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Visa pour l’Image : Mads Nissen dévoile les ramifications mondiales du trafic de cocaïne

Article mis à jour le 4 septembre 2026 à 08:36

Pendant près de dix ans, le photographe danois Mads Nissen a suivi la cocaïne de sa production en Amérique latine jusqu’à sa consommation en Europe. Présentée à Visa pour l’Image, son exposition Sangre Blanca (sang blanc) montre un trafic mondialisé, nourri par une demande toujours plus forte. Elle interroge aussi l’échec des politiques répressives menées depuis des décennies.

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Les images racontent un commerce devenu mondial, une pieuvre géante dont les tentacules ondulent des forêts colombiennes aux boîtes de nuit de Berlin. Au cours de son périple, la cocaïne génère systématiquement violences, corruption et chaos. Les conséquences de ce système planétaire dépassent largement les seuls pays producteurs. Mads Nissen présente son travail et répond aux questions de Made in Perpignan.

Vous travaillez sur ce sujet depuis plus de 10 ans et vous considérez que la « guerre contre la drogue » menée depuis des décennies est un échec. Pourquoi ?

Il y a plusieurs façons de mesurer si une guerre a été gagnée ou perdue. Mais ceux qui ont déclaré cette guerre n’ont jamais vraiment précisé quels étaient leurs objectifs. Si vous la mesurez à la quantité de drogue produite, il n’y en a jamais eu autant. Si vous regardez les quantités transportées, il n’y en a jamais eu autant. La consommation ? Il n’y en a jamais eu autant non plus. Et si vous regardez le nombre de personnes tuées dans cette guerre, les chiffres restent eux aussi extrêmement élevés.

J’ai couvert d’autres conflits, notamment en Libye et en Afghanistan. Parfois, vous vous retrouvez dans des situations où l’on fait tout pour vous convaincre qu’une stratégie fonctionne, alors que tout ce que vous voyez, ressentez et lisez vous dit exactement le contraire. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un capable de me regarder dans les yeux et de me dire : « Nous sommes en train de gagner cette guerre ». Certains me disent que leur action fait une différence, ou que ce serait pire s’ils ne faisaient rien. Mais personne ne me dit qu’ils sont en train de gagner. Et aujourd’hui, je ne vois aucune preuve permettant de penser que cette guerre est en train d’être gagnée ; ou même qu’elle le sera dans les dix ans.

En France, le discours politique devient toujours plus répressif envers trafiquants et consommateurs, alors que la cocaïne n’a jamais été aussi accessible et banalisée : qu’est-ce que ce paradoxe dit de l’efficacité des politiques publiques ?

Les forces de l’ordre européennes saisissent régulièrement plusieurs tonnes de cocaïne. Mais quand cela arrive, regardez ce qui se passe sur le marché : les prix ne bougent pratiquement pas. C’est pourtant du capitalisme élémentaire. Si vous réduisez vraiment l’offre alors que la demande reste forte, les prix devraient augmenter. Or il y a tellement de cocaïne disponible que cela ne se produit pas.

Je pense que nous sous-estimons la puissance de ce marché, l’argent qu’il génère, le nombre de personnes qui en consomment et l’étendue de ses ramifications dans la société. Les politiques, mais aussi souvent les médias, regardent une fusillade ici, une saisie là, un meurtre ailleurs, comme des événements séparés. Les cartels, eux, ne les voient pas séparément. Pour eux, tout cela appartient au même business fait de blanchiment d’argent, de corruption, d’immobilier, de conquête de nouveaux marchés, et d’une violence utilisée comme un outil économique.

Tous les responsables politiques veulent apparaître comme étant « durs contre le crime ». Mais il faut se demander si cela fonctionne réellement… ou seulement à la télévision. Vous n’êtes pas dur contre le crime si ce que vous faites ne marche pas. Il existe pourtant des moyens d’agir. Il faut suivre l’argent, s’intéresser aux banques, aux cryptomonnaies, mettre la pression sur les endroits où les grands trafiquants installent leurs fortunes. Envoyer 200 policiers dans un quartier pendant deux semaines donne peut-être de belles images, mais après, tout recommence.

Votre travail montre aussi la responsabilité que portent les consommateurs européens et nord-américains dans les violences subies par les populations des pays producteurs…

Oui. Ce que j’ai essayé de montrer, c’est aussi la difficulté des choix auxquels les gens sont confrontés sur le terrain, en amont. La cocaïne exploite les failles. Imaginez quelqu’un qui doit de l’argent, qui ne peut pas rembourser et à qui l’on fait comprendre que quelque chose peut arriver à sa famille s’il ne transporte pas de cocaïne jusqu’en Europe. Quel genre de choix est-ce réellement ?

