La célébration annuelle de la photographie du réel ne pouvait pas éviter le sujet. Alors que Visa pour l’Image, festival du photojournalisme, organisait la première convention dédiée au métier cette année, une table ronde s’est penchée sur la question de l’intelligence artificielle.
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Il est loin le temps du pape en doudoune où l’on pouvait détecter une image générée par IA en comptant les doigts de ses personnages. Lors de l’ouverture du festival du photojournalisme, ce lundi 31 août, les acteurs du métier se sont attelés au grand sujet de l’intelligence artificielle lors de la première convention de la profession organisée par Visa pour l’Image. Cette journée consacrée à l’avenir de l’image de presse ne pouvait pas passer à côté de l’innovation qui l’a bouleversée ces dernières années.
« En septembre 2022, bon nombre de photographes ont commencé à produire des images générées par IA, se souvient Philippe François, vice-président du CEPIC, organisation qui représente notamment les agences photographiques et les banques d’images. Mais il y avait des problèmes que l’on pouvait repérer sur l’image. Et puis il y a eu la fameuse photo de Kate Middleton et sa famille en 2024. Et là, personne ne pouvait dire si c’était de l’IA. »
Pour lui la frontière est claire : la photographie créative peut s’emparer de l’IA, en particulier en créant ses propres systèmes, mais la photo éditoriale doit en rester loin. Autrement dit : le photojournalisme doit s’entourer d’une ceinture de sécurité. « Nous ne voulons pas de ces images. »
« Un écosystème étanche sans IA »
À mesure que l’outil s’aiguise, les banques d’images s’arment pour s’en prémunir. « J’aimerais bien connaître la solution mais je ne l’ai pas encore », concède Philippe François. Face au flux d’images externes, les banques d’images se consolident en interne. « On a créé un écosystème complètement fermé », détaille Wilfrid Estève, directeur de l’agence Hans Lucas, qui regroupe 800 photojournalistes. « Hans Lucas a son propre logiciel. Derrière on a un centre de formation qui nous permet de ne pas subir l’innovation mais de s’y former. Et dernièrement on a créé Dataflow qui permet d’authentifier les photos. C’est une chaîne hermétique, dans laquelle les photojournalistes formés sont présents. »
Former les photographes pour bâtir la confiance avec le public. « Pour moi, l’auteur fait autorité. Ce qu’il faut placer au cœur de tout ça, c’est la qualité de la déontologie et de la démarche sur le terrain. » Une démarche qui résonne avec l’attente des deux autres invités de cette table ronde. Thierry Meneau et Valerio Vincenzo, respectivement chefs photo aux Échos et à Géo. « Quand on se tourne vers une agence, on délègue la responsabilité de la vérification », confie Thierry Meneau. Le responsable photo fait confiance au photographe qu’il fait travailler et à son œil. « L’iconographe voit des millions d’images. Il n’est pas sur le terrain, mais il comprend des lumières. Il a une culture de l’image. » Une barrière humaine qui admet toutefois ne pas être infaillible.
« Aujourd’hui, on n’a pas vraiment les moyens d’être sûr à 100% qu’une image n’est pas faite d’IA. À chaque fois qu’on trouve un système, il y en a un autre qui va le dépasser, regrette Valerio Vincenzo. Ma hantise, c’est d’être le chef photo qui publie des photos IA, sans le savoir. »
Un besoin de supervision
Car c’est aussi une question de responsabilité. Qui paye l’erreur, même inévitable ? Pour éviter que tout ne repose sur une personne, certains médias se dotent de garde-fous. D’abord une charte, qui cadre l’usage de l’IA au sein d’un groupe. « En plus de la charte, le groupe Les Échos possède un référent IA, expert en la matière. » Une méfiance intrinsèque au monde du journalisme que résume Sylvaine Lecoeur, directrice commerciale de PixWays, qui anime le débat. « Ces chartes se sont mises en place dans les rédactions par rapport à ce qui était vu d’abord comme un danger. Peut-être après une opportunité, mais tout de même un danger, puisque quand on parle de photojournalisme, on parle de réel. »
D’autres solutions se dessinent. Des comités alliant direction, service informatique et services juridiques par exemple. Un moyen de partager la responsabilité de la publication et de construire un pare-feu supplémentaire. Des écosystèmes, certes rassurants, mais qui rendent plus difficile l’accès aux nouveaux photographes dans les rédactions. « Il ne faut pas que les critères de confiance deviennent bloquants. »
Labelliser l’authentique plutôt que l’artificiel
Les professionnels comptent alors sur la traçabilité des photos. La norme C2PA porte notamment les espoirs. Il s’agit d’un protocole créé par plusieurs géants du numérique et des médias. Il permet de certifier la source et l’historique des contenus numériques. Une sécurité qui permet aux iconographes de se projeter dans un monde inondé par l’IA. Valerio Vincenzo prend le risque de la métaphore alimentaire :
« Quand on mange un fruit et légume naturel, il y a une dénomination ‘bio’. Et quand on mange un fruit ou légume qui est artificiel, il n’y a rien. À l’avenir, il y aura tellement d’images artificielles qu’on va renverser la situation. Il y aura des photos bios, donc authentiques, avec des standards ajustés au niveau européen. Et le reste ne sera même plus labellisé, parce que de toute façon le public sera inondé de ces images. »
L’image de reporter deviendra perle rare dans un écosystème submergé. Autour de la table, tous s’accordent sur le besoin de redoubler d’efforts qualitatifs face à l’IA, et rejoignent la prédiction de Jean-François Leroy, le fondateur de Visa pour l’Image décédé ce 31 août. Dans son dernier édito, il écrit : ‘Paradoxalement, la révolution de l’IA et ses conséquences sont peut-être la plus belle opportunité que le journalisme a de se sauver.’
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