Invité du Colloque Environnement et Climat 2026, le chercheur Wolfgang Cramer interviendra mercredi 1er juillet sur « l’habitabilité de la planète pendant l’Anthropocène ». Il revient sur la Méditerranée comme hotspot climatique, les inégalités face au dérèglement planétaire, les transformations profondes en cours et les marges de manœuvre encore possibles pour un territoire comme les Pyrénées-Orientales.
Cette année, le Colloque Environnement et Climat 2026 de Port-Vendres est consacré à « La Science et le Climat : comprendre l’Anthropocène face aux limites planétaires ». Pendant quatre jours, scientifiques, experts, élus, citoyens et acteurs de terrain sont invités à interroger les bouleversements environnementaux à l’œuvre, particulièrement en Méditerranée. Une zone considérée comme particulièrement vulnérable au réchauffement climatique, à l’érosion de la biodiversité, à la pollution et à l’urbanisation croissante.
Wolfgang Cramer est géographe et écologue. Modélisateur de la dynamique des écosystèmes globaux, il est directeur de recherches au CNRS et à l’Institut Méditerranéen de Biodiversité et d’Ecologie Marine et continentale (IMBE), basé à Aix-en-Provence. Il coordonne également le MedECC (Mediterranean Experts on Climate and Environmental Change). Et il est l’un des auteurs du 6e rapport du GIEC.
Votre conférence s’intitule « L’habitabilité de la planète pendant l’Anthropocène ». Le mot « habitabilité » est très fort. De quoi parle-t-on exactement ?
Il n’y a pas une seule définition fixe et technique. C’est plutôt une approche scientifique de ce qu’on a longtemps appelé le « développement durable », un terme qui ne convient plus vraiment, pour de nombreuses raisons. Quand on voit la planète se dégrader, la vie des personnes se dégrader, et les espèces disparaître, la question est la suivante : est-ce que cette planète est toujours capable d’offrir ce qu’elle offrait auparavant, c’est-à-dire des conditions de vie saines, dignes et physiquement acceptables pour les humains et pour les autres espèces ?
L’habitabilité touche donc aux conditions de vie pour nous tous, humains et non humains. Cela va bien au-delà de la température. Cela inclut aussi la possibilité de se nourrir, d’avoir une activité économique, de suivre ses ambitions, ses aspirations. Quand certaines de ces dimensions ne sont plus réunies, on peut parler d’une dégradation de l’habitabilité. Et c’est précisément cela que nous cherchons, les scientifiques mais aussi les citoyens engagés, à éviter.
Ces dernières décennies, on a beaucoup focalisé sur le changement climatique comme une dimension importante de la dégradation des conditions de vie sur terre. Mais c’est loin d’être la seule. Si l’on stabilise la température à 1,5 °C mais que tout le reste se dégrade, on n’a pas sauvegardé l’habitabilité humaine sur la planète. Il y a aussi une grande dimension liée aux inégalités. Pendant une canicule, tout le monde ne perd pas son habitabilité de la même manière. Ce sont les personnes les plus défavorisées qui perdent beaucoup plus vite, et beaucoup plus dramatiquement, leurs conditions de vie.
Et qu’entend-on par « Anthropocène » ?
L’Anthropocène, c’est d’abord un constat : celui de la nature de la crise. C’est le fait qu’une seule espèce, Homo sapiens, a réussi à bouleverser des conditions planétaires du climat et du système terrestre. Le terme, proposé par Paul Crutzen, en 2000, est très bien choisi.
Le fait que les géologues n’aient pas voulu l’intégrer officiellement dans leur découpage des grandes ères géologiques interroge aussi. Ce n’est pas facile à prouver, mais une grande partie des laboratoires de géologie sont, directement ou indirectement, financés par l’industrie pétrolière. Il faut donc se demander si le refus de ce terme par une partie de cette communauté n’est pas aussi une expression de l’influence de l’industrie du pétrole sur la production des savoirs et de la recherche.
La Méditerranée est considérée comme un « hotspot », une zone particulièrement exposée et vulnérable au dérèglement climatique. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?
Pour la Méditerranée, la crise climatique n’est pas seulement une question de température. C’est une question de température et d’autres variables climatiques qui, ensemble, se rapprochent de limites cruciales pour l’habitabilité humaine et celle des autres espèces.
Ce n’est donc pas simplement qu’il fasse progressivement plus chaud avec des canicules qui s’enchainent. C’est surtout que l’on arrive à des seuils critiques. C’est ce que l’on vit pendant les sécheresses, pendant les incendies. La Méditerranée est clairement l’un de ces hotspots du changement climatique sur terre. La désertification en est un indicateur, notamment dans le sud de l’Espagne, mais aussi dans d’autres territoires méditerranéens.
