Aller au contenu

Vendanges à la main sur terrain escarpé : sur la Côte Vermeille, les derniers forçats du raisin

Sur une montagne sculptée en terrasses, les vendanges ne peuvent pas être mécanisées. Un modèle économique qui permet à peine la survie, et une épreuve physique. A Collioure, Port-Vendres et Banyuls-sur-Mer, là où certains renoncent, d’autres puisent encore l’énergie de maintenir l’activité. Reportage.

Cet article est en accès libre, et nous voulons qu’il le reste. Mais après dix ans, Made In Perpignan est menacé. Sans le soutien de ses lecteurs, notre média ne passera pas l’année ➡️ Si vous le pouvez, faites un don.

Il est 6h45 sur les coteaux qui froissent le paysage entre Collioure et Port-Vendres. Le soleil levant rase le relief du Cap Béar pour réveiller des vignes si abruptes que de loin, elles ont l’air verticales. Certaines sont envahies d’herbes hautes. Chaque année, les viticulteurs comptent un peu plus de parcelles abandonnées. Les repreneurs ne se pressent pas pour des terrains difficilement rentables, où aucune machine ne passe. Mais une poignée de producteurs résiste encore et toujours.

Six vendangeurs, une matinée, trois tonnes

Dans la benne du pick-up, plus piloté que conduit, les ouvriers s’étirent, échangent les dernières plaisanteries. Le véhicule stoppe sur une corniche. Impossible d’aller plus haut. François Pignol libère sa demi-douzaine de vendangeurs entre les fragiles murettes de schiste qui forment des dizaines d’étroites terrasses avec des rangs de grenache. Il jette une hotte sur son dos. Il est aussi l’un des deux porteurs. « Le patron doit travailler plus que tout le monde » affirme-t-il.

D’ici, la petite équipe grimpera le reste à pied, sur les cailloux instables qui imposent un pas prudent. Tous savent les allers-retours à venir entre la crête et la benne qui attend sa tonne de raisin. Trois camions sont à remplir dans la journée. « Si la cuvée est bonne, l’an prochain on met un escalator ! » plaisante l’un des coupeurs. La production sera rachetée par le groupe Lafage qui vient de reprendre les bâtiments liquidés de l’ancienne coopérative. Un sauvetage inespéré, pour François Pignol.

« On doit arracher 60 pieds par jour… c’est un travail de chien »

Auparavant électrotechnicien, l’homme a repris les huit hectares de son père pour se reconvertir dans la viticulture en 2005. « J’ai d’abord essayé avec une ou deux vignes et ça m’a plu. » Il ne vit que de ça et dégage à peine 1200 euros par mois pour un temps qu’il ne compte plus.

« J’y passe des heures et des heures. Ça m’a coûté un couple. Mais c’est comme ça. Ici, ce sont mes vignes préférées. »

François montre celles plantées en 1980, et plus loin les récentes, qu’il plante de ses mains. Pour renouveler, il arrache les souches mortes sans machine, et les tirant avec une chaîne et un trépied. « On doit arracher 60 pieds par jour… C’est un travail de chien. » Le nettoyage des canaux pour éviter les embâcles, la restauration des murs, le débroussaillage… tout se fait à la force des bras. Sans les revenus de Marjorie, sa compagne actuelle qui est infirmière libérale, François Pignol ne parviendrait pas à faire vivre sa famille. La sécheresse, avec des grappes parfois flétries qui impactent le rendement, ajoute aux incertitudes économiques.

« J’ai perdu 800 kilos de raisin à cause de la sécheresse. On fait des concessions, on se prive. »

Le viticulteur rêve d’embaucher un mi-temps à l’année, pour moins travailler les week-ends. Mais il ne parvient pas à dégager les fonds nécesaires.

« Mon salaire c’est la liberté »

Les engins qui permettraient de réduire les frais à 400 euros par hectares ne sont pas une option sur ce vignoble abrupt. « Moi, avec l’équipe de six payée au SMIC, ça va me coûter quatre fois plus cher. Et on est obligé de faire du très haut de gamme. » Les rares machines tout terrain qui auraient pu escalader quelques mètres de plus sont hors de prix.

Le regard de François Pignol se perd sur les montagnes, la lumière dorée, la mer qu’on devine, son équipe qui se découpe en contre-jour. Un bureau au grand air qui n’a pas de prix. Une étonnante forme d’apaisement plane malgré l’effort physique. « Mon salaire c’est la liberté ». Une liberté qui donne autant qu’elle prend.

