Article mis à jour le 12 juin 2026 à 09:50
L’agenda de la lutte contre la cabanisation s’accélère. Une proposition de loi a été débattue le 6 mai 2026. Elle est portée par les deux sénateurs LR des Pyrénées-Orientales, Lauriane Josende et Jean Sol. Ils se font l’écho des maires du département qui font face à une augmentation du nombre de cas d’infractions relevés. Au-delà des étiquettes politiques, ces maires portent tous la responsabilité liée aux risques naturels avérés. Leur demande de simplification des mesures semble être prise en compte, tout en soulevant certaines questions, notamment sociales.
« Je ne me rends pas compte de l’illégalité au quotidien, » confie Lucie*, une jeune ouvrière agricole qui se loge dans un cazot au milieu du Fenouillèdes. Après une première vie professionnelle en tant que chargée de production dans l’art contemporain, et un accident de parcours, elle accepte le cabanon que lui prête une amie « avec beaucoup de reconnaissance ». Depuis deux ans, sans contrat stable et cumulant deux emplois non déclarés, elle ne peut accéder à aucun logement pérenne. « J’ai accepté le peu de luxe que m’offre cette vie, un cadre de vie sauvage, j’espère dorénavant stabiliser ma situation ».
Dans les Pyrénées-Orientales, la cabanisation peut être choisie, mais aussi subie. Dans tous les cas, elle est croissante. Les maires qui y sont confrontés accueillent favorablement la nouvelle proposition de loi examinée au Sénat, qui vise à accélérer les procédures d’expulsion et de destruction. Car beaucoup dressent le même constat : les procédures actuelles sont trop longues et peinent à enrayer un phénomène qui continue de progresser.
De la tolérance à la fermeté
Historiquement, le terme de cabanisation désignait l’implantation de cabanes de loisirs sur le littoral du Languedoc-Roussillon après-guerre. Cette qualification s’est ensuite étendue à l’ensemble des occupations et constructions illicites observées sur le territoire national.
« Il faut prendre la mesure du problème. L’été, des campings improvisés installés sur des terrains agricoles provoquent des incendies quasi hebdomadaires », explique Guillaume Mora, maire de Saint-Hippolyte.
Une certaine tolérance à l’égard de l’habitat illégal a longtemps marqué le territoire. « Le statut particulier des vacants communaux par exemple, ces petites parcelles de terrain en bord d’étang de Saint Hippolyte, au cœur du parc Natura 2000, sont à l’origine prêtées par la commune en échange de taxes foncières et de l’entretien des terrains », précise Michel Vivancos, conseiller délégué à la sécurité et à la lutte contre la cabanisation. En y ajoutant la parcellisation des terrains agricoles, le statut des terrains devient parfois illisible.
L’exaspération des maires
Selon un fonctionnaire territorial chargé de l’urbanisme dans une autre commune, « les occupations illicites peuvent se déplacer d’une parcelle à une autre au fil des procédures, obligeant parfois les collectivités à reprendre certaines démarches depuis le début. » Ce qui, selon ce fonctionnaire, nourrit chez les maires, une sensation de « lenteur », laquelle « favorise un sentiment d’impunité et de nouvelles installations ».
C’est précisément sur ce point que la proposition de loi entend agir. Le texte prévoit une procédure dite « super-accélérée » permettant d’intervenir plus rapidement contre une installation illégale, lorsqu’elle est encore en cours d’implantation. Il autoriserait également le maire à agir sous l’autorité du préfet sans recours préalable au juge judiciaire dans certains cas, afin de réduire les délais de traitement.
« Les branchements sauvages à l’eau ou à l’électricité posent également problème »
À Saint-Hyppolite, le maire Guillaume Mora évoque notamment le cas d’un « agriculteur ayant perdu sa récolte de figues stockées dans un conteneur réfrigéré après une coupure d’électricité provoquée par des raccordements illégaux sur le réseau ». Pour plusieurs communes, la possibilité prévue par la proposition de loi de suspendre l’alimentation en eau ou en électricité des installations irrégulières constitue donc un outil supplémentaire particulièrement attendu.
