Article mis à jour le 14 septembre 2026 à 18:43
Dans leur livre à paraître le 23 septembre, Le camp du bien (ed.Les liens qui libèrent), Fatima Ouassak et Alice Coffin, présentent leur stratégie contre l’extrême centre et l’extrême droite, à quelques mois de l’élection présidentielle. En remontant le fil des mouvements de lutte des 10 dernières années, elles théorisent « une valse à trois camps. » Pour elles, en 2027, il ne sera pas question de faire barrage à l’extrême droite mais bien de mobiliser et faire converger les luttes vers un vote antiraciste. Crédits photo © Pauline Rousseau
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L’argumentaire est ficelé, les positions assumées. Reste la question de sortir des sphères militantes pour atteindre le grand public. Pour cela, les autrices se lancent dans une tournée de conférences et d’échanges. Premier arrêt : Perpignan, ce mercredi 16 septembre lors d’une conférence organisée au Nautilus avec la librairie Torcatis. Les autrices seront ensuite à Carcassonne.
Vous revendiquez représenter Le camp du bien, c’est d’ailleurs le nom de votre livre. Qu’est-ce que cela signifie ?
Fatima Ouassak : Au départ, le « camp du bien », c’est plutôt de l’humour. On a été régulièrement taxés de faire partie de ce camp du bien. C’est vraiment une insulte et une forme de mépris pour nos réflexions. Elle est très utilisée par tout ce que la France et le monde comptent d’extrême droite, ou simplement de personnes qui se présentent comme anti-woke, antidécoloniaux, voire antiféministes.
Donc on a décidé d’en faire quelque chose, de ce camp du bien. À gauche, il nous manque une dimension morale. On est un petit peu sur la défensive face à ces extrêmes droites qui montent en puissance. Donc on a analysé ce qu’on nous reproche, cette morale de gauche, que nous on appelle « fierté de gauche. »
Nous sommes le camp du bien, on l’assume, et il y a même un petit côté mégalo.
Alice Coffin : Depuis plusieurs années, et avec l’échéance présidentielle de 2027, l’accusation péjorative revient : « Vous êtes pour le campisme. Ça veut dire que désormais, dans la société, il faut choisir son camp. » Nous, on arrive là-dedans en disant : « Oui, complètement. Il y a un camp du bien, il existe. Nos combats, ils ne sont pas négociables, ils sont vitaux, on est là pour combattre. »
Au fil de vos recherches, vous sortez de la posture et de la blague et définissez ce camp.
FO : Oui, depuis le mouvement MeToo, en 2017, dans les secteurs en lutte, il y a la volonté des uns, des unes et des autres de travailler ensemble. Les mouvements féministes, Bravo les lesbiennes, le mouvement Adama, Générations Climat, ces mouvements ont fait convergence. L’idée a été de se demander si on n’avait pas un ennemi commun, et un intérêt à agréger nos forces, pour être d’autant plus efficaces.
Est-ce se proclamer camp du bien, n’est-ce pas le risque de ne pas voir ses propres travers ?
AC : Justement, non. C’est une chose d’être sûr de soi, dans ses combats, d’être focalisé là-dessus, mais il faut voir aussi qu’il y a une demande de discussion. C’est tout sauf un chemin tout tracé, sans regarder personne. Donc on a rencontré des adversaires, des personnes qui passent leur temps à nous expliquer à quel point on raisonne mal.
FO : On ne fait pas l’économie d’une analyse chirurgicale de notre camp. Nous, on se situe à gauche, très clairement à gauche, et on a considéré que tout le monde ne l’est pas, y compris les personnes et les organisations qui se prétendent de gauche. On nomme des ennemis, mais on a aussi un regard critique au sein de notre propre camp. Sur les questions féministes et antiracistes, par exemple. Ce n’est pas du tout une apologie du camp du bien.
Parmi les ennemis du « camp du bien », vous distinguez l’extrême droite et l’extrême centre, une expression empruntée à l’historien Pierre Serna. Pourquoi est-ce que cela vous paraît nécessaire de le nommer ?
