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Vivre avec un trouble psy : l’errance avant le diagnostic

Article mis à jour le 20 mai 2026 à 09:54

[Vivre avec un trouble psy, partie 1/2]. À travers des témoignages dans les Pyrénées-Orientales et un regard sur les soins, nous explorons le parcours de patients souffrant de troubles psychiatriques. La seule découverte de leur propre pathologie est un cheminement bien trop long, dans une société où la prévention reste à améliorer et où les idées reçues règnent sur la santé mentale. Photo de une © Emma Simpson – Unsplash

Laura Tournand n’a pas tout de suite posé des mots sur ses difficultés, elle se souvient d’un tempérament mélancolique dès son enfance, marquée par un père absent et une mère en difficulté. A 41 ans, elle vit à Perpignan. Sa trajectoire jusqu’au diagnostic est un parcours du combattant.

« À l’adolescence j’écrivais des choses très sombres, qui évoquaient le suicide. J’étais en décalage, j’avais l’impression d’être au milieu de fantômes. Je ne voyais pas l’intérêt de la vie. » Des pensées qu’elle masque autant qu’elle peut en société. « Je faisais semblant. »

Ces temps interminables avant de savoir ce dont on souffre

Il lui faudra des années avant d’obtenir un diagnostic clair, et davantage pour affiner les traitements. Dans l’intervalle, elle tombe dans l’irrationnel, voyant un espoir dans les oracles, les énergies et autres anges. « Je collectionnais les pierres. Je suis allée voir des magnétiseurs, des rebouteux… On se sent spécial, c’est de l’abus de vulnérabilité. Alors que la simple méditation, quand on a des pathologies, ça peut faire décompenser… » Elle en sortira plus tard en découvrant des contenus scientifiques et d’esprit critique durant la période Covid.

Laura Tournand continue d’expérimenter des traitements pour s’en sortir

Son mal-être reste permanent. « C’est un stress général à la moindre chose que je dois faire. » Elle subit l’anhédonie, c’est à dire la perte d’intérêt pour toute activité. Pour autant Laura refuse de s’y abandonner et s’impose un militantisme dans des mouvements écologistes. A l’issue elle retombe dans l’isolement. Aujourd’hui encore, sa phobie sociale rend toute sortie délicate. « Je ne sors que pour promener mon chien. » Son témoignage vibre de ce désir d’être davantage que sa pathologie, à laquelle proches, médias ou même soignants la ramènent trop souvent. Mais les difficultés se poursuivent et elle enchaînera troubles alimentaires, scarifications, alcoolisme, insomnies, ou encore des relations sociales compliquées, prémices de ce qu’elle découvrira être un trouble de ma personnalité borderline.

« Je suis tombée dans une dépression très sévère et suicidaire. J’ai perdu du poids. C’est là que je me suis décidée à consulter. Il m’aurait fallu de l’information et de la prévention pour appeler plus tôt, au premier signe. Il faudrait davantage communiquer sur les numéros d’écoute. »

Jean-Marc, bipolaire : « C’est venu d’un coup. J’ai fait une tentative de suicide. »

Jean-Marc* a lui aussi connu un parcours chaotique avant d’arriver à un traitement qui le stabilise. Bipolaire, il explique le dérèglement du thymus et de la production de sérotonine dans son corps. « Cela crée des états dépressifs. Le taux de tentatives de suicide chez les bipolaires est entre 60 et 70 %. » Il a aujourd’hui 42 ans. Sa bipolarité ne s’est manifestée que vers l’âge de 33 ans, après un cancer traumatisant. Il était alors professeur de musique. « C’est venu d’un coup, j’ai fait une tentative de suicide. On m’a prescrit des antidépresseurs. Deux ou trois mois après, j’ai fait une crise de délire. » Pris d’une énergie débordante, il s’imagine invulnérable.

« Dans les phases maniaques on peut dormir trois heures par nuit et être en pleine forme toute la journée, on a une énergie débordante, on parle sans arrêt. J’ai voulu sauter de la fenêtre du 3e étage, puis de la voiture, en pensant qu’il ne m’arriverait rien parce que j’étais Dieu. »

Ce n’est qu’à ce moment qu’il est emmené aux urgences psychiatriques de l’hôpital de Thuir, et qu’enfin il déclenche le cheminement vers un diagnostic de bipolarité.

