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Visa pour l’Image : « Tout ressemblait à un film », habitué aux zones de guerre, David Guttenfelder se retrouve face à ICE au coin de sa rue

Pendant trente ans, David Guttenfelder a photographié les conflits et les crises loin des États-Unis. Jusqu’à ce que les images qu’il avait l’habitude de rapporter de l’étranger surgissent dans son propre quartier de Minneapolis. À Visa pour l’Image, le photographe expose cette confrontation entre les habitants de sa ville et les agents de ICE, la police de l’immigration.

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Il connaît cette rue par cœur. Juste en face se trouve le restaurant de nouilles où David Guttenfelder va manger chaque semaine avec ses enfants. Sur la photographie exposée en extérieur et en grand, à l’Église des Dominicains dans le cadre de Visa pour l’Image, le décor n’a pourtant plus rien de familier. Dans le froid extrême de Minneapolis, des agents fédéraux de ICE, la police de l’immigration, avancent lourdement armés. Sur la photo, l’un d’eux pointe son arme directement en direction du journaliste.

« Ce sont les types d’armes que j’ai l’habitude de voir dans les zones de guerre », raconte David Guttenfelder. Cette fois, elles sont braquées sur ses propres voisins, des citoyens américains. « Pour le gouvernement, ils venaient régler le problème de l’immigration illégale. Mais pour les habitants de Minneapolis, cela ressemblait à l’invasion d’une armée paramilitaire étrangère ». 

Trente ans à raconter les crises des autres

Cette scène résume à elle seule le vertige vécu par David Guttenfelder. Toute sa carrière ou presque s’est construite loin de chez lui. Ukraine, Afghanistan, Moyen-Orient, Corée du Nord… « J’ai passé mon temps à travailler en dehors des États-Unis. J’ai eu le privilège de voyager et de documenter les luttes des autres. Et je pouvais toujours rentrer chez moi. »

À Minneapolis, cette distance disparaît soudain. Sa maison se trouve au cœur du quartier où se déroulent les affrontements. Elle devient même, pendant quelques jours, une sorte de base arrière pour les journalistes venus couvrir les événements. 

Ses filles prêtent leurs manteaux à des photographes arrivés de régions plus chaudes. Pour la première fois, elles voient leur père travailler et le photojournaliste qu’il est. « Je photographiais des gens que je connais. Je photographiais ma propre vie. D’une certaine manière, ma propre famille était là ». Guttenfelder tente pourtant de conserver la même méthode. « J’ai essayé de faire exactement le même travail que si j’avais dû le réaliser ailleurs». Mais cette fois, impossible de reprendre un avion et de laisser le conflit derrière lui une fois les clichés capturés.

Minneapolis comme terrain d’expérimentation pour Trump

Pour le photographe, le choix de Minneapolis par l’administration Trump n’a rien d’un hasard. Le Minnesota entretenait déjà une confrontation politique avec le président américain, notamment à travers son gouverneur, Tim Walz, ancien colistier de Kamala Harris en 2024. La ville est également connue pour sa diversité et son accueil des populations immigrées.

« Nous avons toujours été un État ouvert et accueillant, souligne Guttenfelder. Avec ma femme, on a choisi de s’installer à Minneapolis précisément pour cette raison. Nous nous y sentons chez nous parce que la population y est diverse ». 

Cette identité multiculturelle expliquerait justement l’intensité des mobilisations. « Lorsque des habitants tentaient d’empêcher certaines arrestations ou de protéger leurs voisins, ils ne pensaient pas : je protège un migrant ou un étranger. Ils pensaient : je protège mon voisin, les gens qui fréquentent l’école de mes enfants ».

À ses yeux, Minneapolis a ainsi servi de test grandeur nature pour l’administration Trump. Comme un crash-test de la solidité de la démocratie américaine ? Derrière les images, le photographe voit surtout un pays profondément divisé, jusque dans les familles. Certains de ses proches l’appelaient, inquiets de savoir ICE dans les rues près de ses filles. D’autres l’appelaient pour la raison exactement inverse, préoccupés par les manifestants qui s’opposaient à l’action du gouvernement.

Quand les agents prennent des Amérindiens pour des immigrés

Sur le terrain, cette politique produit parfois des scènes presque absurdes. Guttenfelder raconte avoir vu des automobilistes arrêtés parce qu’ils paraissaient « étrangers ». Des agents brisaient parfois les vitres, sortaient les occupants de leur véhicule et les emmenaient au bâtiment fédéral, avant de découvrir qu’ils étaient citoyens américains.

Parmi les personnes visées : des Amérindiens. Certains agents fédéraux venus d’autres États découvraient pour la première fois les populations autochtones du Minnesota et les prenaient pour des immigrés.

« Ils arrêtaient des ‘Native Americans’. Je veux dire, les seuls vrais Américains », ironise le photographe.

Ces scènes prennent une autre dimension après la mort de Renee Good, puis celle d’Alex Pretti, deux manifestants abattus par ICE. Ce dernier, infirmier dans un hôpital pour anciens combattants, n’était pas immigré. « Il était facile pour certains de détourner le regard des difficultés vécues par les migrants », analyse Guttenfelder. « Puis ils ont commencé à voir que cela nous concernait tous, que tous les citoyens pouvaient être concernés. Je pense que cela a fait basculer quelque chose dans l’esprit de certaines personnes ». Le lieu où Alex Pretti a été tué se trouve à cinq minutes de chez lui.

« Tout ressemblait à un film »

Et puis il y a le spectacle. C’est l’un des éléments qui déstabilisent le plus cet homme pourtant habitué aux situations extrêmes. « J’ai travaillé dans des endroits confrontés à des conflits très graves, en Ukraine, au Moyen-Orient… Et soudain, là, j’avais du mal à prendre au sérieux ce que je voyais. Parce qu’en Amérique, du président jusqu’en bas de la chaîne, tout est devenu un spectacle. Tout ressemble à un film ». L’une des photos montre ainsi des hommes de ICE, armes sorties, casques sur la tête, avançant dans la nuit comme tout droit sortis d’un film post-apocalyptique. 

Il cite notamment Gregory Bovino, figure de la police aux frontières américaine. Guttenfelder ne l’avait jusque-là vu qu’à la télévision. Lorsqu’il le découvre dans une rue de Minneapolis, grenades lacrymogènes à la main, il a l’impression « d’être sur un plateau de cinéma. C’était tellement étrange ». Mais derrière la caricature, le danger reste bien réel. « C’était extrêmement sérieux, mortellement sérieux ».

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Sébastien Leurquin