AC : On est dans un moment très focalisé sur l’extrême droite, mais cela va être aussi la fin de 10 années de macronisme. C’était important de le contextualiser. Pierre Serna a justement fait ce travail de pointer le mouvement de l’extrême centre qui existe depuis la Révolution française. Il y a des manifestations de ce pouvoir, par exemple l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre, les violences policières… Ce n’est pas de l’anecdotique, ça fait partie de ce mouvement de l’extrême centre
On pourrait s’attendre à ce que ça soit un camp contre l’autre mais, c’est l’expression que Fatima utilise, c’est une valse à trois camps.
Cet extrême centre est présenté comme un camp de l’équilibre, de la neutralité, du raisonnable. C’est ce qui permet de dire « votez pour nous pour éviter les extrêmes ». Mais on ne se fera pas avoir cette fois-ci.
Vous appelez en effet à ne pas faire barrage contre l’extrême droite aux présidentielles, quel est l’intérêt de cette stratégie ?
FO : On fait partie des catégories de population qu’on mobilise à l’occasion de l’élection présidentielle. Nous sommes des personnes lesbiennes, ou musulmanes, des femmes, donc nous sommes directement visées par l’extrême droite.
L’extrême centre va nous mobiliser notamment sur l’entre-deux tours, nous demander de signer des pétitions, des tribunes. Pour nous faire dire que nous avons peur pour nous-mêmes, nos amoureuses, nos enfants, nos amitiés… Cette instrumentalisation de nos peurs vise à nous faire adhérer à un projet qu’on n’appelle pas de nos vœux. Ça a marché jusqu’à aujourd’hui, cette fois ça ne marchera pas.
Notre stratégie, n’est pas basée sur un désir d’effondrement, parce qu’on pense qu’on va gagner. La gauche va gagner parce qu’elle va s’appuyer sur le non barrage.
D’ici 2027, vous lancez donc une tournée pour présenter cette stratégie dans plus de 25 villes. Pourquoi choisir de commencer cette tournée par Perpignan, puis Carcassonne ?
AC : On ne va pas se contenter de travailler auprès de gens qui sont déjà convaincus par nos propos, et qui vivent vraiment dans un confort matériel. Des gens qui ont peur de l’extrême droite, mais chez qui elle n’est pas. On veut aller là où l’ennemi est en place.
FO : Il y avait aussi cette idée d’aller soutenir les militants et militantes qui sont là-bas. À Perpignan, Louis Aliot est passé pour la deuxième fois au premier tour, mais, on sait très bien que tout le monde n’y est pas d’extrême droite. Il y a des gens qui se battent pour l’égalité humaine.
Dans les luttes, il y a besoin aussi de se sentir fort de plein d’autres convergences. Et c’est ce qui se passe quand on fait des rencontres. C’est pas juste, on arrive, on va donner de la force, ce sont aussi des échanges.
Vous expliquez la place que doit prendre l’antiracisme dans la campagne électorale. Pourquoi est-ce que, pour vous, c’est un argument crucial dans la lutte contre l’extrême droite ?
FO : Ce qui va potentiellement faire bascule, concernant l’extrême droite française dans le contexte actuel, c’est la question raciale. Et précisément, la question de l’islamophobie. L’une des premières mesures mises en avant par le Rassemblement national, c’est la question du foulard dans l’espace public. On est à l’articulation de la question du corps des femmes, du contrôle du corps, de la police dans l’espace public, du racisme et de l’islamophobie.
Évidemment qu’on ne hiérarchise pas les luttes. On ne dit pas du tout que l’antiracisme est plus important que le féminisme, par exemple. Ce serait complètement aberrant. Mais tactiquement, pour vaincre l’extrême droite, on n’a pas le choix, puisque l’extrême droite l’impose dans le débat public et médiatique.
Ce qui va faire la campagne électorale de 2027, ça va être, comme en 2022, la question du grand remplacement, la question migratoire. On pense qu’il faut se muscler là-dessus. Ne pas être sur la défensive, mais proposer une beauté antiraciste.
AC : C’est un marqueur de vote, comme l’a été l’avortement il y a quelques années. Le mouvement Ma voix, Mon choix, s’était notamment inspiré de ce qui se passait aux États-Unis, dans certains pays d’Amérique du Sud, ou en Pologne. Les gens se sont mobilisés pour défendre l’avortement. Un point de départ féministe a rejoint des revendications politiques bien plus larges. Et là, il s’agit de mobiliser un vote antiraciste.
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