« J’ai 46 ans et j’ai deux hernies discales. J’ai le ménisque qui est foutu. Je suis massacré de partout. »

La hotte pleine, c’est plus de 35 kilos dans le dos, voire plus de 50 quand on arrive en bout de rangée et qu’on charge davantage pour s’épargner un trajet. « Ça, je ne veux pas que mes gars le fassent. Je les économise, je veux qu’ils soient en forme. On travaille seulement cinq heures par jour, après il fait trop chaud. » Et encore, assure-t-il, Cerbère est plus dur, avec des pentes plus raides.

Marjorie, compagne de François : « à l’air libre, on est heureux »

Marjorie, compagne du patron, est venue donner un coup de main aujourd’hui. Elle-même travaillant le week-end, elle comprend l’investissement de son homme. « C’est un métier de passion. On ne compte pas les heures, il n’y a pas de dimanche. Ça ne s’arrête jamais, jamais. François regarde la météo quinze fois par jour, la nuit, il vient travailler par tous les temps. C’est très dur. Quand est chaud ça va. Quand on se réveille après la sieste on a mal partout. Mais dans mon métier je suis confrontée à la maladie toute la journée et c’est vrai que là on est bien, à l’air libre, c’est paisible. On est heureux. »

Dans l’équipe, les cheveux sont plutôt grisonnants. Personne n’a la vingtaine. Trois sont retraités. « Les retraités sont très fiables, commente François Pignol. Ils sont comme mon père, qui a 80 ans et qui ne lâche rien. » Il compare avec certains des jeunes à qui il a donné une chance mais qui manquent des rendez-vous, ou stoppent au bout de cinq minutes pour fumer. Ceux qui sont venus ce 2 septembre, eux, sont solides. Denis, 63 ans, en est à ses huitièmes vendanges. « Je voulais faire au moins une fois, et puis j’y ai pris goût. L’endroit est joli. Ça fait du sport, ça garde la ligne ! Parfois on coupe accroupi, pour se reposer un peu le dos. » La session du jour se terminera vers midi. Ensuite c’est sieste, puis plage.

Monter en zig zag pour soulager les cuisses

Frédéric, 39 ans, est porteur. Il vient depuis des années et gagne quelques centimes de plus par heure, pour charrier des kilos et des kilos de raisin au milieu des pierres. Parfois, quand il voit une grappe oubliée, il cueille aussi et la balance dans sa propre hotte. Pour moins forcer, il monte en zig zag.

« C’est le cardio, dit-il. Monter une fois on y arrive. Là, il faut savoir le faire toute la journée. Mais je suis de la montagne, les vignes plates avec les longues rangées interminables, ça ne me plaît pas trop. »

Michel, 68 ans, n’en est qu’à ses deuxièmes vendanges. Pour lui, c’est quasiment un loisir. Venu de Normandie, il s’est installé sur la côte pour sa retraite et faisait son footing devant les vignes. Il rêvait d’essayer. « Un jour j’y suis allé au culot. Pour impressionner François je suis monté en courant et j’ai dit ‘je souhaiterais faire les vendanges’. Mais j’étais essoufflé et j’ai dû m’assoir ! Et puis voilà, ça s’est fait. »

Il reconnaît avoir eu un peu mal au dos les premiers temps, ce qu’il évacue le soir avec des postures de yoga. « Sinon c’est génial, c’est largement faisable. Il y a une bonne ambiance. Je ne sais plus combien je suis payé, je fais ça pour le plaisir, ça paye un petit restaurant de temps en temps. Mais je comprends que pour certains ça peut être vital. »

Malgré toutes les peines, François Pignol croit à l’avenir. « Tous les ans je replante, parce que j’y crois. Si vous ne faites rien, vous n’arriverez à rien, alors j’essaie. »

Envisagez-vous 2027 sans Made In Perpignan ? C’est la question que nous devons vous poser. Après dix ans, notre média libre est aujourd’hui menacé. Cet article, comme près de 5000 autres, est en accès libre grâce au soutien de nos lecteurs. ➡️ Si vous le pouvez, faites un don pour que cette aventure continue.

Participez au choix des thèmes sur Made In Perpignan

Envie de lire d'autres articles de ce genre ?

Comme vous avez apprécié cet article ...

Partagez le avec vos connaissances