Même chose pour un paysan qui vit dans la pauvreté, dans l’un des pays les plus inégalitaires au monde, et qui cultive la coca simplement pour pouvoir envoyer sa fille à l’université et lui offrir une autre vie. Qui suis-je pour juger ce que choisit de faire quelqu’un là-bas, surtout lorsque ce sont nos pays qui consomment cette cocaïne ?

C’est aussi ce que je veux faire avec la photographie : ramener cette histoire chez nous. Ne pas raconter une histoire sur « eux », mais une histoire sur « nous ». Je trouve beaucoup plus intéressant de placer les gens devant un miroir que de leur permettre de rejeter toute la responsabilité sur quelqu’un d’autre. L’Europe est aujourd’hui un marché majeur de la cocaïne et nous avons donc une part de responsabilité dans ce qui se produit ailleurs.

Dans l’exposition, vous montrez aussi ce qui entre dans la fabrication de la cocaïne (ammonium, acide sulfurique, permanganate de sodium, soude caustique, essence…). Est-ce une manière de dégoûter les consommateurs du produit ?

Quand vous entrez dans un laboratoire de cocaïne, la première chose que vous remarquez n’est pas ce que vous voyez, mais ce que vous sentez. Les laboratoires sont souvent cachés dans la végétation et l’odeur ressemble à celle d’un garage, avec de l’essence, de l’huile et toutes sortes de produits extrêmement toxiques.

Pour avoir vu le processus de fabrication à plusieurs reprises, je peux vous garantir qu’une cocaïne « propre » ou « pure », n’existe pas. Ce n’est pas un produit naturel mais bien le résultat d’un processus chimique très sale, que vous mettez ensuite dans votre corps.

La cocaïne est imbibée d’essence et de produits, mais elle est surtout imbibée de sang. C’est pour cela que j’ai appelé ce travail Sangre Blanca, le sang blanc. Les conséquences humaines de ce commerce et de cette guerre contre la drogue sont immenses. Il ne faut pas seulement compter les morts. Il faut aussi compter les personnes déplacées, la corruption, les conséquences environnementales. Tout cela fait partie du produit.

Comment avez-vous réussi à gagner la confiance de cultivateurs, de trafiquants, de policiers ou de membres de gangs et à les photographier ? Quel était leur intérêt à vous laisser approcher ?

L’accès est toujours compliqué. Lorsqu’il y a de la cocaïne, il y a du conflit, et lorsqu’il y a un laboratoire, il se trouve généralement sur un territoire contrôlé par un groupe armé illégal. J’ai travaillé pendant de nombreuses années en Colombie, je retourne dans les mêmes endroits, je revois les mêmes personnes. Et surtout, je respecte mes engagements. J’essaie d’être transparent, honnête et d’être quelqu’un de parole.

Mais toute personne que vous photographiez doit aussi avoir une raison d’accepter. Avec certains membres du cartel de Jalisco, par exemple, nous avions d’une certaine manière un intérêt commun. Moi, je voulais montrer au monde qu’ils existaient et à quel point ils étaient puissants. Et eux, c’est exactement ce qu’ils voulaient montrer. Mais pour parvenir à photographier ces personnes, l’empathie est essentielle. C’est probablement la chose la plus importante pour moi en photographie. Il faut arriver à créer des ponts.

L’exposition montre aussi que des acteurs du trafic acceptent parfois de montrer leur visage, tandis que les consommateurs européens préfèrent rester invisibles. Est-ce que cette asymétrie fausse aussi notre représentation du problème ?

Ce que disent les experts, c’est que la cocaïne s’est démocratisée. Elle est présente partout dans la société, y compris chez des personnes qui en consomment tout en travaillant. Des avocats, des chefs cuisiniers, des ouvriers, des médecins… Nous vivons dans une société de la performance. Il faut travailler davantage, être performant, réussir toujours plus. Et pour cela, la cocaïne semble parfaitement correspondre à notre époque. 

C’est aussi pour cette raison que je veux poursuivre ce travail en Europe. La clé reste l’accès. Je veux être à l’intérieur, avec les gens, idéalement voir leurs visages. Les gens n’ont pas besoin de voir une maison, un bâtiment ou même un paquet de cocaïne. Ils ont besoin de rencontrer les personnes qui consomment et de comprendre leur histoire. C’est là, pour moi, que la photographie prend vie, lorsqu’elle n’est plus seulement de la documentation, mais qu’elle crée de l’émotion et de l’empathie.

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Sébastien Leurquin