Alors que l’entretien de nos massifs est pointé depuis les récents incendies, l’historienne Fatima Besnaci-Lancou revient sur le travail oublié des Harkis*, dont une grande partie passée par le camp de Rivesaltes, qui défrichaient et luttaient contre le feu en France. Photo de une © Archives communales de Mouans-Sartoux
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Dans 15 départements dont les Pyrénées-Orientales, les Harkis entretenaient les forêts. Spécialiste de la guerre d’Algérie, Fatima Besnaci-Lancou a elle-même connu, enfant, le camp de Rivesaltes, puis l’un des 69 hameaux de forestage français. Après la publication de nombreux ouvrages, elle prévoit un nouveau livre consacré à l’un de ces sites. L’historienne, également membre du conseil scientifique du Mémorial du Camp de Rivesaltes, met en lumière cette partie de la vie des Harkis, trop souvent cantonnés à leur histoire algérienne ou aux camps.
Précisément, les fameux camps de transit sont en passe de fermer dans les années 1960, y compris celui de Rivesaltes où plusieurs milliers de Harkis sont enfermés. Il faut réorienter les familles. « Il fallait deux conditions pour quitter les camps de transit, un logement et un travail », rappelle Fatima Besnaci-Lancou. A partir de 1962, le gouvernement crée alors de toutes pièces les fameux hameaux de forestage. Certaines municipalités y voient un intérêt, d’autres s’y opposent et des conseils municipaux votent contre, dans ce qui ressemble déjà à une crainte des étrangers.
Des villages de baraquements qui ressemblent moins à des hameaux qu’à des camps
Des villages, souvent à base de préfabriqués, surgissent de nulle part près de massifs forestiers à entretenir. Les logements, à l’écart des villes, ont davantage la forme de baraquements que de maisons.
« Entre nous, c’étaient des camps. Le terme hameaux de forestage n’était pas utilisé, on parlait de camps. »
En lien avec l’ONF, les pères de famille sont embauchés pour débroussailler et créer des coupe-feux. « Lors de la première réunion avec l’ONF, on leur a distribué des uniformes qui rappelaient ceux des militaires. Quand ils se sont retrouvés devant les autorités, certains se sont mis au garde-à-vous. Ils étaient désorientés. »

A l’intérieur de chaque hameau de forestage, une trentaine de familles sous la férule d’un administratif faisant office de chef qui surveille les ouvriers et dirige les chantiers. Il règne un entre-soi parfois pesant.
Les femmes invisibles, à l’écart du monde
Les femmes restent sur place pour s’occuper des enfants. On met en place des « monitrices de promotion sociale », qui sont souvent les femmes du chef de hameau, pour les accompagner et leur apprendre la langue, mais elles entretiennent peu de liens avec le monde extérieur. Souvent, elles n’en ont que des échos à travers ce que les enfants leur rapportent de l’école. Elles font le pain dans des fours en terre qu’elles construisent dans le jardin, comme en Algérie.
« C’est une double peine car le fait d’avoir mis les familles loin du village dont elles dépendaient formait vraiment un mur pour les femmes. Elles passaient leurs journées sur le camp pour les tâches ménagères. Elles étaient très isolées, invisibilisées. Elles ne baignaient pas dans la société dans laquelle elles étaient invitées à construire leur vie. »
Les Harkis en première ligne face aux incendies des forêts françaises
Le baraquement provisoire devient permanent. Des enfants y naissent, des générations se succèdent. Le dernier hameau de forestage ferme officiellement en 1994, mais certains abritent encore des familles.
« Certains sont restés là-dedans quarante ans, jusqu’à leur retraite. On a complètement oublié qu’ils ont débroussaillé, coupé, planté, entretenu des pistes, sécurisé les massifs. »

Aux premières loges lors d’incendies, les Harkis étaient même parfois les premiers soldats du feu avant les pompiers. « Ils combattaient le feu sans casques, avec des branches, avec ce qu’ils pouvaient et ils étaient fiers de le faire. Certains m’ont dit ‘mon travail c’était de servir la forêt, la protéger.’ Ils y allaient au péril de leur vie. Un des Harkis est mort en 1989 pendant un incendie. » Sa veuve n’a pas été indemnisée à la hauteur et s’est retrouvée sans ressources.
Avec une mémoire centrée sur le conflit, des décennies de travail en France oubliées
Le camp de Rivesaltes fut lui-même hameau de forestage pour environ 25 familles, soit une centaine de personnes, jusqu’en 1976. Les parents du rugbyman perpignanais Bernard Goutta y ont séjourné.
Pour autant, les travaux et recherches sur le sujet sont rares. A l’heure de la sécheresse et des incendies, la déprise agricole et le déclin du pastoralisme nous rappellent l’importance de l’entretien des massifs. L’héritage de ces Harkis qui nous protégeaient des feux mérite de s’y pencher davantage. A travers son ouvrage à paraître aux éditions du Cabri sur les familles de Harkis à Mouans-Sartoux, Fatima Besnaci-Lancou entend montrer les trajectoires, les déterminismes, les rapports entretenus avec leur pays d’origine. « J’essaie de trouver des réponses aux questions des descendants. »


*Harkis est un terme générique pour désigner l’ensemble des supplétifs qui ont combattu aux côtés de la France durant la guerre d’Algérie (1954 à 1962), selon le site dédié du gouvernement français.
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