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De la Birmanie à Perpignan – Rapatrié à travers une planète confinée, par le photographe Stéphane Ferrer Yulianti

LECTURE

Le jeune photographe perpignanais Stéphane Ferrer Yulianti témoigne pour vous de l’arrivée du Coronavirus au Myanmar et de son rapatriement en France. Récompensé en 2018 par Paris Match pour son reportage en Birmanie “Bricks générations”, il évoque le Covid-19 vécu au cœur de l’Asie du Sud-Est, l’attente, l’incertitude, le périple de son retour à Perpignan.

C’est un climat aussi étrange qu’inédit. Depuis quelques mois, ce virus gagne du terrain… 

♦ Au Myanmar, nous pensons être parmi les premiers pays touchés

Notamment car ils partagent 2.100km de frontière terrestre avec la Chine ; mais aussi avec des liaisons hebdomadaires entre Wuhan, l’origine de l’épidémie, et Rangoon, la plus grande ville du pays. 

D’ici, nous voyons les pays verrouiller leurs frontières les uns après les autres. le 14 mars, La Birmanie interdit l’entrée de ressortissants des pays à risques, dont la France. Le 16 Mars, Emmanuel Macron  annonce le confinement ; et le lendemain, Jean Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères, évoque la mission retours des ressortissants français. 

Le pays commence à fermer petit à petit ses cinémas, ses restaurants. Le coup de massue – celui de la prise conscience sur la gravité de la situation, que c’est ici, et maintenant  – est l’annulation des célébrations du nouvel an Birman : Thingyan.  

Le 26 mars, le ministère de la Santé birman officialise les deux premiers cas. Les scènes de panique, comme on a pu voir en France et dans le monde, s’en suivent dans les supermarchés au soir de l’annonce. Dans les rues, les autorités diffusent via des haut-parleurs des messages de préventions ; se laver les mains régulièrement, porter des masques, éviter la foule.

♦ 301 passagers dans le premier charter de nuit depuis l’aéroport de Rangoon

Dès le lendemain, les habitants s’organisent ; installant rapidement dans la rue des éviers raccordés à la va-vite à un commerce de rez-de-chaussée. Des savons sont régulièrement posés par et pour les locaux, (les donations en birmans sont sacrées et ancrées dans le quotidien) ; tandis que les centres commerciaux prennent la température à l’aide d’un thermomètre laser. 

Le même jour, l’Ambassade de France annonce par email aux ressortissants français (via le site officiel du gouvernement le fil d’Ariane) qu’un charter décollera de l’aéroport de Rangoon dans la nuit du 28 au 29 mars. La priorité va d’abord aux familles, personnes âgées ou à risque, puis par tranche d’âge : 18 – 20 ans, 20 – 22 ans et ainsi de suite. Cet ordre doit probablement émaner du Ministère des Affaires Étrangères car il est également appliqué dans le reste du monde.  

L’Ambassadeur de France lui-même s’est déplacé à l’aéroport, pour se féliciter de la coopération avec Qatar Airways et les autres ambassades dont leurs ressortissants sont à bord. Le prix du billet : 550€. 

Ayant 29 ans, je ne fais donc pas parti des 301 passagers évacués cette nuit-là. Un jeune français a même été laissé sur le tarmac, faute de place dans l’appareil.

♦ L’attente, l’incertitude … puis un appel de l’ambassade

Les jours passent, sans connaître la date du prochain départ. Le gouvernement birman annonce la mise en place d’un confinement dans les deux des plus grandes villes du pays, Rangoon et Mandalay.

Je continue à prendre des nouvelles de ma famille à Perpignan, de ma petite amie en Allemagne et de mes amis disséminés dans le monde. Et beaucoup sont dans le même cas que moi. On se souhaite bon courage. Mes bagages sont prêts, et attendent là, sagement non loin de la porte d’entrée. Je continue à déménager quelques affaires et mobiliers chez un ami birman car je devais rendre mon appartement au mois de mai.