Est-ce que les Pyrénées-Orientales peuvent être vues comme un petit concentré de l’Anthropocène méditerranéen ? Ici on connaît la sécheresse, la pression touristique, un modèle économique tourné en partie autour de l’activité estivale avec des impacts forts sur l’agriculture, le littoral et la biodiversité…
Si l’on parle d’un déclin de l’habitabilité, il est clair que les Pyrénées-Orientales font face à de grands problèmes dus à la dégradation de l’environnement. Et ce ne sont pas exactement les mêmes qu’ailleurs. Dans chaque territoire, les tendances se traduisent différemment. On a déjà évoqué les inégalités. Certaines personnes vivent très bien, par exemple dans de très belles maisons bien protégées, le long de la Côte Vermeille ou ailleurs. D’autres, à Perpignan ou dans d’autres communes, n’ont que peu de moyens de se protéger contre les canicules. On peut observer ces inégalités dans les Pyrénées-Orientales, mais aussi ailleurs.
Je ne crois pas qu’il faille établir une sorte de classement pour dire que c’est pire ici ou moins grave là. Cela n’a pas beaucoup de sens. Le but de la discussion sur l’habitabilité n’est pas seulement de dénoncer la crise. L’objectif est de se demander quel est, ici, le facteur vraiment déterminant, si l’on cherche à s’en sortir, à améliorer la vie réelle des personnes et à protéger les autres espèces.
Est-ce la température ? La durée des canicules ? L’absence d’eau ? Cela se décline d’un territoire à l’autre. Et si l’on pose la question de l’habitabilité, je suis convaincu que cela rend aussi plus facile la construction de scénarios positifs. Par exemple, si l’on augmente radicalement les espaces verts dans une ville comme Perpignan, on augmente directement l’habitabilité pour les personnes. Il s’agit aussi d’ouvrir des perspectives.
L’habitabilité pose aussi les questions de la vulnérabilité sociale, des choix d’aménagement et de la capacité d’adaptation… Lesquelles dépendent de choix politiques.
Oui, totalement. Les choix politiques sont centraux. Je suis justement dans un état de colère total après la décision récente de validation finale du projet d’autoroute A69 par le Conseil d’État. On est dans une crise climatique et de biodiversité. On sort d’une canicule. Et, face à cela, voir validée la construction d’une autoroute dévastatrice à la fois pour la biodiversité et le climat est très difficile à comprendre.
Nous savons qu’il existe des raisons à ce type de décisions. Il y a des pressions de certains acteurs économiques qui n’ont absolument pas pour objectif de préserver l’habitabilité. Et ces acteurs économiques ont visiblement un impact considérable sur la prise de décision.
Les rapports scientifiques existent, les diagnostics sont de plus en plus précis. Pourtant, localement, on continue souvent à aménager, construire, développer comme si les contraintes restaient marginales. Où se situe le blocage ?
Il y a évidemment des blocages politiques et économiques. On sait beaucoup de choses, mais les décisions ne suivent pas toujours. Certains intérêts économiques pèsent fortement dans les arbitrages. Et cela rend les décisions parfois complètement anachroniques par rapport à l’état des connaissances scientifiques.
C’est aussi pour cela qu’il faut revenir à la question de l’habitabilité. Elle oblige à demander : qu’est-ce qui améliore réellement les conditions de vie des personnes et des autres espèces ? Et qu’est-ce qui, au contraire, aggrave les vulnérabilités ?
On voit les effets du changement climatique sur terre : sécheresse, incendies, canicules… Mais on les voit aussi en mer. Quels sont les principaux effets déjà observables en Méditerranée, et en quoi sont-ils marquants ?
Il faut d’abord rappeler que les canicules existent aussi en mer. Elles ne sont pas forcément synchrones avec les canicules que nous vivons à terre. Elles peuvent se produire à d’autres moments et d’une autre manière. Mais il existe bien des canicules marines observées depuis des années. Elles entraînent une mortalité importante de nombreuses espèces dans les écosystèmes marins. Ce qui est frappant, quand on regarde les observations, c’est que les zones où les scientifiques ont identifié ces mortalités semblent surtout situées en Espagne, en France, en Italie ou à Chypre.
Mais cela ne veut pas dire que le phénomène n’existe pas ailleurs. Cela montre surtout que les pays du sud et de l’est de la Méditerranée n’ont pas toujours les moyens d’observer ce qui se passe en mer. Ils n’ont pas forcément des laboratoires de grande qualité comme ici à Banyuls-sur-Mer, avec des chercheurs, des doctorants, des équipements et des suivis réguliers de l’état des écosystèmes marins. Il y a donc une grande probabilité que les mêmes mortalités de masse existent dans les pays du Sud, mais que nous ne soyons tout simplement pas capables de les observer. Cela aussi crée une nouvelle forme d’inégalité.
Il n’y a pas forcément de lien direct entre ces effets en mer et les effets à terre. Le lien se situe plutôt avec d’autres impacts de l’activité humaine sur l’écosystème marin : le plastique, la pollution, et d’autres pressions. Si l’écosystème marin devient fragile, c’est aussi à cause de ces pressions humaines. Les rétroactions peuvent exister, par exemple sur la pêche ou l’aquaculture, mais elles sont plutôt indirectes. Le point principal, c’est que la biodiversité marine est gravement menacée par ces canicules marines.
