Rémy* est l’un des rares anciens adeptes de l’extrême et ultra droite perpignanaise qui accepte de livrer son parcours. Ce jeune homme d’une trentaine d’années regrette aujourd’hui ses actions et fréquentations racistes. Il explique comment il a été happé par les activistes les plus haineux des Pyrénées-Orientales. Mais aussi comment il en est sorti, grâce à la culture et à la découverte de l’esprit critique. Photo d’illustration © Andris Alsknis – Unsplash
Le parcours cabossé de Rémy ne le prédestinait pas à l’ultra droite. Une enfance en foyers et familles d’accueil, une culture populaire et cosmopolite. « J’ai baigné dans le rap et les idées contestataires, j’écrivais des chansons. » Il évoque ce sentiment d’injustice qui l’irriguait déjà devant les inégalités en France. Aujourd’hui, avec le recul, il considère que l’ultra droite a récupéré cette colère pour l’embarquer et désigner des boucs-émissaires.
Vers 16 ans il s’installe dans les Pyrénées-Orientales. « Je découvre l’humoriste Dieudonné grâce à un collègue. Et c’est le début de tout. » Il suit les contenus par internet, Youtube surtout ; les réseaux sociaux ne sont pas encore à leur apogée actuelle. L’évolution xénophobe de Dieudonné l’amène à s’intéresser au polémiste antisémite Alain Soral. Pour rappel, cet idéologue a été plusieurs fois condamné (incitation à la haine raciale, apologie de crime de guerre…) et compte des adeptes dans les Pyrénées-Orientales comme son porte parole Marc Faisans ou encore le youtubeur Kentra qui avait fait l’objet d’une enquête Made in Perpignan. « Alain Soral a mis des milliers de jeunes français plus ou moins sans repères, comme moi, à la lecture. Sa maison d’édition Kontre Kulture est une belle illusion car elle propose aussi des penseurs classiques… »
« Il n’y avait pas un contenu de Soral que je n’avais pas sur mon disque dur. Il me donnait l’impression d’incarner une résistance intellectuelle. Mais c’est un énorme complotiste, avec un côté antisémite forcené. Il est obsessionnel avec le complot juif. »
De Soral aux néo-nazis en passant par Zemmour
Rémy se rendra à une conférence de Marion Sigaut appelée « La France, fille aînée de l’Eglise » organisée par le mouvement d’Alain Soral dans un local du Moulin à Vent à Perpignan. Il passera aussi deux jours au camp d’été de Soral dans les Pyrénées-Orientales, au coeur du Vallespir. « On a fait un peu de rando et le soir on parlait autour d’un feu. Il y avait un mec qui parlait dans un micro. Il ne s’est pas passé grand chose… »
Mais l’essentiel de son idéologie se forge dans la solitude, nourrie de contenus internet. Il développe une haine de l’immigré. « C’est étonnant puisque je suis issu de la classe moyenne inférieure, il y avait le rap, la précarité, j’ai plus fréquenté la diversité qu’autre chose. » Peu à peu Rémy se considère trop à droite pour rester soralien et glisse vers des mouvements plus extrêmes encore.
« J’accordais beaucoup d’importance aux symboles, à une France fantasmée et un passé qui n’a jamais existé. Je faisais le catho, j’avais ma petite croix, j’étais anti-républicain. »
Il évoque sa période royaliste. « J’étais fasciné par tout ce qui était fleur de lys, Jeanne d’Arc… Il existe des délires bien plus à droite que Soral. »
Approché par un groupe ultra nationaliste à Perpignan
C’est pendant la période qui a directement suivi le meurtre de la petite Lola, très récupéré politiquement, que Rémy intègrera un groupuscule Perpignanais en cours de fondation. Il est d’abord approché en ville par Yvan Benedetti, militant pétainiste, condamné pour négationnisme et incitation à la haine, ancien membre du Front national et de l’Œuvre française. Mais ce sont plutôt des jeunes qui l’entraînent vraiment. D’anciens militants du parti Reconquête d’Eric Zemmour, désireux de monter leur propre mouvement.
Rémy se retrouve alors emporté dans un groupe ultra nationaliste qui navigue sur les Pyrénées-Orientales. « Je trouvais ça cool de créer quelque chose autour des idées patriotes. On avait l’impression d’être ostracisés et d’un coup de créer une exclusivité. » Il colle des affiches patriotes en ville, échange sur des messageries sécurisées, intègre des réunions régulières. « Je leur donnais des sous, tous les mois. J’avais l’impression de financer quelque chose de concret. »
« On disait qu’ils allaient castagner des rouges »
Le groupuscule regroupe des nuances qu’on aurait cru irréconciliables, comme Zemmour et Soral, mais aussi des royalistes ou des néo-nazis assumés. « J’ai toujours trouvé ça un peu fou, ceux qui aimait bien Hitler, dans le sens où Hitler détestait les Français… » Le tout se rejoint autour d’une idée commune, le rejet des immigrés et la croyance dans le grand-remplacement, notion pourtant démentie par les démographes. « Ils veulent une France blanche. » Rémy croise beaucoup de jeunes de moins de trente ans, mais aussi quelques personnes plus âgées, dont des policiers.