Cette initiative intervient alors que les maires jugent les dispositifs précédents insuffisants. Ils citent notamment la charte LUCCA, mise en place en 2024 pour coordonner l’action des différents acteurs concernés, ou encore la loi Huwart de novembre 2025 qui visait déjà à simplifier certaines procédures d’urbanisme et de contentieux.
Selon le responsable urbanisme d’une autre mairie, « certains terrains agricoles sont encore vendus avec l’idée, explicite ou implicite, qu’un usage de loisir sera toléré. Une meilleure information des acheteurs, des propriétaires et des professionnels de l’immobilier pourrait contribuer à limiter un peu la création de nouvelles situations de cabanisation. »
Les Pyrénées-Orientales concentrent aujourd’hui les indicateurs les plus élevés du phénomène
La préfecture indique qu’en 2026, près de 550 infractions font l’objet d’un suivi et le département enregistre le plus grand nombre d’opérations de démolition sur l’arc méditerranéen, avec six démolitions déjà réalisées depuis le début de la période 2025-2026. « Plus d’une centaine de cabanes est en cours de recensement, pour la seule commune de Saint-Hippolyte », lâche Guillaume Mora.
La situation actuelle s’inscrit dans un contexte démographique et immobilier particulier. Avec près de 4 000 habitants supplémentaires chaque année, une part importante de résidences secondaires, un taux de chômage élevé et un déficit de logements sociaux, les Pyrénées-Orientales cumulent plusieurs facteurs qui compliquent l’accès au logement pour les populations les plus précaires. « Le parc de location est tendu, décrypte Fanny Brunet, directrice de l‘Agence départementale d’information sur le logement (ADIL). Depuis cinq ou six ans, le public en demande de solutions a changé. Il ne répond pas aux critères d’accès au secteur privé alors qu’on pourrait le penser plus confortable : il travaille, il est familial. »
Des interrogations sur les conséquences sociales
Mais si la proposition de loi semble répondre aux attentes des communes sur le plan opérationnel, notamment en matière de réduction des risques, elle ouvre un second débat, social. La procédure « super-accélérée » permettrait de procéder à des expulsions sans obligation préalable de relogement dans certains cas.
Cette perspective interroge dans un département où la question du logement demeure particulièrement sensible. Aujourd’hui, les expulsions sont accompagnées d’un suivi social assuré par le secteur associatif. Une mairie souligne toutefois que certaines personnes concernées ne sollicitent pas les dispositifs proposés ou disparaissent des radars administratifs avant toute prise en charge.
Fanny Brunet, estime que le parcours de relogement des personnes en situation de précarité est complexe, et qu’il est difficile de sortir du logement de « cabane ». « Pour avoir recours à des dispositifs d’urgence, on va regarder si ces personnes ont fait appel au 115. Si elles ne l’ont pas fait, parce qu’elles ont un animal ou qu’elles sont seules et ne veulent pas aller en foyer, par exemple, on ne les fera pas passer en priorité, alors que d’autres l’ont fait, et demandent à être relogées aussi. Il faut que les institutions puissent avoir un historique un peu objectif du parcours de la personne. Sinon n’importe qui peut demander à être relogé en urgence. » Un parcours administratif qui peut décourager les plus démunis.
Malgré ces réserves, les maires des Pyrénées-Orientales bénéficient du soutien du préfet. Réuni le 1er juin, le comité départemental de pilotage a fixé plusieurs priorités pour les prochains mois : renforcer la détection des situations de cabanisation, améliorer la coordination entre les acteurs, accélérer les réponses administratives et judiciaires et garantir l’exécution effective des décisions prises, notamment les démolitions d’office. Face aux cabanes, les pouvoirs publics sont bien décidés à sortir les bulldozers.
* Le prénom a été modifié.
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