiques qui répondent « oui » à la question « Avez-vous vécu des violences ? », la création d’un service dédié s’impose. « On s’est rendu compte qu’on avait besoin de quelque chose sur l’hôpital pour répondre au besoin de ces patientes », explique le docteur Béatrice Koninck, gynécologue obstétricienne à l’origine du service. Une aile rassemblant gynécologue, sage-femme et psychologue, dédiée aux violences faites aux femmes, s’installe dans l’hôpital.
Depuis, Passer’Elle a poussé les murs et des assistantes sociales, juristes et associations ont rejoint le service. Comme Céline, des dizaines de femmes sont passées dans la salle d’attente, décorée d’une peinture de fenêtre. « Combien de fois je me suis mis face à ce mur, soupire la patiente. Cette fenêtre s’ouvre vers la liberté, vers la lumière. » Loin de sa première visite. « J’étais paumée, fracassée, dans mon coin. »
L’approche pluridisciplinaire au cœur de l’ADN de Passer’Elle
Le premier visage que voient les patientes est souvent celui de Julia, secrétaire médicale. « Pilier du service », indique le Dr Koninck. Seule salariée dédiée à temps plein à Passer’Elle, elle assure l’accueil, la réponse téléphonique, le café de bienvenue et parfois même la garde des enfants lorsque les patientes n’ont pas d’autres solutions pour assister à une consultation. « Tout se joue à l’accueil, dans ce qu’elle peut repérer », indique Fabienne, psychologue du service. Les indications de Julia sont souvent précieuses pour aiguiller les consultations.

Celles-ci se font toujours en binômes. Un membre de l’équipe médicale, sage-femme ou gynécologue, et un membre de l’équipe paramédicale : psychologue, assistante sociale ou juriste par exemple. La configuration dépend des besoins des patientes. « Cela permet d’avoir toujours deux regards, explique Sandrine, sage-femme. Avant de travailler ici, je ne savais pas comment fonctionnait un accompagnement social. » Autre recette de l’efficacité de Passer’Elle : le temps alloué aux consultations, minimum une heure. « C’est totalement différent d’une consultation classique, on peut creuser. Il ne s’agit pas de partir sur des questions médicales. On leur dit qu’ici, on peut tout entendre. Et que tout ce qu’elles nous disent leur appartient », poursuit la sage-femme. « Ce n’est pas à la première consultation que les choses vont bouger. Le lien se crée au fur et à mesure », ajoute sa collègue Pauline.
Crises, lunes de miel… « On les suit dans leur temporalité »
Prendre du temps implique aussi de s’adapter au rythme des patientes. « On peut parfois ne plus avoir de nouvelles pendant plusieurs mois, puis elles appellent et il faut les voir tout de suite », racontent les sages-femmes. Sur ce point, Passer’Elle veut trancher avec une institution hospitalière qui peut paraître rigide. Les victimes subissent notamment le cycle de la violence, ballotées entre phase de crise et phase de réconciliation dite « lune de miel ». On estime en moyenne à 7 le nombre d’allers-retours des victimes avant qu’elles quittent le domicile conjugal. « On les suit dans leur temporalité. C’est le sens même de notre service », affirme le Dr Koninck.
« Au début, je trouvais des excuses pour ne pas venir, avoue Céline. Je me demandais si j’étais bien à ma place. Je ne me sentais pas concernée. Pourquoi venir ici alors que je ne me considère pas victime de violences conjugales ? Je ne savais pas ce qu’était l’emprise, on ne m’a jamais expliqué. Et puis un jour, j’ai décidé de me battre et de venir à mes rendez-vous. »
L’équipe de Passer’Elle essaie de contenir le lien malgré ces suivis décousus. D’abord en calant des rendez-vous, mais aussi en appelant celles qui ne sont pas venues depuis longtemps. « On a toutes les informations. On sait quand on peut appeler et sur quel numéro, sans les mettre en danger, explique le Dr Koninck. Passer’Elle n’est pas un service d’urgence, on ne travaille pas dans la précipitation. » Intégrer le service lui a demandé de réapprendre le soin. « Au début, on a envie de les aider à 100 %. Elles partent, elles portent plainte, c’est réglé. Mais ce n’est pas forcément le moment où elles sont prêtes à l’entendre. Il ne faut ni les brusquer ni répondre à leur avidité d’être prise en charge. Elles vont faire le travail. »
Depuis l’hôpital, l’éventail du soin se déploie
Loin du diagnostic médical posé sur un patient, les soignantes travaillent main dans la main avec les patientes. « Il faut qu’on comprenne ce dont elles ont besoin. Si on passe à côté, ce n’est pas la peine », ajoute la gynécologue. Logement, aide juridique, dossiers à remplir, suivi psychologique… la liste est longue. « Elles ont besoin de tellement de choses. L’objectif, c’est que tout ne soit pas éclaté », détaille Sandrine, sage-femme.

