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Une agriculture magique ? Enseignant perpignanais, il révèle l’irrationnel derrière la biodynamie

Des aliments simplement plus bio que bio ? Dans les Pyrénées-Orientales comme partout en France sont produits des aliments et du vin issus de l’agriculture « biodynamique ». Docteur en microbiologie et enseignant contractuel au département Génie biologique de l’IUT de Perpignan, Cyril Gambari publie son premier ouvrage « Connaissez-vous la biodynamie ? ». Une enquête incisive qui questionne des pratiques, des croyances mais aussi un marché.

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Cyril Gambari commence à s’intéresser à la biodynamie alors qu’il enseignait au lycée agricole de Rivesaltes. « J’en avais entendu parler comme d’une agriculture très bio. » Il achète le « Cours aux Agriculteurs » de Rudolf Steiner, occultiste autrichien mort en 1925, qui fonde les principes de la biodynamie mais aussi le mouvement spirituel « anthroposophie ». « J’attendais un ouvrage agronomique. Il y a bien de l’agronomie, mais noyée dans des croyances spirituelles. » Forces astrales et autres notions l’intriguent. Cyril Gambari décide de creuser la question pour vérifier si les thématiques occultes sont encore diffusées de nos jours et risquent de toucher des jeunes intéressés par l’agriculture.

« Je ne m’attendais pas à tout ce que j’ai trouvé »

Cyril Gambari épluche le cahier des charges de Demeter, organisme certificateur de la biodynamie, ainsi que le label Biodyvin spécifique à la branche viticole. Il enchaîne les rencontres, consulte les études, et découvre toujours davantage.

« Si le vin que vous buvez, on vous disait qu’il a été cultivé avec des préparations à base de crânes d’animaux fourrés d’écorces de chêne enfouies dans le sol, peut être que ça apparaîtrait moins bio. Et moins végan, car certains vins en biodynamie sont estampillés végans. »

« Je ne m’attendais pas à tout ce que j’ai trouvé. Cela m’a touché car ce sont des informations peu connues. Ce que j’aime, c’est faire de la pédagogie. » Selon Cyril Gambari, s’appuyant sur une enquête réalisée par le journal Le Monde en 2021, Demeter tenterait de minimiser ses liens avec le mouvement de croyance « Société anthroposophique universelle » mais lui a reversé des fonds. Sur son site internet, Demeter France, qui n’a pas répondu aux sollicitations de Made in Perpignan, ne nie pas l’origine anthroposophique de la biodynamie mais affirme : « une bonne pratique de la biodynamie ne nécessite aucunement un intérêt pour l’anthroposophie. » Le document « Vision & Mission » de Demeter International reconnaît toutefois une méthode qui puise « au coeur même de l’anthroposophie de Rudolf Steiner. »

L’enseignant explique également comment l’anthroposophie est suivie par la Miviludes* la mission gouvernementale chargée des dérives sectaires. Dans son rapport 2021, l’organisme recense 31 saisines concernant ce mouvement de croyance. C’est presque autant que pour la Scientologie, qui compte 33 saisines.

Des exploitations dans les Pyrénées-Orientales

En quoi consiste l’agriculture biodynamique ? Cyril Gambari rappelle qu’il s’agit d’exploitations bio, auxquelles on rajoute un cahier des charges pour obtenir la labellisation. Plusieurs domaines, notamment viticoles, sont concernés dans les Pyrénées-Orientales, et des formations payantes sont proposées sur le territoire. « La biodynamie se vend parfois plus cher que le bio » explique l’auteur. Selon Cyril Gambari, des exploitants en biodynamie ne sont toutefois pas nécessairement motivés par l’argent mais peuvent être sincèrement poussés par l’envie d’une agriculture vertueuse pour la santé et pour les sols.

« Le consommateur peut croire à un projet simplement plus écologique que le bio traditionnel. »

Dans son ouvrage, Cyril Gambari détaille certaines des préparations obligatoires pour l’obtention du label. L’agriculteur peut les réaliser lui-même ou encore les acheter. En annexe 8 du cahier des charges de Demeter il est précisé à propos de ces préparations : « elles constituent un élément fondamental irremplaçable de l’agriculture biodynamique. De ce fait leur emploi est rendu obligatoire. » Biodyvin les impose également, avec en première ligne de son cahier des charges « tout adhérent s’engage à tenir à jour un cahier de contrôle de l’emploi des préparations. »

Parmi les préparations magiques, Cyril Gambari rappelle la célèbre « préparation 500 ». Il s’agit de bouse de vache insérée dans une corne et enterrée durant l’hiver pour absorber « les forces terrestres » avant d’être déterrée. « On en récupère 100 grammes. » Comme pour d’autres des préparations obligatoires, on la « dynamise ». D’après l’enseignant, il s’agit de touiller la bouse une heure dans un large volume d’eau tiède, selon des sens de rotation précis, à la main ou à l’aide d’un « dynamiseur » acheté spécifiquement. Le résultat est épandu sur le champ.