Jérémy* est atteint de schizophrénie. « Je pense que j’ai toujours été en décalage. Vers la vingtaine, ma copine est partie avec un ami à moi et ça a été le déclencheur. » Jérémy plaque son emploi saisonnier sur les stations de ski et part vivre dans une communauté alternative en pleine nature, dans le Vallespir. « J’étais en décompensation, tout partait en vrille. » C’est quand il devient violent avec son père et son frère qu’il est interné sous contrainte. « On est juste mal, on ne sait pas ce qu’on a exactement. » Il faudra encore plusieurs mois avant que le mot « schizophrène » ne soit prononcé. « Je me mets à la place du docteur, ça ne doit pas être évident de diagnostiquer quelqu’un. »

Vers le diagnostic : ce premier contact avec les soins

Laura Tournand est entre autres passée par un Centre Médico Psychologique (CMP), comme il en existe plusieurs dans le département, rattachés à l’hôpital psychiatrique de Thuir. « Il a fallu à peu près deux mois pour avoir le premier rendez-vous avec un infirmier. Parfois ça suffit, l’infirmier essaie de faire baisser le stress, donne des conseils de respiration. Mais on m’a dit que pour voir le psychiatre il y avait six mois à un an d’attente. » On lui diagnostique d’abord une dépression, et on lui prescrit antidépresseurs et somnifères hypnotiques.

Chaque temps d’attente, chaque rendez-vous décalé, est un enfer à vivre. C’est une psychologue qui évoque enfin le trouble borderline, maladie qui porte une peur de l’abandon, des comportements auto-destructeurs et des émotions ingérables. Il aura fallu un an pour obtenir ce diagnostic. Précaire, Laura constitue en parallèle un dossier pour être reconnue handicapée et obtenir une prise en charge.

« Au départ, les traitements ne font que contenir les symptômes. On sent que ça ne fait que de la surface. On est dans un genre de brouillard, on subit ce qu’on nous dit de faire. Il n’existe pas de prise de sang pour définir le degré de dépression, tout dépend de la formation du psychiatre. Parfois je minimisais, je me sentais coupable de mettre en échec la psychiatre dans son travail. »

Un Français sur cinq concerné par un trouble psy

Cette question de l’errance préoccupe le corps médical. « Le trouble psychiatrique concerne au minimum un Français sur cinq » rappelle Fabienne Guichard, directrice de l’hôpital psychiatrique de Thuir. « On y tous confrontés de près ou de loin. Quand un diagnostic psychiatrique tombe dans une famille, tout le monde est impacté. Les proches ne savent pas à quelle porte frapper, certains sont obligés d’arrêter de travailler pour s’occuper du proche, ils sont totalement démunis. »

« Il y a un vrai tabou sociétal aujourd’hui encore sur la pathologie psychiatrique, ajoute Fabienne Guichard. »

Pour Philippe Raynaud, un des psychiatres de l’hôpital, il y a des difficultés à la fois sur l’organisation des soins et le renouvellement de personnel qualifié. « Les délais sont directement liés à cela. »

Trouver un psychiatre ou un psychologue, une galère ?

Selon le baromètre 2023 de l’Unafam (Union nationale de famille et amis de personnes malades ou handicapés psychique), 64 % des répondants déclaraient difficile l’accès à un psychiatre ou un psychologue. « Difficile ne veut pas dire que ce n’est pas possible, nuance Fabienne Guichard. Cela peut être difficile parce qu’ils n’arrivent pas à franchir le pas. On a un délai moyen de premier rendez-vous médical en CMP de 75 jours. Cela peut paraître long à un patient, mais c’est très peu. Et on a toujours un accueil infirmier en permanence dans tous nos CMP. » Philippe Raynaud évoque néanmoins une époque plus ancienne où ces délais étaient bien plus courts, de l’ordre de 15 jours avant un rendez-vous.

Les structures portent les efforts à plusieurs niveaux. Depuis un an, les CMP proposent des consultations d’urgence. Un SAS (Service d’Accès au Soin) psychiatrique a été ouvert au sein du SAMU local. En clair, lors des appels aux urgences du Centre 15, un expert psychiatrique participe désormais à la régulation.

Reste la question de l’orientation par les généralistes, avec la problématique du désert médical. « Dans le Haut Conflent il y a moins de généralistes que d’ours » plaisante à moitié Philippe Raynaud. « Souvent ils sont débordés. Certains ont plus ou moins d’appétence pour les soins psychiatriques. » Les dispositifs de concertation pluri-professionnels visent à mieux sécuriser les parcours psychiatriques. Enfin est pointée la méconnaissance des numéros d’urgence et d’écoute.

« On a cette problématique en France de mille feuilles et de difficultés à faire travailler les gens ensemble, déplore Fabienne Guichard. On met de la coordination partout, on a des coordinatrices de CLS, de MSP, de CPTS… et on n’est pas capables d’écrire une cartographie. Il va bientôt falloir des coordinatrices de coordinatrices ! Un généraliste qui a un patient devant lui doit avoir l’information de suite et n’a pas le temps d’éplucher des sites internet ou des documents papier. Il faut peut-être réussir à faire une application. »

Si la volonté est là, les moyens ne sont pas toujours à la hauteur, les lits en hôpitaux psychiatriques sont parfois saturés. A suivre dans la seconde partie du dossier, qui portera sur le chemin chaotique même après diagnostic, le rapport aux soignants et le regard porté par les médias et l’entourage sur les personnes souffrant de troubles.

* Prénoms d’emprunt

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