Toutes assurent l’importance de travailler au sein du centre hospitalier. « Même si pour elle, Passer’Elle, ce n’est pas l’hôpital, nous, on sait que le soin est présent. » Si le service ne gère pas les urgences, il peut orienter rapidement les victimes. « Parfois il n’y a rien d’autre à faire que de les accompagner en urgences psychiatriques. » De la même manière, la proximité de l’Institut médico-légal permet d’orienter les femmes qui viennent avec des blessures afin de conserver des preuves en cas de plainte.
« Ici on peut prendre soin des corps, explique Fabienne, psychologue. Bien sûr, elles ont besoin d’un suivi psychologique et souvent, elles le demandent. Mais leurs corps aussi sont fracassés. La violence s’est emmagasinée. Elle ressurgit par des douleurs, quelle qu’elle soit. »
Grâce à la mise à disposition d’un bureau trois jours par semaine, une permanence juridique est maintenant en place. Une psychologue externe à l’hôpital propose également des séances d’EMDR qui consistent à traiter les traumatismes par le biais des mouvements oculaires. Avec le temps, et davantage d’espace, le service aimerait mettre en place des ateliers d’estime de soi, autour du yoga par exemple. La psychologue du service anime régulièrement des groupes de parole. « C’est important de ne pas faire que des consultations de soignants à patients, explique Fabienne. Il y a une sorte de sororité qui se crée ici. Plusieurs patientes sont devenues amies. » Passer’Elle brise la solitude opaque qui entoure souvent ces victimes.
Apprendre à poser la question des violences
Au-delà du suivi, travailler au sein de l’hôpital est aussi un atout au niveau du dépistage. Les patientes sont majoritairement orientées par le service de maternité et les urgences, mais l’ensemble des consultations médicales sont des points de détection. C’est un suivi de kinésithérapie qui a permis à Céline d’être orientée vers le service. Aujourd’hui Passer’Elle veut se faire connaître pour l’ensemble de l’hôpital avec une action de sensibilisation dans différents services.
« Le personnel médical n’est pas formé. Il faut apprendre à poser la question, revendique le Dr Koninck. Avant d’être sensibilisée à ce problème, pendant 20 ans, je n’ai pas beaucoup vu de femmes victimes de violences. Maintenant je pose toujours la question, et c’est hallucinant. »
Le dépistage demeure la clé pour détecter les victimes et les orienter. Et sur ce point, Passer’Elle peut aussi compter sur ces patientes. « Je ne serais jamais venue ici toute seule, reconnaît Céline. Alors la dernière fois, quand j’ai discuté avec une victime de violences, je lui ai dit qu’il fallait venir ici. Même si elle ne se sent pas tout de suite concernée. J’espère devenir utile. »
Pour elle, il reste encore un peu de chemin à parcourir. « Je vais participer aux groupes de parole. J’ai déjà tenté il y a plusieurs mois, mais je ne me sentais pas vraiment capable. Je vais y retourner, peut-être aussi pour aider les autres. » Si le cycle de la violence continue de faire s’accumuler les victimes, celui du soin lui emboîte le pas, avec toujours plus de vigueur. « Ça fait un bien fou de revivre », lâche la patiente, avant de rejoindre Julia pour partager une des madeleines qu’elle lui a apportées.
*Le prénom a été modifié
Contact Passer’elle : passerelle@ch-perpignan.fr – 04 68 61 70 22
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