Des anges, des gnomes et des salamandres

Cyril Gambari est allé au-delà des textes agronomiques de Steiner pour retrouver dans d’autres de ses écrits des justifications pas nécessairement connues des agriculteurs. « Dans la cosmogonie de Steiner, il y a des anges, des créatures spirituelles qui sont des ‘Dynamis’. Ce sont eux qu’on va invoquer quand on dynamise. On est sur de la religion dans un vernis agro-écologique. » L’auteur précise que Rudolf Steiner croyait que la Lune était faite de corne vitrifiée et était peuplée de Pygmées qui hurlent. « Il nous pensait entourés de gnomes, salamandres, ondines et sylphes invisibles. En échange des préparations biodynamiques, les gnomes travaillent sur les racines des plantes, les salamandres pollinisent… »

Moins connues que la 500, le livre liste d’autres préparations. Elles sont censées lutter contre des maladies ou des prédateurs, ou juste réputées faire pousser plus vite. Il y a cette vessie de cerf dans laquelle on insère des fleurs avant de la suspendre à un arbre ou une grange pour l’exposer aux « forces cosmiques du soleil. » Ou encore ce crâne d’animal domestique, vidé, dans lequel on va râper finement du chêne et qu’on doit installer dans un endroit humide. Mais aussi le « poivre de mulot » ou le « poivre de limace » censés lutter contre les animaux en question. « On brûle des mulots, des limaces. Cela se fait aussi avec des sangliers. » Les restes des animaux sont alors réduits en poudre appelée poivre, et répandus.

Un calendrier cosmique

Sont préconisés enfin, bien que hors cahier des charges, l’utilisation des calendriers lunaires, planétaires et astrologiques dont il a été démontré par plusieurs études depuis les années 1990 qu’ils sont sans effet. L’université de Valence a publié en 2020 une synthèse de près de 100 articles à propos de la Lune, avec un verdict catégorique. Aucune preuve de relation de cause à effet entre la Lune et la physiologie des plantes. Cyril Gambari rappelle que pour les adeptes de la biodynamie, il faut cependant respecter les jours « feuille », les jours « racine », les jours « fleurs » en lien avec des constellations du zodiaque, car cela jouerait sur le goût.

« Les agriculteurs en biodynamie ne peuvent pas complètement ignorer l’irrationnel. Dans les formations en biodynamie on va parler de Steiner, des quatre éléments, des forces éthériques… Eventuellement ce qu’ils ne voient pas, ce sont toutes les ramifications de cet écosystème. »

Christine Saurel, présidente de Biodyvin « pour nous qui avons une vigne, l’important c’est le ‘jour fruit' »

Contrairement à Demeter, la présidente de Biodyvin, Christine Saurel, a répondu à nos questions. Elle raconte comment, il y a trente ans, son domaine s’oriente vers de nouvelles pratiques pour s’éloigner des produits chimiques et découvre l’enseignement d’un certain François Bouchet qui développe la biodynamie sur la base des cours de Steiner. « On a rencontré ce monsieur. Tout ce qu’il nous a dit était logique. Il a dit ‘on va ramener la vie dans vos sols.' »

Biodyvin est composé d’anciens de Demeter, une dizaine de personnes au départ. François Bouchet vient régulièrement au domaine et propose diverses prescriptions. Le label impose certaines préparations comme le « compost de bouse de Maria Thun. » « Cette préparation va transformer la roche-mère en terre ». Christine Saurel évoque les calendriers liés aux signes du zodiaque. « Pour nous qui avons une vigne, l’important c’est le jour fruit. Si on avait une salade, ce serait le jour feuille. » Elle mentionne la préparation 501 à base de poudre de quartz. « Vous prenez une cuillère à café pour 600 litres d’eau, que vous dynamisez. » Il s’agit de faire tourner l’eau dans un sens puis l’autre. Elle a acheté une machine à cet effet.

« C’est un vortex que vous créez. L’eau va être choquée, on appelle ça le chaos. Et la naissance de toute chose, c’est le chaos. C’est à dire que la graine, elle ne peut pas germer si elle ne change pas d’état. Vous transmettez l’information de la préparation à l’eau, comme dans l’homéopathie. »

« Cela fait trente ans qu’on fait cette agriculture, ça ne peut pas être juste de la chance »

Une fois dynamisée, les 600 litres sont pulvérisés sur six hectares. S’agissant d’autres préparations comme celle à base de vessies de cerf, Christine Saurel les achète toutes faites au MABD, le Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique. Elle en reconnait volontiers le caractère non scientifique. « Pourquoi ça marche, on ne le saura peut-être jamais, mais tant que ça marche… Cela fait trente ans qu’on fait cette agriculture. Ça ne peut pas être juste de la chance. On met le discrédit sur une agriculture qui se veut positive. Bloquer le consommateur sur un mot, comme le mot croyance, c’est un peu dommage. »

