Article mis à jour le 21 mai 2026 à 13:45
[Vivre avec un trouble psy, partie 2/2.] L’accompagnement du trouble psychiatrique est-il adapté ? Nos témoins, qui ont évoqué leur cheminement avant diagnostic en première partie de ce dossier, se confient ici sur la vie avec la maladie et les traitements. Alors que certaines structures psychiatriques frôlent la saturation avec des délais qui s’allongent, des patients s’efforcent de s’extraire d’une pathologie à laquelle les regards réducteurs les ramènent sans cesse.
Souffrant de dépression et de trouble de la personnalité borderline, Laura Tournand, jeune femme vivant à Perpignan, espérait son parcours d’obstacles terminé avec les premiers soins. C’était le début d’un autre chemin de croix. Elle fait partie des personnes résistantes aux antidépresseurs, qui représenteraient plus d’un quart des patients. Après avoir testé sept molécules différentes, Laura s’oriente vers des régulateurs de l’humeur, des anxiolytiques et divers traitements successifs. « J’avais l’impression d’être cobaye. Les rendez-vous avec le psychiatre, tous les trois mois, c’est vingt minutes maximum. »
Ce lent chaos du quotidien
Les mois, les années passent, la souffrance persiste. Laura fait plusieurs tentatives de suicide, est hospitalisée à répétition. Les médicaments ont divers effets secondaires, comme des pertes de mémoire, des tremblements, des troubles de la concentration. « On se sent diminué. J’étais autrefois une lectrice passionnée, aujourd’hui je suis incapable de lire plus d’une page. Avec un des régulateurs de l’humeur, j’étais un zombie, sans émotions, comme si j’avais perdu mon essence. Mes humeurs étaient stables, mais à quel prix ? » Laura finit par se considérer cas désespéré. Elle emménage avec un compagnon toxique qui ajoute à l’épuisement. Elle vivra un temps dans sa voiture pour lui échapper.
« On se retrouve à la rue, c’est le fond du fond. Je dormais sur un parking à Saint-Cyprien. Avec mon dossier les propriétaires n’ont pas confiance. »
Elle finit dans une pension de famille à Céret. Elle y côtoie des toxicomanes ou des hommes insistants. « C’était l’enfer. C’est impossible d’aller mieux là-dedans. » Aujourd’hui logée, elle garde une méfiance accrue et une phobie de l’autre. « J’ai encore le réflexe de vite fermer la porte derrière moi. » Selon l’UNAFAM (Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques), 30 % des personnes avec des troubles psy vivent chez leurs proches. Près de la moitié connaît des difficultés d’accès ou de maintien à l’emploi.
« Je suis comme un funambule entre les phases »
Pour Jean-Marc*, diagnostiqué bipolaire, il a fallu le temps d’adapter les dosages des diverses molécules, dont le lithium. « Ça a duré deux ans et demi, j’ai fait des rechutes, avec des allers-retours entre phases maniaques et dépressives. » Après son premier passage à l’hôpital, d’autres crises délirantes surviennent. « La deuxième était comme un rêve éveillé. Je me prenais pour un dieu chat dans un royaume fantastique. J’ai pris la voiture, je suis allé à Elne, je courais en hurlant dans la rue, je tapais aux portes. » Depuis il reste inquiet. « Je suis comme un funambule entre les phases. »
Jean-Marc cesse de travailler, mais n’obtient une allocation qu’après plusieurs hospitalisations et doit se faire aider par sa famille pour éviter la précarité. « On se sent coupable de ne pas pouvoir travailler, d’être en dépression. Tout est angoissant, faire cuire des pâtes est une corvée. »
« J’ai perdu mon travail, la mère de mon fils, la plupart de mes amis »
Le fils de Jean-Marc avait moins de dix ans sur cette période. « Je passais mes journées à faire semblant de vivre pour que mon fils ne me voie pas me coucher sans rien faire. » Deux semaines après sa dernière tentative de suicide, sa compagne le quitte. « Je ne lui en veux pas. Mais j’ai perdu mon travail, la mère de mon fils, la plupart de mes amis. » Aujourd’hui stabilisé, Jean-Marc tente de se reconstruire en retournant vers la musique. Il se dirige aussi vers le soutien à d’autres patients et anime des ateliers dans des associations.
Souffrant de schizophrénie avec des comportements paranoïaques, Jérémy* a de son côté trouvé un traitement de fond avec un antipsychotique et un régulateur de l’humeur. « Ils ont essayé de me l’arrêter pendant une semaine mais j’étais trop agressif. » Le traitement a des conséquences. Certains éliminent la satiété et amènent à la prise de poids. D’autres empêchent d’avoir des enfants. Il faut faire un choix entre le désir d’être parent et le risque de déraper.
Des maladies encore taboues
Laura Tournand a signé des tribunes autour du regard porté sur la santé mentale, notamment suite à un reportage de France 2 qui édulcore, voire omet des problématiques autour des soins. Pour elle, le regard sur les troubles psy reste pesant en France.