Alors que j’effectuais des achats, je reçois un appel de l’ambassade, me demandant si je suis toujours en Birmanie, et si mon vœu de partir est toujours d’actualité. Après confirmation, mon interlocuteur me suggère de lui envoyer rapidement mes informations sur le passeport.

Le jour suivant, un email de Qatar Airways m’informe de deux vols, un pour le lundi 6 avril, l’autre pour le mardi 7. Les prix ont encore doublé, mais pas le choix, c’est la dernière chance. L’avion partira le mardi 7 avril, à 1h50 du matin.

♦ Laisser la Birmanie derrière soi le cœur serré

Je passe la journée de dimanche avec deux de mes amis français qui ont décidé de rester. Nous allons distribuer 200 masques que nous avions fait faire pour un établissement bouddhiste de soin qui vit de dons. 

Les rues ont commencé à se vider, et les masques sont de plus en plus fréquents sur le visage des piétons. Le nombre de cas augmente lentement dans le pays ; bien que l’on soit conscient que le gouvernement manque clairement de moyen pour un dépistage efficace, et que les hôpitaux n’ont pas assez de ressources pour faire face à l’épidémie. De plus, un confinement aurait un impact très négatif sur certains travailleurs qui dépendent d’un salaire journalier pour ne serait-ce que manger. 

Me voilà à quelques heures du départ, m’inquiétant de plus en plus de mes amis restés ici, surtout des Birmans qui ne pourront pas s’offrir le luxe de se soigner. 

Le trajet jusqu’à l’aéroport, qui prend jusqu’à 2h en temps normal, s’effectue en seulement 25 minutes. Le parking est vide et l’aire d’attente pour les taxis abandonnée. Je pénètre à l’intérieur du bâtiment, passe le sas de sécurité et me dirige vers l’enregistrement. Au-dessus de ma tête, un écran diffuse les prochains vols : tous sont annulés.

♦ Dans un aéroport de Rangoon fantomatique

Boarding pass en main et passeport tamponné par l’immigration, l’aéroport a exceptionnellement ouvert un passage se rendant directement à la salle d’embarquement ; évitant ainsi la zone Duty Free.  Curieux, je décide d’emprunter discrètement l’escalator pour me rendre dans la zone commerciale. Je me retrouve face à une allée sombre, les rideaux des enseignes internationales sont baissés, les étales sont vidés. Les chaises et tabourets font office de barrières dans les cafés et fastfoods. 

Il est l’heure d’embarquer. Nous sommes une soixantaine de passagers, au maximum, de plusieurs nationalités. Quelques familles expatriées, souvent mixtes. Quelques touristes d’un certain âge en petits groupes et quelques jeunes routards, souvent sur la route depuis plusieurs mois, voire quelques années. 

Parmi ces jeunes, je reconnais un couple franco-américain ; Kate & Romain que j’avais rencontré dans un bus un mois auparavant. Saisonniers en Australie, ils voulaient découvrir l’Asie du Sud-Est. Mais le sort va non seulement écourter leur voyage, mais aussi les séparer. Une fois en transit à Doha, Romain prendra une correspondance pour Paris, tandis que Kate volera jusqu’à Chicago. 

Par mesure d’hygiène, ni couverture ni coussin ne sont  distribués. Nous sommes rigoureusement éloignés les uns des autres dans l’avion pour éviter tout contact ; alors que le personnel naviguant porte gants et masques durant tout le vol.

♦ Du Quatar à Perpignan, en passant par Roissy Charles de Gaulle et Montpellier

Le voyage se passe sans encombre, nous atterrissons à Doha, où le même spectacle s’offre à nous : un aéroport vide, silencieux. Un café ou deux restent tout de même ouverts ; les autres commerces non. Les écrans annoncent les prochains départs : 19 destinations au total contre 160 habituellement. 

Dans le second appareil pour Paris, je retrouve Romain après avoir quitté sa petite amie. D’autres ressortissants français nous ont rejoints au Qatar et nous sommes clairement plus nombreux. L’aéronef est lui aussi plus grand ; au total, 18 heures de vol jusqu’à la capitale. 