La présidente du label n’a pas testé elle-même des variations de pratiques, pour voir les différences avec ou sans la dynamisation des produits par exemple. « Je n’ai pas fait l’essai, mais je pense que ça ne marcherait pas. » Ni pour mesurer de manière scientifique l’écart entre bio et biodynamie. « C’est vrai qu’on est passé d’un coup à la biodynamie, on n’est pas passé par le bio, je ne peux pas répondre à cette question. » En cas de mauvais résultat elle précise « ça n’a rien n’a voir avec la biodynamie. Rien. Cela dépend de la façon dont vous allez travailler, être précis. » Elle assure avoir vu des vignes se renforcer. « On a vu nos plantes ne plus mourir, nos fruits se transformer, la grosseur de nos feuilles changer. » Sur l’influence de la Lune elle répond « allez dire ça aux femmes qui accouchent le jour de la pleine Lune. (…) Ce qui est dommage c’est que le scientifique ne vienne pas se nourrir de pragmatisme. » Le mythe d’effets de la Lune sur les accouchements a été réfuté par des études scientifiques, comme celle du Mountain Area Health Education Center.

Enfin, Christine Saurel se défend de tout lien entre Biodyvin et l’anthroposophie, y compris financier. « Monsieur Steiner disait ce qu’il avait envie de dire. Nous, on a pris ce qui est important pour notre agriculture. La biodynamie fait partie des choses qui marchent. Je suis convaincue qu’on est le dernier gardien pour amener les enfants à la terre. La terre est notre garant pour nous régénérer. »

« Il faut que les gens sachent »

Cyril Gambari reconnait l’existence d’études en faveur de la biodynamie. « Elles sont souvent financées ou réalisées par des anthroposophes. Elles manquent de contrôles internes, elles extrapolent et généralisent… » Pour le lanceur d’alerte, les anthroposophes font de l’entrisme dans la recherche scientifique, éditent, publient des ouvrages et des articles qui survivent parfois à la relecture par les pairs. Il donne l’exemple d’un article de 2019 où l’on explique qu’exécuter une danse anthroposophique, l’eurythmie, devant des pommiers, change le goût des pommes. « A l’analyse chimique, ils n’ont trouvé aucune différence entre les pommes, alors ils les ont fait goûter à des gens, sans procéder au double aveugle, qui ont vu une différence. La crédibilité scientifique est faible. » A l’inverse il évoque d’autres études qu’il considère plus sérieuses et qui établissent que la biodynamie ne fait aucune différence avec le bio.

« Il faut que les gens sachent » se dit Cyril Gambari. « Beaucoup ne voient pas le problème, tant que ça ne fait pas de mal. On met de la poudre de perlimpinpin dans le sol, et alors ? On m’a dit ‘tu te trompes de combat.' » Cyril Gambari craint des dérives à terme, et une accoutumance à l’ésotérisme. « On commence par la biodynamie, on va peut-être mettre ensuite ses enfants dans une école Steiner-Waldorf, les soigner avec de la médecine anthroposophique. (…) Pour moi, il manque peut-être un label pour faire mieux que le bio mais sans aller vers la biodynamie. »

Menaces et intimidations

L’enseignant commence par alerter sur les réseaux, devient vulgarisateur des dessous de la biodynamie. Il entreprend un voyage à travers la France où il rencontre les proches d’exploitants qui ont entrepris ces pratiques. Ses recherches déplaisent et il fera l’objet de menaces et d’intimidations sur les réseaux sociaux de la part de particuliers défenseurs de la biodynamie ou de l’anthroposophie. Insultes, attaques personnelles, et cette image d’un de ses opposants avec une hache à la main qu’il prend comme une menace de mort à peine voilée.

Pour autant, Cyril Gambari décide de réunir l’ensemble de ses travaux dans son ouvrage d’enquête. « L’information sur les réseaux est un microcosme. J’ai voulu élargir. De plus en plus de professionnels me contactent, se renseignent. J’essaie d’être le plus objectif possible. » Le livre Connaissez-vous la biodynamie ? est paru ce mois d’octobre 2026 aux Editions Matériologiques.

*Miviludes : Mission interministérielle de vigilance et de luttes contre les dérives sectaires

Un créateur à l’histoire trouble, sur fond de racialisme et d’occultisme

Cyril Gambari rappelle des bases historiques. Le créateur de l’anthroposophie Rudolf Steiner, inspiré par un précédent mouvement occulte, la théosophie, portait l’idée d’une hiérarchie des races, et notamment la « race racine des Aryens » au sommet de la pyramide, avant même la montée du nazisme. Comme le rappelle l’enseignant, l’entreprise de cosmétique Weleda, fondée par Steiner et historiquement liée à l’anthroposophie, avait fait l’objet d’enquêtes médiatiques en 2025 pour l’expérimentation par les nazis d’une de ses crèmes dans le camp de concentration de Dachau. Franz Lippert, jardinier pour Weleda, faisait cultiver par les prisonniers de Dachau des plantes en biodynamie. La marque reconnaît et condamne aujourd’hui cette partie sombre de son histoire.

Les SS ont pratiqué la biodynamie, notamment à Auschwitz, en raison d’un rejet de la science au profit d’une vision mystique du « sang et du sol ». Les nazis s’étaient détachés des idées de Steiner et de l’anthroposophie à compter de 1941, mais ont continué la biodynamie jusqu’à la Libération.

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Philippe Becker