Qu’immortalisait-on autrefois sur pellicule, avec ces caméras qui préfiguraient le caméscope ? Quand Julien Avet a pris son poste en 2011 à l’Institut Jean Vigo de Perpignan, la cinémathèque possédait déjà un petit fonds amateur, dont le fonds Louis Llech sur l’exil des républicains espagnols. Mais l’archiviste et projectionniste était loin d’imaginer la quantité de trésors conservés dans les greniers des Catalans, qui allaient transiter par ses visionneuses. Plongée dans presque un siècle de vidéos familiales.
L’appel à confier ses archives familiales à l’institut, renforcé vers 2010 avec la campagne « Ne jetez pas vos films », a fait mouche. Les familles peuvent faire numériser gratuitement les films de famille. En échange, elles cèdent les droits et permettent une utilisation par les chercheurs, documentaristes et autres chaînes de télévision. Parfois les descendants, faute de matériel pour visionner, n’ont aucune idée de ce qui se niche sur ces bobines. L’engouement a fini par être tel qu’il faut parfois compter plus de deux ans d’attente pour la numérisation d’un stock.

« Je reçois des gens un peu tristes, émus. C’est une démarche patrimoniale. » Des centaines d’heures de film sont ainsi préservées à température contrôlée. « Et ça augmente chaque mois. »
Des films méprisés devenus précieux
« Le film amateur était un peu dénigré, la prise de conscience est arrivée tardivement » explique Julien Avet. On oublie que le simple film de vacances est aussi une fenêtre sur une époque. « Nos films les plus anciens datent de 1926. » Dans les années 1930, les caméras sont encore rares, avec notamment la « Pathé Baby » à manivelle, qui permet de tourner sur du 9,5mm. « On appelait ça ‘le cinéma chez soi’. Seuls les passionnés ou les plus fortunés s’équipaient. Le viseur était approximatif, on n’avait pas de retour sur ce qu’on filmait et il fallait un posemètre pour la lumière. » Les projecteurs ont des lampes faibles et ne permettent de visionner que sur un tout petit écran, autour duquel on se rassemble, loin de l’image d’une toile tirée contre un mur. On enregistre de la musique en guise de piste son. Dans les Pyrénées-Orientales, ce sont surtout les grandes familles de notables qui se dotent du matériel.






« C’est très urbain. Dans les campagnes, peu de gens ont des caméras. Les images rurales sont filmées de l’extérieur, donc avec un regard différent. »
Ce n’est que bien plus tard, vers 1965, que le fameux Super 8 démocratisera le film amateur, qui devient sonore. Pour autant, on ne filme pas comme avec du numérique. Le vidéaste économise la pellicule coûteuse, il faut faire développer puis récupérer le film deux semaines après sous forme de bobine… Chaque plan est précieux. Le caméscope sur cassette n’arrivera que dans les années 1980. « Le VHS était le pire support qui a jamais existé pour conserver des films, ça vieillit très mal. Mais ça avait bénéficié d’une grosse campagne marketing américaine. »
L’idéalisation nostalgique d’un passé fantasmé
Au regard des consommables limités, nos anciens préféraient ne filmer que les évènements positifs. Mariages, communions, repas d’anniversaire, cargolades et convivialité. « Nous avons des dizaines d’heures de mariages, mais un seul enterrement. Avec l’équivalent de 70 euros les 3 minutes de pellicule, on ne va pas filmer des choses tristes ou ennuyeuses. Il ne faut jamais oublier qu’on ne voit que ce que le réalisateur veut qu’on voie. » Dans un second temps viennent les vacances, où là encore on ne montre que le beau. Tout cela participe à une idéalisation un peu biaisée de ce passé qui apparaît souriant et authentique.
« On ne voit pas que les toilettes étaient au fond du jardin ou que le dentiste faisait un peu mal. On n’a pas de repas du mois de novembre quand il fait froid et qu’on rentre du boulot déprimé après sa journée interminable. On a le repas du dimanche où tout le monde est content. »
Néanmoins ces archives documentent les vieux métiers, ou encore les rapports entre hommes et femmes. « Dans 70 à 80 % des cas, c’est le mari qui filmait. C’était très masculin. » La libération ou encore l’époque coloniale puis les rapatriés d’Algérie alimentent aussi le contenu. L’Algérie est clairement le contenu le plus sensible dans le fonds de l’institut, avec des rapports de domination évidents selon Julien Avet. « On a énormément de choses, certaines filmées par des appelés. On voit très bien comment étaient traités les gens là-bas. »





