Dans Le Complot contre la France, les deux journalistes du Monde documentent la montée en puissance de l’extrême droite et de son écosystème médiatique. Gérard Davet, installé à Céret depuis cinq ans, revient pour Made in Perpignan sur le Printemps de la liberté d’expression, la progression du RN dans les Pyrénées-Orientales et les attaques contre la presse locale. Entretien. Photo Pascal Ito © Flammarion
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C’est un livre colossal, fruit de cinq ans de travail, dont plus d’un an consacré à l’écriture. Avec Le Complot contre la France, paru le 14 octobre aux éditions Flammarion, Gérard Davet et Fabrice Lhomme retracent la progression de l’extrême droite et le rôle joué par la galaxie médiatique de Vincent Bolloré. Construite comme un récit chronologique depuis 2012, leur enquête explore les bouleversements politiques qui ont accompagné cette ascension. Gérard Davet détaille les conséquences locales de cette bataille culturelle, dans un département où le Rassemblement national a considérablement renforcé son implantation.
Dans votre livre, vous revenez sur le Printemps de la liberté d’expression organisé à Perpignan par Louis Aliot. Qu’est-ce qui vous a frappé dans cet événement ?
Il y avait là une sorte de guerre culturelle décomplexée, menée à visage découvert. Les propos tenus par Boualem Sansal, lorsqu’il dit « Un jour, on va aller prendre Paris », ou par Ivan Rioufol, qui évoque la guerre, sont assez stupéfiants. Il y avait un vocabulaire guerrier totalement assumé. Il y avait aussi des journalistes qui mettaient en cause le travail de leurs confrères. Je pense notamment à la façon dont Mediapart était attaqué, jusqu’à être comparé à l’Etat islamique.

Avec Fabrice, nous avons trouvé tout cela très significatif. Jusqu’à présent, l’extrême droite médiatique progressait à bas bruit. Là, toute la galaxie était réunie, des éditions Fayard à Grasset, en passant par la frange radicale du Figaro ou CNews. C’est une espèce de convergence des luttes réactionnaires assez surprenante et édifiante. Et cela se déroulait publiquement, devant une assistance assez nombreuse, avec des applaudissements nourris. Jusqu’à présent, ce type de propos belliqueux se tenait plutôt à bas bruit. Désormais, c’est devenu quelque chose de très public.
Avec quatre députés RN sur quatre, plusieurs municipalités passées à l’extrême droite et Louis Aliot réélu à Perpignan, désormais président de l’agglomération, les Pyrénées-Orientales sont-elles devenues une sorte de laboratoire politique ?
Effectivement, on aperçoit une vague d’extrême droite qui déferle sur les Pyrénées-Orientales. Elle prospère, comme dans d’autres régions, sur une pauvreté de la population qui s’enracine, mais aussi sur une volonté de conserver son territoire à tout prix, sans forcément vouloir s’ouvrir. C’est assez surprenant dans un département très influencé par la Catalogne espagnole. Cette volonté de conserver ses traditions, c’est respectable. Mais lorsqu’elle s’accompagne d’une volonté de ne pas trop s’ouvrir, cela contribue à un territoire qui dépérit peu à peu.
Depuis Paris, les Pyrénées-Orientales apparaissent comme un endroit où le RN a réussi à créer son propre bastion, à partir de Perpignan, qui se propage progressivement. De mon point de vue, c’est assez inquiétant. Mais d’autres que moi, comme Jérôme Fourquet, analysent ces évolutions démographiques et sociologiques beaucoup plus en profondeur.
Ce que je ressens aussi, en tant que Cérétan, c’est une paupérisation progressive du Vallespir et du Haut-Vallespir. À Amélie-les-Bains, si les cures thermales sont moins remboursées, je ne sais pas ce que cela va devenir. La vallée perd progressivement de l’activité, et c’est très inquiétant. C’est aussi sur cette perte d’attractivité et cette pauvreté que prospère le Rassemblement national.
Les territoires comme les Pyrénées-Orientales sont-ils particulièrement réceptifs aux idées véhiculées par les médias de Vincent Bolloré ?
Je ne hante pas les cafés, les bars et les maisons des Pyrénées-Orientales ! Mais ici comme ailleurs, il est évident que CNews prospère, parce que c’est un langage qu’une population tentée par le RN peut entendre. Après, nous avons aussi la chance, dans ce département, d’avoir un média local fort, L’Indépendant, mais également Made in Perpignan, La Semaine du Roussillon, etc. Il existe encore différentes manières de s’informer.
Mais parfois les Pyrénées-Orientales apparaissent un peu comme une sorte d’îlot, tout au sud de la France, qui se laisserait gagner par les mauvaises tentations, les passions tristes du pays.
Louis Aliot organise un festival consacré à la liberté d’expression, mais il a également boycotté une grande partie de la presse locale pendant les municipales. Il a récemment qualifié Made in Perpignan de « suppôt de Mediapart ». Cette façon de délégitimer les médias critiques correspond-elle à une stratégie plus large ?
Ce n’est même pas une stratégie. Malheureusement, c’est un mode de pensée. Nous le révélons dans le Complot contre la France, avec des documents exclusifs et des témoignages surprenants, de François Hollande à Elisabeth Borne, en passant par Roselyne Bachelot, et, côté médiatique, Sonia Mabrourk ou Pascal Praud. C’est tout un système et une volonté de conquête très élaborés.
