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Longtemps tenue à l’écart, la photo de nature s’impose désormais à Visa pour l’Image

Les images de nature gagnent désormais les murs et les prix des grands rendez-vous du photojournalisme. À Visa pour l’Image, Laurent Ballesta en est l’un des symboles. Le biologiste et photographe sous-marin expose Loin du ciel, dix années d’exploration des profondeurs. Derrière les images spectaculaires, il documente aussi une Méditerranée qui se réchauffe et une biodiversité qui se transforme à grande vitesse. 

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Des couleurs, des lumières et des formes de vie aussi étonnantes que fragiles… Au Couvent des Minimes, l’exposition Loin du ciel détonne forcément un peu. Au milieu des guerres, des crises politiques et des bouleversements sociaux documentés chaque année par Visa pour l’Image, les clichés de Laurent Ballesta révèlent autre chose. « Un autre monde, sur la même planète », lâche le photojournaliste qui expose pour la première fois. 

Des requins dans les profondeurs de l’atoll de Fakarava, des raies diables de mer au large du Mexique ou cette minuscule anémone en forme de cœur dans le golfe du Lion… Loin du ciel rassemble des animaux et des paysages rencontrés au cours de ses dix dernières années d’expéditions, de l’Antarctique aux Philippines en passant par le cap Corse. La présence de cette sélection à Visa raconte aussi l’évolution même du photojournalisme. « Avant, on n’était que des photographes de nature », pointe Laurent Ballesta avec une pointe d’ironie. Pendant longtemps, ce travail n’entrait pas vraiment dans les cases du reportage.

LAURENT BALLESTA EXPOSITION VISA POUR L IMAGE

« Il a fallu qu’on arrive dans une époque d’urgence, de précarité environnementale pour que tout à coup ça devienne du photojournalisme », explique-t-il en estimant que « l’environnement, c’est forcément du journalisme ». 

Le symbole est d’autant plus fort qu’à l’occasion de cette 38e édition, Visa pour l’Image vient de lui attribuer le tout premier Prix Écologie 360 – Reporters d’Espoirs, créé cette année pour distinguer la photographie environnementale. Le jury récompense ainsi trois décennies passées par le biologiste et photographe à observer les océans, leur dégradation mais aussi leur capacité de résilience. 

Descendre là où les autres ne vont pas 

Pour produire ces images, la photographie n’est d’ailleurs qu’une partie de la difficulté. Les contraintes sont avant tout techniques et scientifiques. « Les appareils photo sont devenus tellement performants de nos jours », estime Laurent Ballesta, que le défi principal reste de parvenir jusqu’aux animaux. 

Depuis des années, son équipe développe des techniques pour rester plus longtemps sous l’eau, descendre plus profondément et surtout se faire plus discrète. Recycleurs électroniques permettant de ne pas produire de bulles, systèmes acoustiques pour se localiser sous l’eau, multiplication des boîtiers puisqu’il est impossible de changer d’objectif une fois immergé… Laurent Ballesta et son équipe sont devenus des spécialistes pour travailler à des profondeurs où peu de plongeurs peuvent exercer. 

La récompense se trouve précisément dans cette difficulté. « Il n’y a pas d’autre endroit sur Terre où on a autant d’animaux sauvages et souvent inédits à portée de caméra », assure-t-il en référence à ces espaces sous-marins « encore méconnus ». « Ce ne sont pas nécessairement des espèces rares, mais il fallait accéder à leur univers ». 

Dépasser la beauté au profit du mystère 

« Ce que j’aime faire, ce n’est pas tant de montrer la beauté des choses. Parce que ça, c’est non seulement subjectif mais ça risque surtout de créer davantage de convoitise que de respect », explique-t-il. « J’aime montrer la dimension mystérieuse. Faire sentir que tout ça nous dépasse ».

Montrer quelques animaux improbables, parfois tout près de chez nous, permet selon lui de prendre conscience de l’immensité de ce que nous ignorons encore. « En voyant ces photos, on fait un pas de recul. Et ça, je pense, crée une émotion plus durable et nous pousse davantage vers le respect ». 

Impact concret du dérèglement climatique même sous l’eau 

Mais à force de retourner dans les mêmes régions du monde, le photographe voit aussi ce milieu se transformer. En Méditerranée notamment, les changements sont désormais visibles à l’œil nu. « Le premier témoin du réchauffement de l’eau, ce n’est pas un thermomètre. Ce sont les espèces qui arrivent et celles qui partent », résume Laurent Ballesta. Depuis plusieurs années, il passe beaucoup de temps en Corse, à la charnière entre le sud et le nord du bassin méditerranéen. Et les nouveaux venus se succèdent. « Il ne se passe pas deux ou trois ans sans qu’une espèce connue au sud apparaisse plus au nord », témoigne-t-il, citant notamment les poissons-perroquets, absents de Corse il y a encore dix ou quinze ans et désormais communs. Mais aussi le poisson-lapin, la rascasse volante ou le requin peau bleue. À l’inverse, il observe la raréfaction des loups, des congres ou des requins pèlerins.

Ces observations rejoignent un phénomène désormais bien documenté scientifiquement. Le réseau d’experts MedECC constate que le réchauffement des eaux méditerranéennes favorise l’expansion d’espèces thermophiles vers de nouvelles zones tandis que certaines espèces adaptées aux eaux plus froides voient leur aire de répartition se réduire. Pour Laurent Ballesta, derrière l’arrivée spectaculaire de certaines espèces, le bilan reste inquiétant. « Globalement, ça reste surtout une érosion de la biodiversité. Parce que le changement est trop rapide pour que tout ça se fasse de manière harmonieuse. Ça va très très vite ». 

À l’échelle mondiale, le rythme d’extinction des espèces est aujourd’hui plusieurs dizaines à plusieurs centaines de fois supérieur à la moyenne des dix derniers millions d’années, selon l’IPBES, l’organisme international de référence sur la biodiversité. Et il continue de s’accélérer. 

« La mer n’est pas morte  » 

Toutefois, Laurent Ballesta refuse de ne photographier que la catastrophe. Les plastiques, la pollution ou les milieux détruits sont visibles partout, rappelle-t-il. Mais sa démarche consiste justement à chercher autre chose. « Dans le grand désert, aller chercher les oasis, c’est plus compliqué. Mais c’est nécessaire ». 

Ces oasis, il continue à en rencontrer. Des espaces préservés, des formes de vie encore inconnues, des écosystèmes capables de résister malgré les pressions qui s’accumulent. « Je m’en suis fait une spécialité d’aller trouver ces endroits de résilience. Ces endroits où il y a encore des choses qu’on ne connaît pas et qui n’ont pas été modifiées », explique-t-il. Avant de résumer en quelques mots porteurs d’espoir ce que racontent finalement les images exposées à Perpignan. « La mer n’est pas morte. Elle est blessée et déréglée. Mais elle n’est pas morte ». 

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Sébastien Leurquin