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Chronique littéraire : « Gaza, voix de la résistance », quatre femmes tiennent un journal sous les bombes

Gaza, voix de la résistance

Quatre femmes de Gaza tiennent un journal sous les bombes ; ce geste minuscule, écrire la date en tête d’une page, devient un acte de survie. Batool Abu Akleen, Sondos Sabra, Nahil Mohana et Ala’a Obaid consignent l’effondrement de leur monde au milieu des files pour le pain et des pannes de réseau, sous l’annonce répétée des morts. Actes Sud rassemble leurs carnets, traduits de l’anglais, sous un sous-titre sans détour : journaux d’un génocide. On en ressort autre.

Le site d’information Made In Perpignan s’associe à Mare Nostrum, devenu la référence littéraire du bassin méditerranéen. Dans le cadre de ce partenariat prestigieux, Jean-Jacques Bedu, président du Prix littéraire Mare Nostrum, dévoile ses coups de cœur.

Octobre, le sac d’urgence

Le livre s’ouvre sur un matin de pluie et la récolte des olives. Sondos Sabra décrit la saison de la cueillette, le jad al-zaytoun : les filets qu’on déroule sous les arbres, l’échelle neuve achetée pour l’occasion ; son grand-père, né en 1897, répétait que « L’olivier est comme la Palestine ». Quelques lignes plus loin, les explosions couvrent le bruit des branches, et la journée bascule. Tout le recueil se noue dans cette coupure : une vie quotidienne, faite de gestes transmis de génération en génération, puis l’ordre d’évacuer en quelques heures.

Chacune aborde l’arrachement d’un point de vue distinct. Nahil Mohana, dramaturge et mère d’une fille de douze ans, dispose de cinq minutes pour quitter sa maison ; elle voudrait une valise assez vaste pour y ranger les murs. Ala’a Obaid, enceinte de cinq mois, roule vers le sud dans des embouteillages où le trajet de trente minutes vire au supplice ; le convoi qui emprunte la même route juste après elle est pilonné, soixante-dix morts. Batool Abu Akleen, depuis sa fenêtre, regarde s’éteindre une à une les lumières d’une tour de presse, fenêtre après fenêtre. À mon sens, le livre donne au déplacement forcé ce que l’image d’actualité lui dérobe : sa durée, son poids d’heures.

Le lexique de la guerre

L’épreuve des jours occupe le cœur du recueil. On y apprend, avec les enfants, un vocabulaire inédit : le nom des bombes selon leur bruit, le signal wifi dont la disparition annonce les chars. Les files s’allongent, pour le pain et pour quelques litres d’eau qu’un camion apporte une fois par jour, et l’humour résiste là où tout cède : une enfant de huit ans demande à sa tante comment celle-ci préférerait mourir, et la question, posée sans trembler, dit l’acclimatation des enfants à l’irréparable. Partout, de petites fêtes défient la mort : un mariage célébré entre deux frappes, un gâteau d’anniversaire pétri autour d’un unique œuf déniché au marché.

Sondos Sabra rapporte la mort des enfants de sa sœur. Un matin de décembre, Omar, six ans, Ahmad et Aya tombent sous le feu d’un drone alors que la famille fuit, drapeaux blancs levés ; Sila, sept mois, agonise douze heures dans les bras de sa mère, qui refuse de la lâcher. On les enterre à la hâte, dans les couvertures qui les enveloppaient. Elle raconte cela avec une retenue qui pèse plus lourd que tous les cris ; et le titre de l’une de ses pièces, We Kill Terrorism, retourne contre les bourreaux leur propre langue, celle qui range un garçon de six ans parmi les cibles. C’est, je le crois, le sommet du recueil.

À l’autre pôle, une naissance. Ala’a Obaid arpente les marchés de Rafah pour trouver des vêtements de nouveau-né introuvables, fait bouillir des bodys de seconde main, puis accouche debout dans un hôpital débordé qui l’avait d’abord renvoyée, faute de lit ; l’enfant glisse au sol et survit. Ibrahim naît le jour de la Saint-Valentin 2024. L’amie venue lui porter des langes meurt treize jours plus tard, son nom relevé un matin sur une liste de martyrs. Au sortir de l’accouchement, la mère retourne la honte vers le monde qui regarde sans agir.

À quoi bon partager

Reste la question que le livre adresse à chacun de ses lecteurs. Son épigraphe, signée Ala’a Obaid, la formule : « Si nos souffrances ne choquent plus personne, à quoi bon les partager ? ». Le recueil entier y répond, par le fait d’exister. Écrire devient l’ultime forme de présence. Batool Abu Akleen, poète de vingt ans, remplit ses carnets dans une tente de Deir al-Balah et compare un biscuit qui s’émiette à sa contenance qui se défait sous le bourdonnement des drones ; elle confesse sa honte que « la souffrance soit aussi belle », et cet aveu, à mes yeux, sonde le malaise de toute littérature née du désastre. Son maître assassiné, Refaat Alareer, avait laissé un poème devenu célèbre, où il demandait qu’on vive pour raconter son histoire ; le livre tout entier obéit à cette consigne.

L’attente de la trêve traverse les pages finales. En janvier 2025, un cessez-le-feu entre enfin en vigueur, après d’autres qui s’étaient effondrés ; la joie éclate, les youyous, les coups de feu tirés en l’air. Puis le retour au nord laisse les villes en ruine, et Batool Abu Akleen referme son carnet sur des questions sans réponse : pourquoi un camp dresse-t-il encore ses tentes, pourquoi les pertes demeurent sans réparation, et, par-dessus tout, pourquoi Gaza reste à terre. La forme du journal suffit à porter cette endurance. Chez Nahil Mohana, chaque entrée répète une action de grâce, « Dieu merci, nous sommes toujours en vie », litanie qui change la survie en prière. L’intime fournit l’échelle : la seule qui soit à hauteur de l’événement.

On lira aussi l’avant-propos de Gillian Slovo et l’introduction de Caryl Churchill, qui présentent ces voix sans jamais les couvrir, et l’on mesurera l’ampleur de ce qui fut détruit autour d’elles. On a tué les poètes de Gaza, Refaat Alareer et Hiba Abu Nada ; on a rasé ses universités et coupé jusqu’au réseau qui portait sa voix ; un génocide qui s’en prenait jusqu’aux noms. Ces quatre femmes ont écrit quand même, et c’est leur écriture, je le crois, qui aura le dernier mot.

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