Fuyant la guerre en Ukraine,Yulia est arrivée dans les Pyrénées-Orientales il y a trois ans. Un exil qui l’a fait glisser dans la précarité, ballotée de foyer en foyer avec sa fille. Aujourd’hui, elle tente de leur assurer un équilibre malgré l’avenir incertain.
Le portrait de Yulia s’inscrit dans une série réalisée avec le soutien du ministère chargé de la ville. Made In Perpignan a voulu montrer les « visages de la précarité en pays catalan », la réalité humaine qui se cache derrière les statistiques de la pauvreté ; des trajectoires de vie, des accidents de parcours, des héritages sociaux et des luttes silencieuses…
« J’ai encore l’impression que tout est irréel. » Si Yulia a fui l’Ukraine il y a trois ans, la guerre fait toujours partie de son quotidien. « Chaque fois que j’ouvre les réseaux sociaux, je pleure. J’apprends à supporter cette douleur pour qu’elle n’interfère pas avec ma vie », confie-t-elle. Depuis son arrivée, elle vit l’incertitude du logement, de l’emploi, de l’avenir avec sa fille de 16 ans. “Je ne pense qu’au présent”, explique-t-elle, les mains resserrées autour de sa tasse de café estampillée « Mont Saint-Michel ».
« En février 2022, il y a eu les premières explosions. Personne ne savait quoi faire. » Alors qu’elle travaillait dans une entreprise internationale, un ami français lui propose de l’accueillir dans les Pyrénées-Orientales. « J’ai d’abord dit non. Mais la situation s’est aggravée. Alors je suis partie pour ma fille, avec deux valises. Et j’ai essayé de faire rentrer toute ma vie dedans, ce qui n’a pas fonctionné. »
De maisons en hôtel, s’adapter sans foyer
La pièce principale de son appartement résonne encore. Une table et un matelas face à la fenêtre. Yulia habite aujourd’hui dans un logement mis à disposition par une association pour une durée de trois ans maximum. Depuis son arrivée dans les Pyrénées-Orientales, en mars 2022, elle a changé quatre fois de toit.
Elle est d’abord accueillie temporairement dans une famille d’accueil. Yulia continue de travailler à distance pour son employeur en Ukraine. « Je ne gagnais pas assez pour le niveau de vie français.” Elle fait une demande de nouveau logement. Une association les dirige vers un l’hôtel, en bord de route. « C’était assez compliqué. On avait une chambre pour deux. » Au même moment, sa fille entame sa scolarité. « Ça a été très stressant pour elle. Elle a commencé à détester tout ce qui l’entourait. Les professeurs ne se sont pas forcément adaptés à elle. Mais petit à petit elle a avancé. Aujourd’hui, c’est elle qui corrige mon français. »
“J’ai été tuée, abusée. Je me suis perdue moi-même.”
Au bout de quelques mois, Yulia fait la rencontre d’un homme. Ils s’installent ensemble. « On renvoyait l’image d’une famille, d’une belle famille. J’étais très attachée à lui. Et puis j’ai découvert qui il était. J’ai été tuée, abusée. Je me suis perdue moi-même. » L’homme est violent envers Yulia et sa fille. « On est rentrés dans un cercle vicieux. J’ai commencé à chercher un logement pour en sortir. » Dans l’urgence, elle doit louer un appartement sans avoir les moyens de le payer. « C’était le moment le plus compliqué pour nous financièrement. »
Yulia refuse de se dire précaire. En tout cas, de se plaindre de sa situation. « Je travaille aujourd’hui. On s’en sort. » Elle a trouvé un emploi pour une petite entreprise. Le dernier appartement dans lequel elle a emménagé il y a quelques mois lui accorde aussi un peu de répit financier. « Mais je ne veux pas vivre avec des aides. Je n’en attends rien. En Ukraine, nous avons une mentalité différente parce qu’il n’y a pas d’aides sociales. » Chaque mois, elle continue d’envoyer une partie de son salaire à sa mère et sa sœur, restées sur place.
« Je ne cherche pas la vie simple, je cherche la sécurité. »
Dans sa quête de stabilité, le loyer et les achats de première nécessité sont couverts, mais Yulia peine à trouver un peu d’air au budget du quotidien. « Je n’ai pas assez pour les loisirs, pour bouger un petit peu de chez moi. » Surtout, elle n’arrive pas à payer jusqu’au bout son permis français. « Une fois que je l’aurai, je pourrai être libre de mes mouvements grâce à une voiture de fonction. »
Une bataille quotidienne contre l’isolement
Par étape, elle construit un quotidien, teinté d’inconstance, avec sa fille. « Le plus important, c’est la santé mentale. Je m’en fous du reste, de dormir comme une sauvage », lâche-t-elle en désignant le matelas posé à même le sol dans son salon. Dans sa solitude, Yulia tient le coup en appelant ses amies régulièrement. « Je dessine aussi, je voudrais faire de la peinture. » Autres compagnons : les livres. « Je m’entraîne à lire en français. J’adore Le Petit Nicolas, c’est reposant. À côté, j’essaie de lire Émile Zola mais c’est beaucoup plus difficile ! », s’exclame-t-elle, amusée.
Yulia cherche aujourd’hui le temps d’aménager sa sérénité. Au milieu du travail, des rendez-vous préfectoraux et des appels aux associations qui l’accompagnent, elle regrette de ne pas passer assez de temps avec sa fille dont l’adolescence a été bouleversée. « Elle veut devenir infirmière, dit-elle avec fierté. C’est pour elle qu’il faut que je tienne, que je travaille, pour lui payer ses études. » En France ou en Ukraine, « ce sera à elle de choisir, si elle arrive à avoir des papiers français. » Pour Yulia, le regard se tourne surtout vers son pays d’origine. « Je reste ukrainienne, rappelle-t-elle, et j’apprend à vivre ici. » Dans une vie frappée par l’instabilité, elle reste fidèle à sa promesse de la mener « au jour le jour ».
Près de 1 200 Ukrainiens et Ukrainiennes vivent dans les Pyrénées-Orientales. Les familles arrivées après le début de la guerre ont été prise en charges par les autorités et logées par l’ACAL (Actions catalanes d’actions et de liaisons). Entre 2022 et 2023, 34% des personnes prises en charge par l’ACAL ont pu bénéficier d’une insertion. Cette proportion est montée à 54%, en 2024. Suite à une décision gouvernementale de diminuer les dotations versées aux associations, 43% des réfugiés ukrainiens accueillis dans le département devront, avant la fin 2025, quitter les lieux d’hébergement d’urgence.
Dans la série « les visages de la précarité »
- Mère seule dans la précarité : « Je me lève tous les matins pour lui apporter une vie meilleure »
- Joindre les deux vies : Anne-Marie, bénévole, aide sans être à l’abri
- Ambre, 27 ans, navigue entre découverts et emplois courts : « L’hiver est compliqué dans cette région »
- Gilles, handicapé et précaire dans les Pyrénées-Orientales : « Je veux seulement travailler »

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