Article mis à jour le 21 juin 2026 à 09:29
Le 10 juin dernier, la Chambre régionale des comptes a épinglé la communauté de communes Agly Fenouillèdes pour sa gestion de l’eau. Les canalisations anciennes laissent fuir d’incroyables quantités d’eau potabilisée. Le problème est notoire, mais les moyens tardent à être investis.
« Organisation inadaptée », « connaissance insuffisante des réseaux », « indicateurs de performance très dégradés »… La Chambre n’a pas de mots assez durs pour la gestion de l’eau en régie par l’intercommunalité Agly Fenouillèdes depuis la prise de compétence en 2020. Avant cette bascule, chaque commune se chargeait de son eau, sur un réseau déjà dégradé.
Le principal problème pointé concerne les fuites sur les canalisations de distribution d’eau potable. 61 %, soit plus de la moitié de l’eau traitée sur la communauté de communes, repartent dans la nature tant les tuyaux sont percés. La moyenne en France est autour de 20 %.
Le rêve brisé de la mutualisation heureuse
Gilles Deulofeu est le président d’Agly Fenouillèdes. Il évoque les incitations à passer en régie groupée, de la part de l’agence de l’eau notamment. « A ce moment, on se dit qu’on va mutualiser les services, qu’en additionnant on pourra réduire le coût… » Très vite, les communes déchantent.
Christophe Malaprade, maire de Fosse, est aussi le vice-président de l’intercommunalité en charge de l’eau et de l’assainissement. Il déplore une prise de compétence par Agly Fenouillèdes qui avait été présentée comme quasi indispensable. « Il y a eu un peu de rêve vendu. Cela nous avait été présenté presque comme obligatoire, on nous disait qu’on aurait des subventions plus facilement, que ça allait améliorer les systèmes. » Sauf que la communauté récupère le passif de chaque commune au niveau du budget de l’eau, avec des emprunts à court terme assez handicapants. Bien loin d’une trésorerie pour investir…Gérer l’eau n’est pas un long fleuve tranquille. Le manque de techniciens se fait cruel.
Pour Gilles Deulofeu « nos agents sont valeureux, mais nous n’avons pas recruté de véritables compétences de l’eau et de l’assainissement… Et nous récupérons des réseaux en très mauvais état, fuyards, et des stations d’épuration qui sont très vieilles. »
Beaucoup des installations dépassent largement le demi-siècle. Si grâce à un petit réseau accessible et peu d’habitants, quelques communes parviennent à rester au-dessus de la moyenne nationale en termes de rendement, comme Fosse, Rabouillet ou Saint-Martin-de-Fenouillet, la plupart sont en dessous. Selon la Chambre régionale des comptes, sur les 24 communes, 17 sont même sous le seuil autorisé et 11 constituent des « points noirs » au sens du plan Eau 2023, c’est-à-dire plus de la moitié de l’eau potable qui fuit. Le rapport révèle même des communes avec plus de 80 % de fuites, comme Fenouillet ou Maury.

Une situation qui s’est aggravée sur ces dernières années avec des indices de pertes journalières en détérioration. La sécheresse entraîne des mouvements de terrain qui accélèrent les casses sur les conduites. Le tout à nuancer car selon les élus, même les relevés sont peu fiables, avec des difficultés d’estimation.
Monter le prix de l’eau donne un souffle… à peine suffisant
L’intercommunalité se contente de colmatages ponctuels. Pour rénover le réseau il faut… de l’argent. « Pendant cinq ans on n’a fait que de l’urgence et ça a continué à se dégrader » confie Gilles Deulofeu. Finalement en 2024, l’intercommunalité se résout à augmenter fortement le prix de l’eau, passant de 1,79 euro le m3 en 2019 à 2,61 euros en 2024, hors assainissement. Sans compter un prix de l’abonnement qui double. Après une année 2026 où l’on rédigera le schéma directeur, des travaux plus conséquents devraient enfin pouvoir commencer en 2027. « On ne crie pas victoire mais ça donne une perspective d’investissement. »
Pour la Cour des comptes, les travaux nécessaires représentent 8,5 à 25 millions d’euros selon la quantité des segments qui seront changés. Selon le président, l’excédent dégagé avec l’augmentation des prix permettrait de flécher 5 millions sur l’eau et 10 millions sur l’assainissement. Latour de France, Maury et Saint-Paul-de-Fenouillet cumulent beaucoup des difficultés.