« J’ai fait quelques actions politiques avec eux, je tenais des banderoles. Parfois, dans ma tête, je me demandais ce que je foutais là. Je ne me suis jamais senti à ma place dans une manif. »
Il prend connaissance de sous-groupes qui font des déplacements en France et en Espagne pour s’en prendre à des « gauchistes », mais refuse de les rejoindre. « On disait qu’ils allaient castagner des rouges. J’ai entendu des histoires de ratonnades dans tel ou tel endroit. Ils organisent aussi des trucs dans la nature. » Le groupe reçoit parfois à Perpignan d’autres « natios » venus de différentes métropoles françaises. Un embryon de réseau se tisse. La haine de l’étranger transpire en permanence. Des veilles sont mises en place pour essayer de repérer et lister leurs adversaires antifascistes.
« On a l’impression qu’à tout moment on va se faire agresser »
Malgré ses idées, Rémy ne se voyait pas raciste. Racisme et antisémitisme sont pourtant des délits condamnables et non des opinions. « On se voit comme une bonne personne, on ne se dit pas qu’on est un monstre. Je prétendais ne pas être raciste. C’est une idéologie où on tire des conclusions essentialisantes, amalgamantes, et qui nuisent à notre manière de voir le monde. On a l’impression qu’à tout moment on va se faire agresser. » Rémy évoque ce sentiment permanent d’insécurité chez les militants xénophobes.
« On croit vivre dans une France qui s’effondre, avec une guerre raciale qui débute. C’est un enfer à vivre, on nage dans un bain de négativité absolument fou. Aujourd’hui je suis devenu clairement de gauche et je vois à quel point ça bouffait mon moral, ma positivité, d’entendre ce genre de dinguerie au quotidien. »
Rémy a toujours quelques contacts parmi les membres de l’ultra droite. « Ils ne décrochent pas des propos à gerber sur les femmes, les Juifs, les Arabes… ils ne sont pas riches mais ne voient pas qu’on vote contre nos intérêts quand on est à l’extrême droite et qu’on est prolétaire. C’est devenu anxiogène de parler avec eux. »
Sortir de la haine grâce au cinéma et à l’esprit critique
Peu à peu, Rémy s’éloigne du groupuscule de Perpignan. Il apprécie de plus en plus la philosophie, le cinéma, alors que ses camarades d’ultra droite s’interdisent tout simplement des contenus. « Plusieurs choses m’ont fait sortir de là, mais c’est surtout la manière dont l’extrême droite considère l’art et la culture de manière générale. Ils rejettent tout le contenu moderne qui va être soi-disant woke, avec de la diversité, et qui serait absolument partout. Ils vont s’empêcher de regarder des films parce que de l’extérieur ça paraît politisé. » Rémy évoque son goût pour les films de Abdellatif Kéchiche, comme La vie d’Adèle, considéré comme incitation au wokisme par les ultras. « C’est délirant, et ils n’ont rien compris à ce film qui parle de lutte des classes. Ils vont aussi s’empêcher de voir un remake avec un acteur noir… » Il s’intéresse à Antoine Goya, Chris Marker, Jean-Luc Godard, se passionne.
« Qu’est-ce que proposent la droite et l’extrême droite en termes de cinéma, d’art, de culture ? Qu’ont-ils de nouveau, de créatif, d’enrichissant intellectuellement ? Rien. Zéro. »
A la cinéphilie s’ajoute la découverte de l’esprit critique. Rémy s’initie aux biais cognitifs grâce à des chaînes sceptiques sur Youtube. Mais surtout il apprend à reconnaître les biais de raisonnement dans le discours des ultras perpignanais. « Les chaînes d’esprit critique c’est bien, mais constater en réel les biais et les sophismes, comme le biais de confirmation, ça m’a sauvé la vie. » Rémy finit par ne plus se rendre aux réunions.
« Aujourd’hui je me sens plutôt démocrate, humaniste, voire à tendance anarchiste. J’ai été endoctriné, mais je me sens aujourd’hui plus apaisé, positif. Je me croyais intelligent mais à l’extrême droite il n’y a que des raisonnements basiques avec des solutions qui sont toujours très simples et autoritaristes. Ça rassure le cerveau. Alors que tout est complexe. »
*Prénom d’emprunt
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