Sur le littoral des Pyrénées-Orientales, des études pointent déjà le recul du trait de côte, l’érosion et la submersion, avec des infrastructures potentiellement menacées à l’horizon 2050. Est-ce qu’on doit encore penser l’adaptation comme une protection de l’existant, ou accepter que certains usages devront reculer ?
Avec le réchauffement climatique actuel, alors que nous n’avons quasiment pas fait de progrès sur l’atténuation des émissions des gaz à effet de serre, nous allons mécaniquement vers une hausse importante du niveau de la mer. Et nous sommes très limités dans nos capacités à nous protéger contre cela. Dans les zones avec des pentes relativement raides et des côtes rocheuses, comme autour de Port-Vendres, c’est peut-être moins immédiat. Mais dans tout ce qui se situe au nord-est de Perpignan, où les zones sont beaucoup plus plates, le recul du trait de côte est inévitable.
La seule adaptation, dans certains cas, sera d’abandonner certaines infrastructures proches de la plage actuelle et de les reconstruire plus à l’intérieur des terres. C’est évidemment un coût économique, une perte de qualité écosystémique et un changement important pour les activités. Le degré de prise en compte de ces menaces par les collectivités est très variable. Et certains semblent toujours vouloir éviter d’en parler.
Cela va pourtant devenir un sujet crucial dans les années qui viennent. Pour toutes les activités balnéaires, c’est une modification majeure du contexte. Il faut surtout souligner que la hausse du niveau de la mer est non bien établie. Mais qu’en plus, elle est en accélération rapide ! On est actuellement autour de 5 millimètres par an, alors qu’il y a une quinzaine d’années, on était plutôt autour de 2 millimètres par an. On sait pourquoi : la déstabilisation des calottes de glace au Groenland et en Antarctique ajoute de plus en plus d’eau dans la mer. Et cela concerne naturellement aussi la Méditerranée.
Nous avons récemment interviewé un journaliste auteur d’une enquête très fouillée sur l’accaparement de l’eau. Il regrettait notamment une fuite en avant technosolutionniste, notamment en matière de dessalement de l’eau de mer. Quel regard portez-vous sur ce type de solutions et quels sont les coûts économiques et écologiques ?
Je crois que les enjeux autour dessalement sont un peu similaires à ceux concernant la climatisation. C’est une technologie dont on peut avoir besoin dans certaines situations, lorsqu’il n’y a pas d’autre moyen de fournir de l’eau douce. Mais elle a un coût important, à la fois économique, énergétique et environnemental. Il faut donc la réserver aux situations les plus importantes. Dessaler de l’eau pour produire une grande quantité de tomates, ce n’est pas forcément une très bonne idée. Mobiliser cette eau pour que les touristes puissent se doucher plus longtemps en venant à la plage, non plus. Mais pour fournir de l’eau potable à une population, bien sûr que oui.
La question n’est pas de dire que l’on veut se passer des technologies. Mais, dans leur développement et leur application, il faut toujours regarder s’il existe un effet rebond. Est-ce que le déploiement d’une technologie conduit à un gaspillage de ressources ailleurs dans le système ? Malheureusement c’est souvent le cas. Et si l’on ne s’attaque pas à ce problème, développer des technologies n’a pas beaucoup d’intérêt.
Si vous deviez adresser un message aux habitants et aux élus d’un territoire comme les Pyrénées-Orientales, quel serait-il ? Quelle marge de manœuvre locale existe-t-il face aux trajectoires globales ?
La question de l’espoir revient souvent et je pense qu’il existe encore une marge de manœuvre. Ce n’est pas une réponse scientifique, mais je dirais qu’à l’approche des élections présidentielles, il faut mettre le sujets du déclin de l’habitabilité au cœur du débat. Les programmes politiques présentent de fortes différences sur la volonté de lutter contre les facteurs déterminants de la crise climatique et de la crise de la biodiversité. Si l’on ne met pas ces questions au centre du débat, si l’on n’interroge pas tous les candidats et tous les partis sur la crédibilité de leurs réponses, alors on n’a pas compris l’urgence de la situation.
Le calendrier présente aussi une opportunité. Si on commence maintenant, cela permettrait un vrai débat démocratique, une possibilité de mieux se former et une chance de réellement changer la donne pour l’Europe et pour la France. Je ne dis pas qu’il faut favoriser tel ou tel candidat. Mais il faut que, dans la campagne, il soit clair que si les candidats n’ont pas de réponses crédibles sur ces questions, ils risquent de perdre des voix.
Au niveau local et régional, il existe aussi de nombreuses pistes : augmenter la résilience, développer les espaces verts dans les villes, protéger les écosystèmes en mer et à terre. Il y a beaucoup de voies possibles, et presque toutes sont bonnes. Chaque dixième de degré compte ! Chaque dixième de degré se traduit directement dans le nombre de morts pendant une canicule. Il ne faut pas se mentir là-dessus. Il y a donc une double nécessité : travailler à l’adaptation et à l’atténuation en même temps.
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