Pour Gilles Deulofeu, il n’est pas exclu qu’il faille un jour opter pour un opérateur avec une délégation de service public. Non que cela soit plus économique, mais cela réglerait les problèmes de compétence.
Le président refuse de pointer les erreurs passées. « Je veux bien reconnaître une co-responsabilité, mais je ne veux plus entendre parler du passé, je suis tourné vers l’avenir. Réduire les fuites permettra d’être plus vertueux en matière de volume produit et injecté dans les réseaux. »
Quant au prix de l’eau, il ne devrait plus évoluer. « Il ne diminuera pas, c’est certain, mais pour l’instant il n’augmentera pas. »
« Soit on arrive à redresser la barre, soit on nous enlève les clés »
Christophe Malaprade s’efforce d’anticiper un futur au fil de l’eau. « Nous avons récupéré un portefeuille d’environ 5000 abonnés avec des références différentes. » Depuis 2020 se poursuit le casse-tête pour retrouver les bons numéros de compteurs, noms, adresses… « Avec des schémas directeurs pas finis, on ne pouvait pas faire de demande de subvention pour investir. On entend souvent dire que l’eau doit payer l’eau. Chez nous, cette règle a du mal à être appliquée car nous avons peu d’abonnés.»
Christophe Malaprade milite pour réorienter les budgets en priorité sur l’eau plutôt que sur d’autres projets. « J’ai du mal à le faire entendre. Il faut faire des choix.» Il s’insurge aussi contre l’augmentation du prix de l’abonnement, plutôt que de jouer uniquement sur la consommation.
« Le doublement de l’abonnement pénalise la moitié de nos abonnés, qui sont des gens qui consomment peu et ont peu de moyens. Je connaissais un couple de petits vieux qui avaient un garage et une grange, donc trois compteurs. Ils démarraient l’année avec 600 euros d’abonnement sans avoir consommé une goutte ! »
Les scénarios budgétaires que propose Christophe Malaprade ne sont pas retenus. « Chaque fois que je croise le préfet, je lui demande de l’aide. Soit on arrive à redresser la barre, soit on nous enlève les clés…»
Le bon tuyau… ou le pas cher
Un technicien spécialiste de la gestion de l’eau dans les collectivités des Pyrénées-Orientales a bien voulu répondre à Made in Perpignan sur la fragilité des installations. Plus anciennes que les fontes ductiles, les fontes grises sont très dégradées. On trouve aussi du vieux fibrociment, lui aussi abîmé. Le technicien milite pour installer des conduites en gré, aussi solides selon lui que les installations romaines qui tiennent encore de nos jours. Ou encore pour des fontes de marque suisse avec plusieurs couches de protection. « Vous le posez et vous ne revenez plus. Le tuyau ne représente que 6 à 12 % des travaux, le plus cher c’est la tranchée. »
Mais il constate que pour économiser quelques sous certaines communes optent pour du polyplastique ou pire, du PVC, beaucoup moins durable et moins écologique. Le tout fragilisé par les carottages pour les lotissements, poteaux incendie etc. « On met une prise, ce qu’on appelle un collier de branchement, et ça repart vers les maisons. Chaque carottage fragilise votre réseau. Souvent les conduites d’eau potable sont parallèles aux eaux usées et il faut alors changer les deux. » Au bout de quelques années, les petites économies se transforment en grandes fuites. « On sait tous ces problèmes, mais on n’a pas envie de l’entendre… »
Des pesticides dans l’eau
La Chambre régionale des comptes souligne enfin le problème de la qualité de l’eau avec des captages vulnérables aux nitrates et pesticides. Si la situation s’est légèrement améliorée concernant les dépassements de seuils, elle resterait préoccupante. Jérémy Pastor est membre du syndicat mixte du bassin-versant de l’Agly, en charge de la qualité de l’eau.
« Nous avons des dépassements réguliers de certaines substances. Les pollueurs sont clairement les agriculteurs, mais la plupart sont dans une situation économiquement très dure, leur premier objectif est de survivre. »
Les captages se font sur des nappes superficielles, entre 6 et 8 mètres seulement sous terre, voire en eau de surface, directement dans la rivière. « Cette eau est très peu filtrée par les sédiments, et donc soumise à tout ce qui se passe au-dessus. A chaque analyse nous trouvons des produits phytosanitaires. » Lui aussi confirme une petite amélioration depuis 2015, mais évoque des pesticides interdits depuis des décennies qui sont persistants.

Jérémy Pastor mentionne enfin des herbicides qui progressent lentement dans les sols et pourraient s’accumuler dans les nappes d’ici quelques années. Le glyphosate est par exemple peu relevé à ce jour, mais ce n’est peut-être qu’un sursis. « Il y a clairement un enjeu de santé publique. » Quant aux fameux « PFAS », ces polluants éternels, « on les retrouve partout. Lors de la première analyse qu’on a faite à Latour-de-France, il y en avait. A Estagel aussi. » Pour Jérémy Pastor, il existe des moyens très pointus pour filtrer toutes ces molécules avant leur arrivée au robinet. Mais c’est hors de prix. « Une usine de retraitement, c’est un million d’euros et 200 000 euros par an d’entretien. »
Le chemin pour retrouver un état acceptable sera laborieux. La Chambre régionale conclut elle-même « La communauté de communes Agly Fenouillèdes est confrontée à des défis structurels majeurs. (…) Le stress hydrique, aggravé par les épisodes de sécheresses répétés, pèse sur la capacité à préserver la ressource et la qualité de l’eau. (…) 40 % de la population n’a pas accès à une eau conforme au référentiel de qualité de l’Agence régionale de santé. »
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