« On n’en parle pas, on a honte de dire qu’on est dépressif. Quand on nous demande ce qu’on fait dans la vie, on invente. »
Selon une enquête de l’UNAFAM, 69 % des répondants considèrent que ces pathologies sont représentées de façon anxiogène et stigmatisante dans les médias. Des termes comme « bipolaire » ou « schizo » sont utilisés comme des insultes. Pour Philippe Raynaud, psychiatre à l’hôpital de Thuir, des évènements médiatiques sur des irresponsables pénaux sont montés en épingle et donnent une image de dangerosité, assortie de propos ultra-sécuritaires. Jean-Marc doit lui aussi jongler avec les représentations. « J’ai eu des rendez-vous avec des femmes, et quand j’ai dit que j’étais bipolaire, ça a été une fin de non-recevoir. Les gens ont peur. »
L’hôpital psychiatrique, passage obligé pour les moments de crise
Laura Tournand dénonce le regard de certains soignants qui essentialisent le patient. « Tout est ramené à notre pathologie, même quand on exprime une critique. On n’est plus considéré comme une personne lucide. On n’est plus crédible. On recueille l’étiquette de borderline et on n’est plus que ça. » La confiance en soi s’étiole.
« Le système psychiatrique arrive à nous culpabiliser encore plus. L’empathie est absente. C’est une violence d’autant plus complexe qu’elle est diffuse. Ce sont des regards, des petites phrases. Une porte qu’on ouvre sans toquer, une infantilisation. »
Hospitalisée de son plein gré, elle reste critique sur les séjours. « On fait la queue pour les médicaments, pour manger, et puis on s’ennuie. Je n’ai jamais autant fumé de cigarettes. Ce qui m’a fait du bien à l’hôpital, ce sont les autres patients. Mais un psychiatre nous a dit qu’on n’était pas en colonie de vacances et qu’il fallait arrêter de copiner. » Elle restera huit mois dans une clinique spécialisée à Carcassonne. « Il y avait des pratiques douteuses, des méditations avec des intervenants assez perchés… » Elle se souvient avec douleur du soignant qui lui suggère qu’elle se complaît à l’hôpital. « C’est aux antipodes de ce qu’on ressent. » Ou encore cet interlocuteur au numéro national de prévention du suicide, le 3114, qui lui conseille de se reposer alors qu’elle vient de faire une tentative.
« J’ai hurlé que je n’étais pas fou »
Jean-Marc évoque de son côté un soignant qui tenait un discours sur l’assistanat, suggérant qu’il ne voulait pas travailler. « Cela a contribué à m’enfoncer encore plus. » Pour lui, le réveil à l’hôpital psychiatrique après sa première crise est un choc. « Je me suis réveillé en camisole de force, j’ai hurlé que je n’étais pas fou. » Aujourd’hui son regard sur l’accompagnement est plus positif. « Il y a des soignants qui sont vraiment très bien. C’est comme l’hôpital normal, il y a un manque de moyens terrible et ils font avec. »
Même nuance pour Jérémy, qui prend du recul sur les soins. « Au début j’ai eu du mal à accepter ma maladie, j’avais la haine contre les soignants, le système. Maintenant ça va beaucoup mieux. » Ses souvenirs d’hôpital restent impressionnants. Cette dame âgée qui hurlait dans les couloirs, ou bien ses propres réactions. « On est cachetonné. Je bavais sur les murs, je ne marchais pas droit. » Jérémy a vécu plusieurs rechutes. « La dernière fois j’ai demandé à être interné. J’ai fait mon sac moi-même, parce que ça partait en vrille. » Il a trouvé depuis un répit à l’hôpital de jour de Céret et parvient enfin à travailler. Il évacue son énergie dans le sport. « Ce serait impossible sans les traitements. »
La psychiatrie, un entonnoir où atterrissent trop de besoins pour des moyens limités
Les structures se font réceptacles de toute la santé mentale en recueillant les conduites addictives, les troubles du comportement, les déficiences intellectuelles, les accidentés cérébro-lésés…

« La psychiatrie est un prétexte pour faire disparaître ce qui fait tache », regrette Fabienne Guichard, directrice de l’hôpital psychiatrique de Thuir. Le psychiatre Philippe Raynaud renchérit : « La psychiatrie a une fonction de contrôle social. La société lui assigne le rôle de grand nettoyeur. »
Les professionnels pointent la confusion entre santé mentale et psychiatrie. Les victimes de lésions cérébrales occuperaient déjà une trentaine des près de 200 lits d’hospitalisation à Thuir. Les soignants verraient aussi, de plus en plus, des personnes en mal-être suite à des violences conjugales ou même des problèmes professionnels. Régulièrement, tous les lits sont pleins et il n’est plus possible d’accueillir.
Pénurie de médecins certificateurs
Plus inquiétant encore, le manque de psychiatres certificateurs, ceux qui décident de l’hospitalisation. Ils signent 12 000 certificats médicaux par an, dont environ 1000 mesures de soins sous contrainte. « On a une trentaine de médecins certificateurs, explique Philippe Raynaud. Il y en avait une cinquantaine il y a dix ans. » Le métier ne séduit plus les étudiants en médecine. « On essaie de vendre l’intérêt de cette spécialité qui est passionnante. Mais la stigmatisation fait peur. » Pour Fabienne Guichard, la quête de moyens est perpétuelle, et les fonds ne sont pas automatiques mais attribués sur appels à projets, avec des dossiers à multiplier sans cesse.
« Il n’y a pas un sou dans les caisses de l’Etat. En 2025, la santé mentale a été déclarée grande cause nationale. Ce sont des mots. C’est bien de libérer la parole. Mais ce n’est pas assorti de moyens financiers. »
Malgré tout, les soignants sur la quarantaine de structures rattachées à l’hôpital de Thuir ne cessent de mettre en place de nouveaux dispositifs, des équipes mobiles ou encore des méthodes. Ils déploient le guide « GPS » qui aide les patients à s’apaiser eux-mêmes quand ils sont seuls. Les chambres d’isolement ont aussi été repensées, avec de la musique et des repères temporels. Pour sortir du cliché de la pièce blanche.
*Prénoms d’emprunt
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