Enfin posés à Roissy-Charles de Gaulle, nous devons passer l’immigration. Dans la file d’attente, j’entends parler espagnol ; sûrement une correspondance vers la péninsule ibérique. Les autorités me demandent ma destination finale, Perpignan ! Ils me délivrent une attestation d’arrivée sur le territoire.  

Les trains étant rares, je dois passer une nuit dans l’appartement d’un ami sur Paris, puis prendre un train jusqu’à Montpellier. À nouveau une nuit sur place puis un train très tôt le lendemain pour Perpignan.

♦ À Paris, j’assiste pour la première fois aux fameux applaudissements aux fenêtres

Le lendemain, circulant en métro jusqu’à la Gare de Lyon, je ne me rends pas compte du vide laissé dans les rues par le confinement. Mais le même spectacle se répète dans la gare où les rares annonces sonores viennent casser le silence. 

Un contrôle rapide s’effectue à l’entrée du quai 23 et me voilà à l’intérieur du TGV. Seules 5 autres personnes sont dans la même voiture que moi. Parmi les bagages présents, je remarque les étiquettes d’aéroports encore attachées. Deux personnes ont été évacuées précipitamment du Vanuatu, mais à cause d’un typhon. 

3h20 plus part, me voilà à la gare Montpellier Saint Roch. Quelques vérifications se font aléatoirement par la police à quai. Un tramway me dépose à quelques pas de la résidence de ma sœur. Il reste une étape jusqu’à Perpignan.

♦ En descendant à mon arrêt, je suis frappé par ce silence

La nuit a été courte : le départ du train est à 6h50. Confortablement assis à bord du train, je regarde ces paysages que j’aime tant défiler de l’autre côté de la fenêtre. Le Canigó s’est confiné derrière les nuages, je ne le verrai pas. 

8h30 à Perpignan ; ce jeudi de mon arrivée ressemble à un dimanche midi habituel. Je me dirige vers le bus déserté ; la montée s’effectue par l’arrière et l’accès à la conductrice est protégé par des cordons. Le bus est gratuit et applique les horaires du dimanche. 

Le trajet reste inchangé ; on passe devant le Castillet. Quelques rares personnes sur la place de la victoire, sac à cabas ou laisse pour chien en main. En descendant à mon arrêt, je suis frappé par ce silence. Le bus hybride a coupé son moteur, et les oiseaux ont commencé à siffler. Je suis le seul sur l’avenue. Quel bonheur. 

Depuis ma chambre, j’aperçois les Albères… Je suis rentré.

♦ Stéphane Ferrer Yulianti, photographe en Birmanie

C’est lors de la 15 édition du Grand Prix du Reportage Etudiant de Paris Match que Stéphane Ferrer Yulianti a été récompensé pour son reportage en Birmanie intitulé “Bricks générations”. Le travail de ce jeune photographe, avec lequel nous avons collaboré à plusieurs reprises, a été remarqué parmi 80.000 dossiers.

C’est en 2017, durant Visa pour l’Image, que Stéphane eu l’occasion de faire “la” rencontre qui lui a permis de passer près de 6 mois en Birmanie. Une aventure tant personnelle que professionnelle. Stéphane est devenu, le temps d’un reportage, le témoin privilégié du travail de ces ouvriers qui façonnent les briques.

Malgré des conditions de travail particulièrement éprouvantes, les règles sont strictes au sein de cette usine de briques. Le travail est interdit en deçà de 13 ans, les plages horaires sont limitées et deux jours de repos par semaine sont obligatoires. Stéphane Ferrer Yulianti rappelait que ces règles étaient les bienvenues “pour une enfance aux pieds d’argile. En 2013, 168 Millions d’enfants dans le monde seraient concernés par le travail, dont 85 Millions dans des conditions dangereuses selon le Bureau International du Travail”.

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