J’ai observé les premières villes conquises par le RN, il y a quelques années. Les premiers à en souffrir, c’étaient toujours les élus d’opposition, bien sûr, mais aussi les journalistes locaux. Contrairement à ce que dit cette frange de l’idéologie radicale, tous les médias ne sont pas de gauche. Ce n’est pas vrai. C’est simplement que les médias sont, par essence, critiques de manière constructive, parce que nous cherchons à comprendre ce qui se passe. Et cela ne plaît pas aux idéologies radicales.
Dans le Nord, par exemple, les journalistes des bureaux locaux de La Voix du Nord, installés dans des villes conquises par le RN, rencontraient beaucoup de difficultés. Ils avaient du mal à travailler dans les conseils municipaux, subissaient parfois des insultes et des restrictions à l’information. Les premiers à souffrir des idéologies les plus radicales, ce sont toujours les journalistes, parce que ce sont les intermédiaires. Et parce que la presse est toujours la première cible des extrêmes une fois au pouvoir. C’est aussi pour cela que nous tirons la sonnette d’alarme dans ce livre. Nous documentons et démontrons comment cela se passe et les dégâts que cela cause.
Après plusieurs années d’enquête et plus de 300 témoignages, avez-vous le sentiment que la bataille culturelle est déjà gagnée par l’extrême droite ? Existe-t-il encore des contre-pouvoirs capables de renverser la dynamique avant 2027 ?
Les contre-pouvoirs sont là, mais ils ne sont que des contre-pouvoirs. Je m’explique : ils s’opposent au pouvoir, mais aujourd’hui, le RN n’est pas au pouvoir national. L’extrême droite ne l’est pas encore. Elle le sera peut-être, et à ce moment-là, on verra si les contre-pouvoirs sont suffisamment forts. Il suffit d’observer les États-Unis. Des journaux comme le Washington Post et le New York Times ont monté des cellules spéciales pour documenter les dégâts que Donald Trump fait à la démocratie. Mais cela n’a pas eu d’influence sur le vote des électeurs, qui l’ont réélu pour un deuxième mandat. Objectivement, je pense que la presse a un rôle essentiel à jouer : raconter, documenter, prévenir, de manière constructive et factuelle. Mais cela ne suffit pas.
Je ne reproche rien aux électeurs. Il y a aujourd’hui une volonté de changement qui se manifeste à travers l’aspiration à quelque chose qu’on n’a encore jamais essayé, c’est-à-dire, grosso modo, l’extrême droite. C’est un vent qui souffle sur le monde entier et la France n’y échappe pas. Il y a un vent populiste très puissant, qui surfe sur la pauvreté, les inégalités et tout ce que les gouvernements précédents n’ont pas réussi à endiguer. Je pense qu’il faut aussi voir cela comme une faillite de nos gouvernants depuis bien longtemps. Et notre travail, c’est de décrypter tout cela.
Enfin, pourquoi avoir choisi ce titre, Le Complot contre la France ? Qu’est-ce que vous désignez exactement par ce terme ?
C’est un clin d’œil à un roman de Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique, dans lequel il imagine l’accession au pouvoir d’un président populiste qui va pousser, très insidieusement, l’Amérique vers l’illibéralisme et l’extrême droite, sur fond d’antisémitisme. C’est un roman absolument remarquable. Avec Fabrice, en observant l’évolution de la France depuis une dizaine d’années, nous avons vu la progression de notre pays vers une tentation illibérale, un besoin d’ordre, de fermeté, un reflux de l’immigration, la désignation d’un ennemi de l’intérieur et une critique des élites, notamment des médias.
Tout cela est aujourd’hui en place, comme dans la fiction de Philip Roth. D’où le titre que nous avons donné à notre livre. Cela ne veut pas dire que nous imaginons trois personnes réunies dans une salle, qui auraient décidé un jour de prendre l’Élysée par la force. C’est beaucoup plus subtil. Il y a des médias d’extrême droite, de plus en plus nombreux, un énorme conglomérat comme on n’en a peut-être jamais vu, qui diffusent une idéologie à travers leurs chaînes de télévision, leurs radios, leurs journaux, leurs maisons d’édition, et même maintenant leur école de journalisme et leur institut de sondage… On révèle tout cela.
Et cela crée une forme de radicalisme d’extrême droite dans l’atmosphère, qui conforte des idées que certains de nos concitoyens avaient déjà, de manière assez confuse. Au départ, tout cela se faisait à bas bruit. On ne voyait pas progresser cette hydre à plusieurs têtes. Aujourd’hui, elle est devenue très apparente, très évidente. C’est aussi pour cela que nous évoquons le Printemps de la liberté d’expression de Perpignan. Désormais, tout se fait publiquement.
Les mots excessifs, les paroles stigmatisantes, sous couvert de « décrire un réel », la pseudo libre expression, peuvent blesser bien sûr. Mais aussi conduire à des actes aussi révoltants que celui de Trappes. Avec Fabrice, nous assumons de considérer que ce n’est pas une très bonne pente pour notre pays. Parce que dans les pays qui ont basculé à l’extrême droite, ou plus généralement dans l’extrémisme, ça s’est toujours très mal terminé.
Conférence à Thuir le 29 octobre
Gérard Davet sera présent, le jeudi 29 octobre, à 18h30, à la médiathèque de Thuir. Il y tiendra une conférence de présentation de l’ouvrage Le complot contre la France. Un rendez-vous ouvert à tous, dans la limite des places disponibles.
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