Pour le projectionniste, il y a toujours cette excitation de découvrir de nouveaux aspects du passé. « D’abord je regarde rapidement les films sur visionneuse. Puis, quand je reçois le disque dur avec la numérisation, je suis comme un gamin. Nous avons cette dame qui a récupéré ces images étonnantes sur Font-Romeu, avant-guerre et en couleurs. » Le grand prix automobile de Perpignan, aujourd’hui oublié, a lui aussi été filmé par de nombreux amateurs. Sans oublier les derniers trajets du tramway en ville, les carnavals. « Une vieille dame a fondu en larmes en retrouvant un film avec sa maman, élue Miss Carnaval en 1949. »
Dans le porno, rien n’a changé
Des bobines contiennent aussi des scènes érotiques, voire pornographiques. « Dès qu’il y a une nouvelle technologie, ça ne loupe pas, le sexe s’y engouffre. Et on se rend compte que les premiers films pornos, des films semi-amateurs clandestins en 35mm qu’on appelait les films de bordel dans les années 1920, c’est exactement pareil que ce qu’on trouve en 2026, hormis la pilosité. »
Côté agriculture, les récoltes filmées dévoilent le début de la mécanisation et le regard dubitatif des anciens devant les nouvelles machines. « Ce qui permet le mieux de dater les films, ce sont les vêtements. La mode est un marqueur. » Beaucoup de films du milieu du siècle sont issus de touristes venus dans le département, découvrant les premiers campings d’Argelès-sur-Mer ou les baraques de pêcheurs bien plus nombreuses à l’époque.
« Ce qui me touche ce sont les corpus de films où l’on voit les enfants grandir. Beaucoup s’appellent ‘le film de ma vie’. On voit les maternités des années 1930. On voit aussi que dans la bourgeoisie, ce sont les nounous et non les parents qui s’occupent des enfants. On sent aussi que pour certains enfants la vie est moins marrante, plus stricte. »
Parmi les surprises, ce film de communication que l’équipe de Giscard d’Estaing distribuait aux commerçants pour expliquer en substance que si Mitterrand et la gauche arrivent au pouvoir, il y aurait des chars russes dans les villes et que l’économie s’effondrerait… Un film qui serait aujourd’hui introuvable ailleurs qu’à la cinémathèque.
Passer des VHS au four, éviter les virages ou le « syndrome du vinaigre »… les maladies du film
Restaurer de vieilles bobines, c’est jouer du scotch et de la chimie avant même de passer aux outils numériques. La pellicule rougit car parmi les produits utilisés pour l’émulsion étaient des composés d’os d’animaux. La réaction aux milieux chauds ou humide est donc organique. Cela a changé dans les années 1990 avec le polyester, qui de son côté, trop rigide, cassait les mécanismes. La maladie du vinaigre, nommée ainsi à cause de l’odeur, touche surtout les films d’exploitation. Elle reste assez mystérieuse et surtout s’avère contagieuse d’une bobine à l’autre. On la détecte avec des tests de PH. Enfin, les moisissures dégradent également les pellicules.
« On nettoie, on répare, on conserve. C’est vraiment un métier à part. Pour les VHS, on peut mettre des cassettes au four, pour les chauffer un peu ! Il y a plein de techniques. » Côté numérique, le milieu des archivistes reste méfiant face à l’IA qui débarque et risque d’aller au-delà de la restauration pour dériver vers les créations de contenus de toutes pièces. Déjà les réseaux sociaux regorgent de cartes postales animées et autres contenus fictifs présentés comme des documents d’époque. Julien Avet s’attache à conserver un passé au plus proche des contenus d’origine.
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